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Développement durable
Le piège des mots

Développement durable

Dans les années 1970, les premières inquiétudes écologiques se nourrissaient de projections terrifiantes. Ainsi,celles du Club de Rome, anticipaient la croissance de la population, de la pollution et de l’activité économique et annonçaient pour un proche avenir un non moins inquiétant épuisement des matières premières et de l’énergie. Certains en concluaient à la nécessité de limiter la croissance, voire à la croissance zéro ("Pourquoi exactement zéro, pourquoi pas moins 1 ou 5 %" faisait judicieusment remarquer R barre). Ce slogan inquiétait les pays du Sud peu désireux d’avoir à s’arrêter aux portes du paradis de la prospérité sans en avoir goûté les fruits.

En 1987, à l’occasion d’une réunion de l’ONU, le fameux rapport Brundtland lance l’idée du développement durable (certains préfèrent « soutenable », c’est-à-dire qui pourrait être supporté par l’environnement sur le long terme). Un développement qui répond aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs Il s’agit donc d’établir un compromis entre maintenant et demain, Nord et Sud, pérennité et justice, intégrité de l’environnement présent et besoins des générations à venir, souci du bien-être et de l’égalité, sécurité et efficacité, croissance et absence de destruction irréversible.

Bref, cette stratégie de réconciliation préconise la gestion prudente des ressources non renouvelables –le capital naturel- conciliable avec la plus grande prospérité possible. D’où un impératif très en phase avec l’esprit du temps: réduire les risque et les effets de la puissance. La notion de développement durable se retrouve en arrière-plan de beaucoup d’idées : principe de précaution, gouvernance globale, fossé nord-sud.

Selon le rapport Bruntland « Pour répondre aux besoins essentiels, il faut réaliser tout le potentiel de croissance ; le développement soutenable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Ailleurs développement et croissance économique sont compatibles, à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la soutenabilité et la non-exploitation d’autrui. »

Sauf à adhérer au principe « après moi le déluge », ou, à moins, au contraire, de prôner la «décroissance durable», ce que font certains écologistes partisans d’une réduction urgente de la consommation, quantitativement (mais, ajoutent-ils, pas qualitativement), il est difficile de s’opposer au développement durable. Le problème commence avec son interprétation. Les uns en retirent une vision quantitative et utilitariste de l’économie (croissance de la production et progrès continu), mais corrigée d’une raisonnable prudence, et du respect des équilibres. Les plus optimistes voient même un avantage concurrentiel dans l’adoption de ces stratégies. Les autres déduisent du principe de précaution une justification de tous les modèles alternatifs.

Surtout le projet de la durabilité suppose un arbitrage entre la rationalité économique classique (maximiser production et profits) et le souci écologique et éthique. De même, elle implique de résoudre des conflits d’intérêts qui ne sont pas seulement entre générations vivantes et à venir, mais aussi entre acteurs du présent, notamment les États. Il se pourrait donc que le développement durable ne soit qu’une façon de redécouvrir un des plus vieux problèmes de la philosophie politique : celui de l’intérêt général.

L’impératif du développement durable indiscutable dans son principe – l’obligation morale de subordonner au souci des générations futures la poursuite processus technique et économique – est cependant porteur d’ambiguïtés.

Le nouvel impératif s’adresse surtout par-dessus le politique à une communauté des humains, à une société civile mondiale censée être solidaire du sort de la planète. Il s’adresse aussi à chacun dans un effort de responsabilisation, et notamment à l’acteur économique.

Conséquences :

- L’impératif du développement durable crée des « niches de pouvoir ». Il stimule, en particulier, le pouvoir d’interpellation ou de mise en demeure de ceux qui parlent au nom de la planète ou au nom des victimes. Se réclamant tout à la fois de leur représentativité extrapolitique (se désignant comme la vraie voie de la société civile), de l’expertise qu’elles rassemblent et de la pureté de leurs objectifs détachés de tout intérêt national ou particulier, les ONG ou les associations se retrouvent en position de force asymétrique. Ou plutôt, elles exercent un pouvoir sur le Pouvoir, sans chercher à le conquérir, ni prétendre l’exercer. Cela résulte de leur capacité de blocage, de protestation, mais aussi, plus positivement, de proposition et de construction de « l’agenda » du débat public.

Le champ est large, de la simple évaluation des politiques ou des activités économiques selon des critères d’éthique, de sécurité ou d’innocuité jusqu’à l’offensive altermondialiste contre le « Système » condamné au nom du principe de « l’autre possible » (un autre monde est possible, une autre économie est possible…). Elle rentre alors dans la logique du modèle postmoderne que Christian Saint-Étienne décrit ainsi : « associé à la « société civile mondiale sans État » - par opposition aux sociétés civiles inscrites dans les Etats nations -, à la « société alternative », supposée garantir la nature contre l’industrie humaine, et à la lutte contre la « mondialisation libérale ».

- Les stratégies économiques s’en trouvent bouleversées. C’est particulièrement vrai lorsque l’acteur économique, l’entreprise, intègre cette nouvelle logique postmoderne et se pense alors en termes de capacités d’adaptation et d’intégration de valeurs non-marchandes. Capacité de réagir : la « bonne » entreprise n’est plus celle qui produit au mieux les meilleurs produits ou services correspondant à un marché préexistant, mais celle qui est la plus capable de s’adapter à un environnement porteur d’exigences brusques : instabilité des règles du jeu économique, changements technologiques, revendications éthiques ou sécuritaires de l’inévitable société civile, crises récurrentes, insécurité permanente…

Quant à l’adaptation (ou l’adoption) de valeurs non-marchandes, elle se traduit par un jeu en trois temps. Premier temps, l’entreprise se définit par des facteurs de marque, de culture, d’identité tout en pensant la marchandise comme porteuse d’un imaginaire, de connotations, de styles de vie…

Second temps, elle est justement attaquée sur cette image, dénoncée comme dissimulant une violence cachée : violence subie par la nature, par les dominés ou les laissés-pour-compte de la mondialisation, violence indirecte menaçant le corps (danger pour la santé des consommateurs), violence du risque subi par les contemporains ou par les générations à venir.

Troisième temps : l’entreprise tente non seulement de désarmer les discours adverses, en s’entourant de garanties, certifications et nihil obstat de tous ordres, mais aussi de rentabiliser le marché de la vertu. Pour cela, elle se « vend » comme socialement responsable, soucieuse d’écologie, d’échange équitable, de protection des minorités, bref culturelle, douce, ludique, éthique, séduisante et sûre. Cet apport intangible devient à la fois une valeur pour les consommateurs, une motivation interne et une attraction pour les investisseurs soucieux de sauver leur âme en surveillant leurs profits.

- L'impératif du développement durable introduit surtout une ambiguïté par rapport à un des plus anciens concepts de la philosophie politique classique : celui de Bien Commun. Cet intérêt général qui transcende la somme des intérêts particuliers avait trouvé son expression économique dans une théorie des biens communs (avec minuscule) que sont par exemple l'eau ou l'air.

Surtout le Bien Commun (avec majuscule) renvoyait à l'idée de souverain (la volonté politique qui l'emporte sur toutes les autres et institue des règles dont elle peut s'affranchir, justement au nom de ces nécessités de la sauvegarde commune et inscription dans la durée la durée de la communauté). Le développement durable, si sympathique que soit l'idée, évacue gentiment toute cette problématique et devient une sorte d'impératif général. Est-ce un progrès ?

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