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Empire
Le piège des mots

Empire ? Le terme est souvent utilisé comme synonyme d’hyperpuissance, d’hégémonie ou de volonté de dominer, et presque toujours à propos des U.S.A. Chez certains, ce vocable se nourrit de réminiscences léninistes : l’impérialisme comme tendance structurelle du capitalisme à poursuivre le développement cumulatif de la production par l’asservissement de nouvelles zones de ressources et de marchés.

La notion d’Empire ainsi généreusement employée suppose la simple prédominance d’une Nation sur les autres et leur exploitation. Or l’Empire n’est pas seulement une puissance qui obtient d’autres États richesses, soutien ou obéissance par contrainte ou influence. C’est une entité spécifique, non un mode d’expansion.

Historiquement, la forme de l’Empire (romain byzantin, austro-hongrois…) suppose un centre d’autorité fédérant diverses nationalités au nom d’un principe supérieur, et éventuellement ayant vocation à y intégrer l’ensemble des peuples. C’est l’inverse de l’État- Nation fondé sur la souveraineté d’un peuple, lié à un territoire, caractères qui n’empêchent en aucune façon ledit État de s’emparer de colonies ou de dominer ses voisins.

L’emploi du mot Empire à propos de l’Amérique n’est pas le privilège de ses seuls adversaires, ni forcément une injure, ni même de gauche. Dès le début du XX° siècle un courant d’impérialisme « progressiste » s’affirme aux U.S.A. ; il vise à rendre le monde plus démocratique (traduisez : plus semblable à eux). Dans cette perspective puissance, défense de ses intérêts ou marchés américains ne sont pas inconciliables avec l’expansion de la démocratie. Au contraire l’Amérique a vocation à représenter un modèle universel. Les néo-conservateurs actuels se sont ralliés à l’idée d’un Empire « bienveillant » et d’un destin « manifeste » des U.S.A. Leur hégémonie se justifierait par leur mission de propagation de la liberté, mais aussi par la nécessité de protéger le monde de périls comme le terrorisme et l’islamisme.

Ces nouveaux impérialistes sans complexe se voient comme des « wilsoniens » musclés, par allusion au président de la première guerre mondiale qui voulait faire du monde « un lie sûr pour la démocratie ».

Dans les années 70, Raymond Aron avouait son embarras à définir la « République impériale » américaine, sans colonies, oscillant entre repli et conquête. Aujourd’hui, la difficulté est plutôt de distinguer entre nationalisme américain (un nationalisme de crainte orienté par le besoin de faire du monde un lieu sûr pour l’Amérique) et globalisation.
Le best-seller altermondialiste de Hardt et Negri, Empire utilise le concept pour désigner un processus de régulation de la globalisation qui implique le déclin de la souveraineté et des États Nations. Ainsi, le présent Empire en voie de constitution serait presque le contraire d’impérialisme traditionnel : il se penserait comme fin de l’Histoire et avènement d’un ordre indépassable. Il ne laisserait aux U.S.A qu’un rôle, certes privilégié, de pièce majeur d’un dispositif qui n’aurait plus de centre ou de capitale.

P. Sloterdjik « L’Europe sera le séminaire où les gens apprennent à réfléchir après l’Empire » Si l’Europe s’éveille, 2003


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