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L'affaire Arrêt sur images
L'annonce de la prochaine suppression d'Arrêt sur images, seule émission de décryptage de la télévision, a provoqué une mobilisation de plusieurs milliers de pétitionnaires. Nous invitons les internautes à s'y joindre. C'est aussi l'occasion de republier un ancien texte faisant un arrêt sur arrêt sur image : la TV peut-elle critiquer la TV ?

Comment retourner la force probante d'une image contre la fascination des images en général ? C'est un vieux rêve : apprendre aux spectateurs à décrypter le spectacle (Eco & co.).

Quitte à faire sémio-ronchon et crypto-peine-à-jouir, il faut pourtant signaler les limites de cette pédagogie libératrice. Elles tiennent, là encore, à la grammaire des "bonnes" images authentiques censées réfuter les "mauvaises" images trompeuses et à la "bonne" grille de lecture qui permet à l’expert (sémiologue ou autre) de révéler a pékin ébloui (vous, moi) que toute image est construite, et en tout cas aucune innocente...


On ne sort pas de trois catégories ou procédés principaux de démystification : les images auxquelles vous avez échappé, le détail qui tue et le test comparatif.

Le premier procédé, les images auxquelles vous avez échappé, consiste à montrer du "hors antenne", des images qui n'ont pas été retenues au montage du document critiqué, ou à réaliser son propre reportage de A à Z (reportage sur le reportage ou contre-enquête). À recadrer ou à réfuter.

Le ministre et le présentateur se tutoient, telle phrase proférée avec émotion et comme spontanément par un homme public avait été écrite, répétée et préparée. Le témoin prétendu neutre remplissait telle fonction ou faisait partie de telle association.... Souvent, la caméra réédite une enquête suspecte, découvrant des témoins négligés, des documents inédits et troublants. L’éventail va du simple reportage dédramatisant (ce qui paraissait terrifiant en contre-plongée de nuit devient rassurant, les gens du voisinage n'ont jamais constaté que...) jusqu’à des procédés plus romanesques : caméra cachée, témoin au visage dissimulé...

Le problème est que ces procédés qui prouvent trop feraient douter de la culpabilité de Landru ou de l'innocence des sorcières de Salem, tant il est vrai qu'il y a toujours des bizarreries dans la "version officielle". L'obsession de voir les choses derrière les choses peut être aussi fallacieuse que celle de s'en tenir à leur surface. Tout démontage est démontable : une porte close, un témoin qui refuse de montrer son visage, un officiel qui parle la langue de bois ne prouvent pas contre une thèse, pas plus que l’émotion d’un partisan ne plaide pour.


Seconde méthode : la technique du détail qui tue. Elle suppose deux passages d'une même séquence : le premier naïf et continu, le second ralenti ou détaillé pour pointer le coin de l'écran où un indice vient démentir le propos du commentateur (ou celui du personnage qui parle). Ici la valeur menacée est moins la vérité comme plus haut, que la sincérité et la faute dénoncée, moins le mensonge ou le gauchissement que l'apprêt ou la technique. Tel détail parasite, tel élément du décor ou tel arrangement vestimentaire montre que tout a été mis en scène pour la caméra, tel personnage au second plan a un comportement révélateur, etc... Soit dit en passant, la critique a mille fois dénoncé le caractère hypnotique de la télévision et la transformation du spectateur en patate couchée ; elle aurait tout aussi bien pu soutenir que c'est le média de la distanciation ; il transforme chacun en critique, en sémiologue, en psy ou en enquêteur amateur, au moins en consommateur méfiant prompt à détecter tout ce qui contredit le sens officiel imposé par la parole.

La troisième technique, le test comparatif, est plus efficace encore. Moins subjective aussi : la confrontation de deux séquences parle mieux d’elle-même. Les image mises en parallèle révèlent par leur dissemblance. Rien de plus troublant que de voir un événement français filmé par une télévision étrangère ou que de constater à quel point le choix des plans, leur montage, le commentaire qui dirige, permettent, selon les cas, des lectures opposées des mêmes réalités. Parfois, au contraire, c'est la similitude qui est révélatrice. Il peut y avoir bidonnage complet. L'image qu'on nous présentait comme tournée la veille ou sur place a déjà servi dans un autre programme, la preuve, on l'a déjà vue - ou encore : le même interviewé ressert sous différentes casquettes.

Dans d’autres cas, la méthode de la répétition marche également très fort. Elle est auto probante : quand tous les JT répètent la même formule, presque dans les mêmes mots, quand ils s’attachent au même détail, quand le même homme politique ressert la même phrase sur tous les plateaux, le conformisme ou l’artifice se révèlent d’eux-mêmes.Chacun constate combien tous se citent et se copient ; les phrases-clefs, les mots fétiches, les idées toutes faites prennent une évidence qui frise le comique de répétition.

C'est notamment un des meilleurs moyens de constater que les reportages d'actualité, genre qui devrait être aussi divers que la vie qu'il reproduit, est un genre tellement figé, standardisé, formalisé, qu'en comparaison, le Kabuki ressemble à un happening débridé sous acide.

Alors, bilan du pouvoir critique des images "vraies" ? Il se résume à ces évidences :
- l’image peut mentir (un commentaire, un montage, un cadrage lui fait dire le contraire de la réalité)
- l’image offerte n’est pas innocente, elle est mise en scène (par des spécialistes de la communication et du marketing politique) et vise à un effet, au mieux esthétique ou séducteur, au pire idéologique et trompeur
- l’image montrée occulte les images auxquelles vous avez échappé et qui auraient suggéré une toute autre interprétation.

Trompeuse, artificielle et ambiguë, l’image peut l’être assurément, mais elle ne peut que répéter une même perpétuelle vérité : je suis construite et d’autres constructions suggéreraient un autre sens (pas forcément meilleur mais souvent politiquement conforme).

Hors cela, on ne sort guère de la vacherie confraternelle (la chaîne voisine a bricolé son émission à sensation avec des archives...), du constat désabusé de la relativité du jugement humain (idée un peu ressassée depuis Gorgias 485-410 av JC) ou du "ils nous prennent pour des cons" (Coluche 1948 - 1986).

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