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Visages de la propagande
Propagande, ce mot suggère des connotations négatives (manipulation, enrégimentement, endoctrinement, fanatisme…). Non seulement on lui prête le pouvoir d’expliquer comment des régimes totalitaires du dernier siècle ont dirigé des millions d’hommes, mais on la dénonce, toujours à l’œuvre et toujours chez les autres. La propagande consisterait donc en manoeuvres contre la liberté de jugement ; a contrario celui qui la décrypte est persuadé d’être indemne.

Mon voisin qui ne vote pas bien, le soldat ennemi, le terroriste, l’islamiste, l’intellectuel qui s’est compromis avec un régime totalitaire, le malheureux à l’autre bout du monde qui ne voit pas la situation internationale de la même façon que mon journal favori, sont à l’évidence abusés par la propagande. Car s’ils étaient correctement informés, ils penseraient comme moi, n’est-ce pas ? C’est du moins ce que pensent avec la meilleure foi du monde des millions de gens. Nous communiquons, vous endoctrinez, nous nous exprimons, vous faites de la propagande. La propagande, c’est toujours le discours de l’autre, comme sa pensée n’est que de l’idéologie.

Si, au XX° siècle, tant de pays ou de partis ont ouvertement recouru à la propagande, le mot est devenu tabou depuis quelques décennies Seuls des extrémistes avouent encore mener une « action de propagande ». Si l’on excepte l'usage bénin de «matériel de propagande électorale» qui qualifie les affiches, tracts et autres dans le code électoral, le mot est surtout employé de façon péjorative. Un vrai démocrate fait de la communication, des relations publiques, de la pédagogie, il mène une campagne d’explication, ce qui n’a rien à voir.

S’il fallait donner notre définition, elle tournerait autour de cette idée : tous les procédés de communication par lesquels un acteur tente délibérément de faire adopter au plus grand nombre certaines convictions politiques impliquant directement ou un indirectement un jugement de valeur, et ce contre en opposition à une communication contraire.

On notera que:

- Cette définition met l’accent sur la multiplicité des destinataires, et se réfère à l’idée de masses. La propagande ne s’adresse pas aux dirigeants pour les amener à prendre une certaine décision (cela, ce serait du lobbying ou de l’intoxication). Elle ne s’adresse pas non plus à un tout petit groupe fermé et bien prédisposé (il faudrait alors parler d’endoctrinement ou de manipulation comme dans les sectes). Elle vise large.

- La propagande est délibérée (ce n’est pas seulement une foi contagieuse : elle est organisée pour se répandre) et le plus souvent facile à reconnaître ou à attribuer à son initiateur, même si certains parlent de propagande clandestine ou invisible pour désigner ce que nous nommerions plutôt désinformation, formatage ou influence.

- Elle se limite au domaine politique. Pour simplifier nous proposons de nommer la propagation d’une foi religieuse prosélytisme ou conversion. Mais la propagande est politique en ce sens qu’elle tend toujours à suggérer de changer (ou de maintenir) un rapport de pouvoir entre les hommes. Ainsi on peut faire de la propagande écologique pour expliquer l’importance de la protection des espèces ou du maintien des équilibres, mais elle devient vraiment de la propagande quand elle conclut que nous devrions adopter tel type de lois ou tel genre de conduite ou d’organisation de nos rapports sociaux.

- Elle implique que le propagandé juge d’une certaine façon un événement, un groupe, un individu ou une institution. Par exemple, la propagande portant sur les atrocités de guerre commise par une armée vise à nous faire détester cette armée (ou ses dirigeants, ou le système politique, ou la cause qu’elle défend) et donc par là à l’affaiblir (en lui faisant perdre des partisans, en lui rendant hostile des neutres, en encourageant ceux qui la combattent vraiment).

- La propagande est indépendante la notion de vérité ou de mensonge. Tout comme une rumeur, le message de la propagande peut être ou bien vrai ou bien faux, cela ne change pas la nature de la relation propagandiste / propagandé, donc pas la nature de la propagande. En revanche la notion de mensonge délibéré (et accompagné de mises en scène et de dissimulation de ses origines) est indissociable de la désinformation.

- La propagande se mesure à une propagande adverse. Elle n’existerait pas si elle ne prétendait combattre un discours contraire voire une idéologie ennemie. Souvent la propagande se présente comme une œuvre de désintoxication. Elle prétend qu’elle révèle la réalité cachée à des malheureux qui subissaient la propagande dominante (ou insidieuse) : les mensonges du système, les biais des médias, l’endoctrinement que subissaient les victimes, etc. D’où la notion de méta-propagande : la technique qui consiste à désigner les thèses que l’on combat non seulement comme des affirmations mensongères, mais surtout comme des manœuvres de manipulation délibérées organisées par de diaboliques propagandistes.

- La propagande, c’est de l’idéologie en mouvement de tête en tête.

Pour ceux qui ne seraient pas satisfaits de cette défintion de la propagande, nous en proposons ici même une cinquantaine d’autres à travers des citations célèbres sur ce thème.

La critique de la propagande se place souvent dans trois registres qui peuvent, du reste, se combiner.

1) Il lui est d’abord reproché d’être mensongère. Ce seraient des « bobards » comme ceux que répandait la presse nationaliste et triomphaliste en 14-18 : tout va bien, nos troupes ont un excellent moral, les ennemis se débandent au premier coup de fusil. Ou encore ce seraient les forgeries des régimes totalitaires : nous allons dépasser rapidement la production des États-unis, les gens que nous avons jugés étaient des hitléro-trotskystes payés par la CIA… Il serait plus exact de dire qu‘un propagandiste s’efforce de rendre la réalité conforme à ses voeux, ou à défaut qu’il veut obliger les « propagandés » à croire que le monde réel est bien tel qu’il le décrit. Et si possible bien manichéen.

La propagande suppose a contrario quelque chose comme une clôture informationnelle : pour qu’elle soit totalement efficace, il faut que le destinataire ne puisse pas avoir accès à une autre source d’information, ou, à défaut, qu’il se ferme au monde extérieur, telle une huître, et n’absorbe plus que les messages conformes à la vision du propagandiste. De fait, certains régimes ont longtemps été capables de protéger leurs citoyens contre toute nouvelle extérieure (combien de temps les Chinois communistes ont-ils ignoré que les Américains avaient débarqué sur la lune ?) . Certains ont même entrepris de réécrire l’histoire (voir Staline faisant disparaître Trotski des photos où il côtoyait Lénine, à la tribune…).

Dans le roman d’Orwell 1984, le héros travaille au ministère de la Vérité. Son rôle est de refaire les livres d’histoire et de réécrire les journaux anciens de telle façon que les événements d’hier (l’alliance ou la guerre avec tel ou tel pays à l’époque par exemple) deviennent conformes à la ligne proclamée aujourd’hui par Big Brother. Le réel, c’est ce que croient les masses. Il s'agit là d'un cas extrême, d'une situation de monopole de l'information. Chez Orwell, la falsification traduit la nature même de la domination (le pouvoir de l'idée de rendre le réel apparemment conforme à la doctrine).

Or cette équation « propagande égale mensonge » est simplificatrice. Le plus souvent la propagande a moins besoin de mentir que de présenter la réalité sous un certain angle. Même Goebbels recommandait de ne travestir la vérité que si cela est nécessaire. La propagande ne consiste pas – ou pas seulement - à diffuser des «nouvelles» qui entraîneraient la conviction de la population. Le processus est beaucoup plus large et joue sur les rapports du propagandé avec son milieu social autant que sur son comportement et ses valeurs. La propagande est plus efficace lorsqu’elle amène ses victimes à interpréter comme elle le suggère une réalité sélectionnée que quand elle affabule franchement. Un mensonge clair et net risque toujours un démenti.

Nous avons ailleurs émis l'hypothèse que les stratégies de direction de l'opinion se pratiquaient moins par dissimulation (cacher la vérité factuelle est de plus en plus difficile dans un monde de communication globalisée) que par stimulation de certains réflexes et affects (la pitié envers les victimes, par exemple) et par simulation (mise en scène d'événements destinés à être repris, production de semi réalités par construction médiatique). Les méthodes modernes reposent davantage sur la capacité d'injecter dans le circuit des informations formatées ou scénarisées pour recevoir un maximum d'écho, à diriger l'attention des médias, voire à en faire «l'agenda».

Durant la seconde guerre du Golfe, le ministre de l'Information de Saddam Hussein faisait venir la presse internationale pour lui raconter des victoires imaginaires alors que les troupes américaines étaient à quelques kilomètres de là. Personne ne le croyait et des images de CNN en live le démentaient au moment même où il parlait. Tandis que la mise en image de la chute de la statue de Saddam, quelques jours plus tard, reflétait un événement qui a vraiment eu lieu, même s'il a été produit et scénarisé pour être filmé.

Il existe un lien évident entre la forme de la propagande, celle du régime et celle des dispositifs techniques d’information disponibles (pluralité des sources d’information accessibles au citoyen, par exemple). Les systèmes totalitaires du XX° siècle pouvaient se contenter de faire reprendre la version officielle par tout leur appareil de propagande et d’encadrement des citoyens, puisqu’ils contrôlaient tout : la censure, les textes et les ondes provenant de l’étranger, les contacts entre les citoyens et les étrangers…. Une méthode difficile à appliquer dans une démocratie pluraliste ouverte où chacun peut recevoir des médias étrangers ou naviguer sur Internet. Ce qui ne veut pas dire qu’il suffise d’avoir une démocratie parlementaire et un large accès à la Toile ou aux télévisions par satellite pour que les citoyens sachent ce qui se passe vraiment.

2) Second procès fait à la propagande : elle endoctrine. Elle rend les individus conformes à un modèle, leur imposant valeurs, pré jugements, convictions. Bref la propagande est une machine à conformer : elle propage de l’idéologie gagnant des têtes et débouchant sur l’aliénation. Ce sont des mots, des slogans, des images, parfois des rites qui renforcent le croyant dans sa foi et l’aident à interpréter le monde en accord avec l’idée. Elle vise à faire intérioriser des attitudes, mais aussi à faire intégrer une communauté : celle de tous les bons citoyens qui pensent de la même façon. Au-delà du faire croire, elle serait l'instrument d’un véritable « faire corps ».

Cette critique distingue facilement une propagande dure et une autre plus douce plus insidieuse. La propagande « dure » n’est pas difficile à reconnaître : elle règne là où ne s’élève qu’une seule voix, dans les régimes (ou au sein des groupes) où s'impose un dogme officiel. On songe ici au film d’Ettore Scola « Une journée particulière » : toute la ville est à la manifestation fasciste et exprime sa dévotion envers le Duce. Seuls une ménagère et un homosexuel sont restés dans un immeuble déserté, exclus de la chaleur des célébrations unanimes. La propagande est un outil à produire du Même.

Mais la propagande « douce », voire invisible, comme la nomme Ignacio Ramonent, celle qui n’a besoin ni de haut-parleurs, ni de discours exaltés, ni d'uniformes ? Qui s’exerce sous l’apparence du pluralisme, voire sous le masque de l’apolitisme ou de la distraction ? Qui se transmet par les valeurs, la morale implicite ou la typologie des personnages dans un feuilleton télévisé ? Qui s’est faite ambiance et à laquelle nous sommes tant accoutumés que nous ne la décelons pas ? Existe-t-elle ? Ou faut-il parler d’opinions dominantes, d’air du temps, de stéréotypes ? Dans la mesure où toute société humaine repose sur des habitudes, des opinions ou des valeurs communes, où passe la frontière entre l’acculturation (tout ce qu’il y a de social en nous) et ce que Jacques Ellul appelait « propagande sociologique » ?

Dans cette dernière acception, tout ce qui fait la promotion du mode de vie occidental, dont la publicité, fait en réalité de la propagande pour un modèle global. Nombre de chercheurs de l’école de Francfort ont dénoncé l’action quotidienne des médias, incluant leur contenu distractif qui semblerait la plus apolitique, comme une incitation à se satisfaire du monde tel qu’il et à n’en point imaginer d’autre.

Pour sa part Noam Chomsky, persuadé que : «La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures », propose un « modèle de la propagande » pour expliquer le fonctionnement des médias. (Manufacturing Consent : The Political Economy of the Mass Media). Son thème est que les médias dépendant des grandes sociétés capitalistes véhiculent la propagande comme spontanément, tant leur imbrication dans le système du Marché les incite à ne produire que des informations et jugements conformes à ses intérêts. La propagande serait la traduction d’une vision du monde : la seule forme de communication conforme à l’idéologie dominante ou du moins à la pensée et aux intérêts des élites. Dans cette optique la propagande devient moins une technique délibérée qu’une composante de la vie sociale et se confond quasiment avec ce que Bourdieu nomme pouvoir ou violence symbolique.

Cette condamnation de la propagande est énoncée au nom de la liberté violée, celle du propagandé. Cela part d'excellents sentiments, mais aboutit à confondre les «fabriques du consentement» avec l'idée vague de Système. Une des caractéristiques de la propagande n'est elle pas de contribuer à changer de système ?

3) D’autres voient surtout dans la propagande une version moderne ce que les Grecs nommaient « psychagogia », art d’agir sur l’esprit. Ils soulignent son caractère conscient, stratégique, manipulatoire, et souvent ses prétentions scientifiques. La propagande, ce sont d’abord des méthodes gérées par des professionnels pour produire de l’opinion ou « manufacturer du consensus ». Parmi toutes les formes de communication destinées à convaincre, il en serait donc d’insidieuses et d’irrésistibles qui conditionneraient leur victime, lui feraient perdre sens critique et faculté de raisonner.

Ceux qui définissent la propagande par ses moyens adaptés à un résultat, en énumèrent souvent les recettes. Ils espèrent que cette révélation stimulera la résistance des citoyens. À des degrés divers, Serge Thackhotine, Edward Bernays, Vance Packard, Jacques Ellul ou Alvin Toffler, pour ne prendre que les plus connus, décrivent ainsi les stratégies de séduction et de persuasion. Et des chercheurs s’acharnent depuis l’entre-deux-guerres à mesurer l’efficacité de la propagande et ses variables, dans le cadre plus général du pouvoir des communications de masses.

La propagande est surtout un fait social : les recherches insistent sur le fait qu’elle s’adresse, certes, à des individus qu’elle veut amener à un acte comme un engagement ou un vote, mais que cet individu fait partie de communautés. Celles-ci peuvent relayer la puissance du message : elles contribuent à renforcer le poids de la croyance de toute la force de la conformité aux normes du groupe. S'y ajoute la pression que peut exercer la surveillance et l’entraînement par ce qui est proche. Mais les collectivités fonctionnent aussi comme les filtres de la propagande, qui doit être acceptée par le groupe. Ce sont parfois des obstacles à son action : un individu intégré est moins sensible aux messages destinés à modifier son attitude. Inversement, si la propagande est parfois si efficace, c’est que le propagandé est souvent consentant à ce fameux « viol des foules par la propagande politique » : se ranger à la vision du monde et à l’interprétation des faits qui prédomine dans son environnement, c’est s’éviter bien des doutes et des fatigues. Les événements trouvent une explication naturelle, on se trouve du côté de la vérité, du bien et de la raison, on est en accord avec son milieu social. Bref, il y a des avantages – que ce soit en termes de paresse psychique ou de bonnes relations avec son environnement – à accepter la propagande.


Le message de la propagande peut ainsi s'évaluer en fonction de la réalité auquel il se réfère, en fonction de l’idée qui l’inspire et du résultat qu’elle produit ou enfin de l’intention qui l’anime (voire de la technique qui le permet). Une notion commune semble se dégager : il existe un noyau dur de la propagande incontestable, délibérée et des formes de communication qui partagent avec elle des zones communes.

Le noyau dur n’est pas difficile à identifier. Qui contesterait que, dans des genres différents Le triomphe de la volonté, Alexandre Nevski ou Pourquoi nous combattons soient des films de propagande ? Un meeting où chacun répète des slogans et chante ? Le contenu d’un bulletin d’information nord-coréen ? Là, on sait que chaque mot ou chaque image doit contribuer à un but : édifier l’homme nouveau ou défendre la cause.

Le problème est sans doute que la « bonne vieille » propagande de papa a été remplacée par des formes plus subtiles d’utilisation des images, des vecteurs et des réseaux adaptés à nos démocraties pluralistes et à leurs technologies de l’information.


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