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Médias et conflit israélo-palestinien II
L'accusation de désinformation

Dans le conflit du Proche-Orient, aux questions du premier degré d’interprétation (comment désigner les acteurs, comment montrer les faits, comment expliquer les causes ?) s’ajoutent un second. Tout discours, se prête à analyse et toute image à décryptage. Donc toute critique du contenu engendre facilement un soupçon portant sur l’intention et accusation de propagande . La compétition des mots et images n’a de sens que par rapport à une autre compétition des stratégies s’adressant à l’opinion internationale.

Le symptôme le plus évident est l’accusation symétrique d’antisémitisme et d’islamophobie. Elle a une importance particulière en France, à la fois parce que nous sommes un des pays les plus divisés idéologiquement sur ces thèmes, les plus gênés par son passé, mais aussi les plus agités par une tendance à la judiciarisation : lois mémorielles, répression des diverses « phobies ». Le recours à l’accusation au lieu de l’argumentation, la pénalisation de l’idéologie encouragent la méthode du soupçon métonymique. Il procède de la partie au tout (« En critiquant Tsahal vous voulez dire votre haine secrète du Juif en général « ou au contraire « En feignant de vous alarmer des islamistes vous voulez stigmatiser l’Islam ou les Arabes dans leur ensemble). Ces facteurs et la facilité qu’il y a en France à lancer l’accusation paralysante de racisme, n’ont certainement pas contribué à un débat dont on se réclame tant par ailleurs.

Mais avant d’interpréter, encore faut-il se référer à un monde commun de faits établis. Or la stratégie indirecte, l’accusation de manipulation et de falsification, s’est développée voire professionnalisée.

Quelques exemples :

• La mort du petit Mohamed al-Dura. Ce sont les fameuses images tournées par A2 le 30 Septembre 2000, un enfant palestinien pris sous le feu à proximité d’un poste israélien à Gaza. L’enfant est bloqué sous les bras de son père qui tente de le protéger. Il est terrorisé pendant de longues minutes et finalement tué par balle. Ces séquences reproduites sur des murs dans le monde arabe deviennent des symboles de la lutte d’un David palestinien contre un Goliath israélien surpuissant et tirant sur tout ce qui bouge. Dans un second temps, un dossier commence à circuler : il tente de démontrer par des considérations savantes sur les angles de tir, la géographie de l’incident, les témoignages autres images disponibles, qu’il est physiquement impossible que les choses se soient déroulées ainsi. Il affirme que tout a été truqué par un caméraman palestinien avec la complicité du journaliste français d’A2. L’accusation est grave : elle finira devant la Justice et le Tribunal de Paris jugera finalement qu’il n’y a ni trucage ni montage. Il condamnera même l’animateur du site « media rating » qui relayait ces accusations à une amende de 3.000 euros.

• L’affaire Grossman également en 2.000. Chacun se souvient d’une photo d’un « Palestinien » qu’une couverture de Libération montrait le crâne sanglant à côté d’un militaire israélien qui venait visiblement de le tabasser. Surprise : le Palestinien en question se révéla être un touriste juif américain pris à partie par la foule et que le militaire protégeait au contraire.


• L’affaire du « casque vert » : des journalistes s’étonnent de la présence d’un sauveteur de la défense civile, Salam Daher, que l’on voit partout sur les scènes de violence à Tyr au Liban. Certains l’accusent de diriger une véritable mise en scène des « horreurs israéliennes », de diriger les caméras vers des « civils innocents », qui jouent comme de véritables acteurs pour la caméra. Finalement Salam Daher proteste auprès de la presse : il ne faisait que son travail.

• L’affaire du photographe de Reuters dont il sera prouvé qu’il faisait des retouches numériques à ses photos du Liban pour les rendre encore plus dramatique. Voire qu’il mettait un peu en scène des figurants. Le photographe sera sanctionné, sans qu’il soit prouvé qu’il avait agi dans un dessein idéologique -dénoncer Tsahal - et pas simplement pour mieux vendre des photographies plus sensationnelles.

• L’affaire du Pallywood. Ce terme, contraction de Palestine et Hollywood, est employé sur Internet depuis 2005 pour désigner de supposés trucage par les (ou plutôt « des ») Palestiniens. Des films montrent : faux blessés se roulant par terre, combattants tirant dans le vide, ambulances passant en hurlant là où les caméras peuvent bien filmer, acteurs faisant semblant d’être sous un feu nourri alors que les gens qui sont cinquante mètres plus loin, hors champs de la caméra, restent parfaitement calmes. Une vidéo portant de forts soupçons de mise en scène sur certaines images pourtant diffusées par les agences dans le monde entier circule ainsi sur la Toile. On parle ainsi d’un faux massacre de Jénine (la qualification des violences 2002 étant toujours discutée). Les séquences filmées par un drone israélien montrant un « blessé » palestinien ostensiblement transporté sur un brancard, mais qui se redevenait capable de courir comme un lapin cinq minutes plus tard, ont également beaucoup circulé.

• L’affaireOuze Merham : ce serait une fausse interview d’Ariel Sharon en 1956, réalisée par ce personnage imaginaire, où le général révélait une haine sans borne envers les Arabes. L’interview pourtant récompensée par le « Prix de l’islamophobie » de l’Islamic Human Rights Commission.

On pourrait multiplier à l’envi les accusations de trucages. Or elles ne sont pas tombées du ciel :

- Souvent, elles naissent ou sont véhiculées sur des blogs, qu’il s’agisse de texte ou de vidéos. Un phénomène normal à l’heure du « Nous les médias contre les mass médias » : Little Green Footballs, My Pet Jawa, Powerline, Zombietime, Michelle Malkin, ou encore EU Referendum se sont plutôt spécialisés dans le démontage des opérations de communication du Hezbollah.Et les grands médias reprennent facilement leurs accusations.q

- Le « media watching » sur le modèle américain - c’est-à-dire la critique dite citoyenne du contenu des médias et des biais et manipulations dont ils se rendraient coupable - s’est énormément développé, mené par des ONG ou associations. Dans un climat général de méfiance envers les grands médias, et de recours à « l’e-influence » (la capacité d’un site ayant de faible moyen de lancer des informations qui seront reprises), c’est une arme non négligeable. Certaines de ces associations s’affichent nettement pro palestiniennes (généralement dans un contexte de critique générale du Système d’inspiration altermondialiste ou gauche de la gauche) et d’autres se spécialisent dans la défense d’Israël contre les supposés désinformateurs

- Il existe de fausses symétries. La critique des images (souvent filmées il est vrai par des télévisions européennes employant des cameramen palestiniens) est plutôt le fait des pros israéliens. L’autre camp marque peut être davantage de points dans le décryptage du discours journalistique Ou pour être plus précis dans la critique du vocabulaire de Bernard-Henri Lévi, Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, et autres grandes plumes plutôt favorables à Israël, quand ce n’est pas le ton des grands journalistes de télévision.

- En France plus qu’ailleurs, des représentants de chaque camp sont persuadés que les médias sont vendus à l’adversaire. Chacun se présente comme le rebelle luttant contre la désinformation dominante.Mais même aux USA, il existe des chroniqueurs plutôt néo-conservateurs pour expliquer que les médias globalement soumis aux « heart bleeding liberals », les libéraux « au cœur saignant », achètent toute la propagande arabe les yeux fermés. Il y a toujours plus paranoïaque que soi.

- Les observatoires des médias sont rarement neutres : il s’agit d’organisations militantes cherchant à contrôler les représentations dominantes et dont il n’est pas difficile de lire l’orientation idéologique. Dans le courant altermondialiste et de ce fait antisioniste on citera Media Watch avec son chapitre français Observatoire Médias ainsi que Acrimed, une mouvance proche du Monde Diplomatique et d’Ignacio Ramonet (sans compter de multiples déclinaisons locales). "If Americans knew représente plutôt une sensibilité de gauche aux USA. de l'Observatoire de la presse sur la Palestine (Presse Palestine) a pour ambition d’analyser le traitement médiatique de la question israélo-palestinienne, tandis que Palestine Media Watch est pro palestinien dans son titre même et d’orientation de gauche.

- Leurs moyens semblent faibles face à de multiples Observatoires « watch dogs » américains comme Comitee for Accuracy in Middle East Reporting in America ou traquent les biais anti israéliens des médias, le Palestinian media watch se spécialisant, lui, dans la découverte de propos antisémites dans la presse ou les livres scolaires palestiniens.


- Une place à part doit être réservée au Memri, Middle East Media Research Institute (memri.org) créé par un ancien des services de renseignement israéliens, le colonel Carmon, et qui jouit d'un statut fiscal de think tank aux États-Unis. Son but officiel : «apporter des éléments d'information au débat sur la politique américaine proche orientale, MEMRI est une organisation indépendante, non partisane, à but non-lucratif. Ses bureaux sont situés à Berlin, Londres, Tokyo et Jérusalem. MEMRI fournit des traductions en anglais, allemand, espagnol, français, hébreu, italien et japonais ». Le Memri TV monitor surveille les chaînes arabes ou iraniennes pour en faire circuler des extraits qui lui semblent démontrer l’antisémitisme ou la haine des médias arabes. Une des cibles préférées du Memri et de ses traductions, souvent discutées, est, naturellement al Jazira. La stratégie du « dévoilement » - arracher les voiles de l’illusion médiatique pour rectifier les manipulations médiatiques et montrer le vrai visage des pro palestiniens – joue ici à fond.

Que conclure ? Que d’un côté certains théâtralisent la situation pour les médias occidentaux et répondent à leurs attentes par une habile scénarisation ? c’est très possible. Que dans l’autre camp, on mobilise tous ses réseaux d’influence pour regagner en aval une guerre des images compromises en amont, c’est également vraisemblable. L’emploi de la rhétorique ou de la manipulation pour une cause prouve quelque chose sur certains de ses partisans, pas sur la cause elle-même.

En revanche, nous voyons se développer la logique d’une guerre asymétrique de l’information qui répond à l’asymétrie des forces et des territoires sur place. Nos médias ont transformé la violence périphérique en spectacle, elle nous revient en mobilisant nos croyances et nos affects.


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