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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Affrontements, stratégies et images
Médias et conflit israélo-palestinien I
Comment décrire la situation du Proche-Orient sans désinformer ?

Il est souvent dit que la première victime de la guerre est la vérité. Tout conflit impose une polarisation des jugements, une radicalisation des points de vue, une simplification des explications, une suspicion sur toute nuance. Ceci est particulièrement vrai en France pour la vision médiatique des événements du Proche-Orient. L’importance des communautés juives et musulmanes dans notre pays, notre tendance nationale à revenir sur un passé douloureux (Vichy, la guerre d’Algérie), la fameuse « politique arabe » censément héritée du général De Gaulle, la place des thèmes de l’antisémitisme ou de l’islamophobie dans le débat public, autant d’éléments qui attisent les passions. Ils incitent beaucoup à projeter sur une terre - promise ou occupée suivant le regard - des affects liés à la situation politique intérieure.

Cette spécificité du conflit moyen-oriental est donc à apprécier par contraste avec des règles générales de la guerre de l’image et de l’information.

Déjà, après la Première Guerre Mondiale, Lord Ponsonby, aristocrate anglais, socialiste et pacifiste (déjà cité sur ce site), résumait ainsi les méthodes utilisées pendant le conflit par son propre pays :

Il faut faire croire :

1 que notre camp ne veut pas la guerre
2 que l’adversaire en est responsable
3 qu’il est moralement condamnable
4 que la guerre a de nobles buts
5 que l’ennemi commet des atrocités délibérées (nous pas)
6 qu’il subit bien plus de pertes que nous
7 que Dieu est avec nous
8 que le monde de l’art et de la culture approuve notre combat
9 que l’ennemi utilise des armes illicites (nous pas)
10 que ceux qui doutent des neuf premiers points sont victimes des mensonges adverses (car l’ennemi, contrairement à nous qui informons, fait de la propagande)

Depuis le vieux lord, il n’y a guère eu d’innovation sur le fond.

Dans tous conflit, les parties rivalisent pour imposer leurs mots (« frappe chirurgicale » ou « bombardement de civils innocents », « terroristes » ou « résistants »), pour diaboliser l’autre, pour attirer la sympathie des autorités morales ou intellectuelles et des médias, pour faire diffuser les images des crimes de l’autre et de ses victimes à soi… Et, dans tous les cas également, les journalistes sont censés choisir leurs mots, vérifier leurs sources et leurs images, refléter la diversité des points de vue, bref avoir une démarche déontologique.

On se souvient par exemple de la floraison des livres et de table rondes qui ont suivi la première guerre du Golfe : nombre de journalistes se sont interrogés sur la mise en scène de la guerre, sur la prééminence de CNN dans la vision des opérations (souvent qualifiée de « jeu vidéo »), sur l’effet d’attente, sur l’effet du direct, sur le comportement des journalistes dirigés dans des « pools » chacun avec son officier de communication, des analyses a posteriori des rumeurs et « mediamensonges » du Golfe, etc… Il n’est nullement certain que les leçons aient été retenues lors de la seconde guerre du Golfe avec ses Powerpoint présentant des Armes de Destruction Massive ou ses journalistes « embedded » qui partageaient la vie, et par là même un peu le point de vue des GI’s.

Le conflit du Proche-Orient présente une double caractéristique :
- d’une part tous les procédés critiqués dans d’autres guerres y sont comme exacerbés du fait des enjeux (y compris ceux, symboliques et métaphysiques, que représente une terre sainte pour toutes les parties)
- -et, d’autre part, tout cela se fait dans un contexte de réflexion des médias sur les médias.

Il est inutile de poser au donneur de leçon et d’expliquer gravement aux journalistes que les mots tuent ou absolvent aussi, qu’une image est construite, et jamais neutre qu’une séquence a le sens que lui donne son montage et son commentaire, qu’il faut comparer le traitement fait aux violences et aux souffrances des deux côtés… Tout cela s’enseigne en première année d’école de journalisme et les responsables des médias sont conscients de tout ce que nous venons de dire. D’une certaine façon nous verrons que la bataille s’est déplacée de l’interprétation des faits à l’interprétation de l’interprétation. Donc souvent à la dénonciation de la propagande, de la désinformation ou du formatage des mots et des images qui touchent à ce conflit. D’où la tentation pour les acteurs de passer de la propagande à la méta propagande ( voir le point 10 de Ponsonby et la suite de cet article).

Informer sur le Proche-Orient, c’est souvent arbitrer une compétition
Celle des mots et des images renvoie à la compétition des mémoires et des souffrances et débouche sur une compétition des stratégies et des critiques.


Compétition des mots.

La seule désignation des parties pose problème. Tsahal, l’état hébreux, Israël, les sionistes, les faucons, les juifs en général, le « camp occidental des Américains et de leurs alliés israéliens », cela n’a pas le même sens ; pas plus que les Arabes, les Palestiniens, l’Olp, les musulmans, l’autorité palestinienne, les milices, les extrémistes… Pourtant, sans même aller chercher des expressions qui connotent nettement le choix de celui qui les emploie comme « l’entité sioniste, » la « Palestine occupée », le « nouvel Holocauste » ou « les terroristes musulmans », il est facile de glisser d’une catégorie à l’autre.

De même les qualificatifs qu’on emploie pour désigner des individus portent autant de pièges ; ainsi la « jeunesse » - suivant qu’il s’agit d’un lanceur de pierres de l’Intifada ou d’une recrue de l’armée israélienne – porte beaucoup de connotations, tout comme « l’innocence » d’une victime d’attentat ou de missile, sans parler du terme de « civil ». Et quand les groupes se reconnaissent à une opinion qu’ils professent, comment la désigner ? Y a-t-il des colombes palestiniennes ou des pacifistes arabes confrontés à des ultranationalistes et d’autre part des modérés sionistes contre des fondamentalistes israéliens avec leurs milices armées terroristes pro-occidentales. En intervertissant les désignations usuelles (fondamentalistes, colombes, pacifistes), on sent bien leur caractère problématique.

Outre les acteurs, la désignation des territoires, terrains et enjeux de la lutte, n’est pas moins cruciale. Pour avoir personnellement passé des nuits entières sur des résolutions du conseil exécutif de l’Unesco, l’auteur sait quels enjeux cachent les mots dans la région. Comment décider s’il faut parler de Jérusalem ou d’al Quods, de Judée et Samarie, d’esplanade des mosquées avec le Haram al sharif, de Mont du Temple, de Neguev, d’Hébron ou de Galilée qui sont des noms bibliques, ou de Cisjordanie (qui évoque un rapport avec la Jordanie), de Naplouse au lieu de Schechem ? L’étymologie d’un suggère souvent une appartenance. Sans même parler de « zones autonomes », « colonies de peuplement », « installations », « implantations », « camp », « bunker »…

Quant aux actes eux-mêmes – ripostes, représailles, occupation, offensive, soulèvement, incursions, avec leurs qualificatifs comme « délibérés » ou « disproportionnés », ils sont aussi explosifs quand ils suggèrent un caractère brutal que quand, au contraire, ils cherchent à euphémiser la réalité. Un « cycle ininterrompu de violences », des opérations, des pertes des deux côtés, la « violence israélo-palestinienne », les dommages collatéraux, tout cela sonne comme une description technique ou une fatalité et évacue l’idée de responsabilité ou d’asymétrie des pertes.

Lors de la guerre du Kosovo en 1999, un sondage avait révélé que 46% des Français désapprouvaient les « bombardements aériens des forces de l'Otan contre la Serbie », mais un sondage du lendemain ou presque révélait que 65% des mêmes Français étaient favorables à « l'intervention militaire de l'Otan en Yougoslavie ». L’art de dire les choses en termes galants est donc fondamental.

Compétition des images

Regardez des scènes de violence dans la région : vous verrez autant de caméras que Galil ou de Kalachnikov. Pourquoi en voyons nous certaines, prises sous un certain angle et pas d’autres, peut-être disponibles dans d’autres agences de presse ? Cela pose à la fois la question de la mise en scène éventuelle de certaines images (voir plus loin), mais aussi de l’équilibre des points de vue (ce qui, en pratique, veut souvent dire : « le nombre de minutes d’antenne consacrées aux victimes civiles d’un côté ou de l’autre ou la part donnée à tel ou tel type de violence »). La question de la victime, de l’exhibition de la victime, est particulièrement sensible à la télévision. Elle montre des gens, en gros plan, qui nous ressemblent plus ou moins, qui éprouvent des sentiments, en particulier de douleur que nous, téléspectateurs, pourrions aussi éprouver. C’est par excellence le medium de la compassion et de la pitié, celui qui, selon l’expression de Mc Luhan, a fait rentrer la guerre dans chaque foyer. Le medium de l’identification, de la personnalisation, de la compassion et de la pitié. Quant aux images fixes, elles deviennent facilement des icônes qui résument la souffrance de tout un peuple ou l’humiliation de toute une communauté. La petite fille nue qui courrait sous le napalm ou le Vietcong exécuté d’une balle dans la tempe sont des souvenirs inoubliables du Vietnam. Mais la mort du petit Mohammed-al Doura dans les bras de son père, de lanceurs de pierre face à des tanks ou d’un supplicié d’Abou Graibh, la tête sous une cagoule n’ont pas moins circulé.


Bien entendu ce choix entre des mots et des images, choix que toute rédaction doit opérer tous les jours, dans la hâte et la tension, ce choix renvoie à deux autres « compétitions », celle des souffrances et des mémoires. Qui est la principale victime ? Qui souffre le plus ? Qui risque davantage ? Qui lutte pour sa survie ou pour sa terre ? Cela veut dire : qui a commencé ou plutôt qui a subi le premier grief ? Où commence la chaîne : l’Holocauste, l’occupation de la Palestine, le terrorisme, l’occupation de tel territoire, la rupture de telle trêve ou de quel accord ? Selon la façon dont on remontera dans le passé la chaîne des causalités diaboliques, on suggérera une grille de lecture.

L’enchevêtrement des griefs, les divers mécanismes de mimétisme de la violence posent un évident problème à tout média qui ne voudrait pas se contenter de montrer que telle bombe explose ou tel missile. Ceci est particulièrement vrai pour l’image qui ne montre que ce qui est visible donc émouvant, implicatif et d’une façon ou d’une autre exemplaire. Mais une image ignore le passé, le conditionnel, l’articulation du « d’une part…, d’autre part… ». Une n'est qu'un point de vue possible.
A SUIVRE

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