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Les politiques internationales d’influence
Contrer et prolonger la puissance : prestige, diplomatie publique, softpower

Les techniques d'influence (dont le lobbying) en intelligence économique ont un complément : les politique étatiques à travers des médias, la "diplomatie publique" ou le "softpower...



Politiques d'influence

L'élection d'Obama et ses premiers mois d'exercice du pouvoir ont redonné du lustre à une idée chère aux géopoliticiens US : le soft power. Le très charismatique 44° président ne jouit pas seulement pour le moment d'une énorme popularité personnelle  hors frontières (notre pays étant des plus "obamaniaques"), il s'est plusieurs fois référé explicitement à cette notion inventée par le doyen Joseph Nye dans les années Clinton. Le soft power, ressort de sa politique étrangère, fait depuis plus de dix ans partie des catégories fondamentales de l'analyse géostratégique aux USA où ses partisans aiment l'opposer à la politique brutale et unilatérale de G.W. Bush inspiré par les néo-conservateurs. On se doute que les choses ne sont pas si simples.
Qu'est-ce donc que ce pouvoir doux ou mou qui permettrait d'obtenir ce à quoi vise tout pouvoir - que les autres se conduisent comme vous le désirez, mais sans carotte ni  bâton ?
Selon son "inventeur", Nye, le soft power décrit la capacité d’une nation de persuader et à séduire ("ability to attract and persuade") et ainsi à provoquer des comportements favorables. Le concept s’oppose au hard power dont l’objet est de contraindre par la force au travers de la puissance militaire et-ou- économique. Le soft power d’une nation suppose trois ressources : la culture (le rayonnement), les valeurs politiques (la légitimité morale) et la politique étrangère (pour rentabiliser les deux premiers en termes d'alliances et de soutiens). Le concept de soft power s met en exergue que la conquête des territoires mentaux. Ainsi, Hollywood, arme de « distraction massive », aurait plus d’efficacité qu’une division blindée et l'admiration que portent des millions d'hommes au mode de vie US serait la meilleure protection du pays…
Pour une part, le soft power serait un produit spontané de la société civile américaine : ses valeurs de liberté, sa réussite économique, ses industries culturelles qui parlent à l'imaginaire du monde entier, ses performances dans le domaines technologique, scientifique, et autres. L'autre volant du soft power serait une politique intelligente basée sur la négociation, la constitution de réseaux, la mise en valeur de l'image des USA et la recherche systématique du consensus de ses alliés pour les amener à soutenir un politique bien expliquée.

Un thème auquel est sensible notre président de la République qui déclarait au Congrès lors de son voyage aux USA : «  Dans l'imaginaire de ma génération, il y a la conquête de l'Ouest et Hollywood. Il y a Elvis Presley, qu'on n'a peut-être pas l'habitude de citer dans ces murs, mais pour ma génération il est universel ! Il y a Duke Ellington, il y a Hemingway. Il y a John Wayne, il y a Charlton Heston. Il y a Marilyn Monroe, Rita Hayworth. Il y a aussi Armstrong, Aldrin, Collins réalisant le plus vieux rêve de l'Homme le jour où des Américains ont marché sur la lune, l'Amérique était universelle et chacun voulait être de cette aventure. Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire pour nous, c'est qu'à travers votre littérature, votre cinéma, votre musique, il nous semblait que l'Amérique sortait toujours plus grande, toujours plus forte des épreuves qu'elle traversait. Et ces épreuves, il nous semblait qu'au lieu de l'amener à douter d'elle-même, elles conduisaient à croire davantage en vos valeurs. »

 Signalons que Nye déclarait récemment que "l'Amérique doit mélanger le pouvoir dur et soft en un "pouvoir intelligent" (smart power), comme elle le faisait du temps de la guerre froide.", formulation qui résonne pas exactement comme celle d'un progressiste.

Au-delà de l'effet de mode ou de l'usage d'un concept lui-même passablement mou, il se pourrait bien que la distinction soft/hard réinvente une des plus vieilles catégories de la pensée géostratégique : la distinction entre puissance et influence.

En politique étrangère, la seconde notion renvoie a contrario à la première, celle de puissance. Si la puissance d’un État se mesure à ce qu’il possède (ressources, armes, population, richesses…), son influence dépend de ce qu’il est, ou plutôt des images qui en émanent et des sentiments qu'il suscite.
La puissance est – sans jeu de mots - toujours en puissance, en ce sens qu’il lui faut se manifester, éventuellement contre une autre forme (une autre armée, un autre compétiteur économique) pour se transformer en un pouvoir effectif et pour garantir une chance d’obtenir ce que l’on veut d’autrui.  L'influence, elle, se constate après coup, par ses effets. Si l’État B a fait ce que souhaitait l’État A comme spontanément, il faut bien expliquer cela par son influence internationale. Ou encore, par le fait que l’opinion internationale, les médias, les organisations dites de la société civile aient soutenu l’action de A, de telle sorte que les gouvernements n’aient pu que suivre.

La puissance se mesure soit en chiffres (un PNB de tant, tant de milliers de kilomètres carrés, tant de têtes de missiles, tant de millions d’habitants…) soit de manière plus impalpable en termes de supériorité technologique, scientifique ou autre, mais toujours par comparaison. L’influence naît d’une relation assez mystérieuse : les autres veulent la même chose que vous, jugent comme vous et souvent, désirent vous imiter ou vous aider. Peut-on obtenir cet effet délibérément voire systématiquement ? La tentation n'est pas nouvelle.

Art antique, techniques modernes

Aussi l’idée d’avoir une politique étatique d’influence – ne serait-ce que pour économiser l’usage de sa puissance – n’est pas neuve. Quand, pour préparer les guerres médiques, Darius achetait des citoyens grecs afin qu’ils soutiennent des positions favorables à la Perse dans leurs propres cités, ou quand Alexandre, après avoir conquis un pays, s’empressait de se proclamer fils des dieux locaux et incitait ses généraux à prendre des épouses autochtones, ils menaient des politiques d’influence. Quand Sun Tse conseille à un souverain de fournir du vin et des concubines au roi voisin pour amollir son caractère, où d’encourager les dissensions et les jalousies dans le camp d’en face, il s’agit toujours de politique d’influence. Et pourtant ces exemples ont près de deux millénaires et demi.

Il existe depuis longtemps des stratégies positives d’attraction ou d’imitation (exporter son modèle, présenter une image favorable) ou des stratégies de répulsion (rendre l’adversaire odieux, lui faire perdre ses partisans ou ses alliés, le diaboliser). Ces stratégies se déclinent de diverses façons : idéologie, modèles de consommation, style de vie, culture, prosélytisme religieux, présence dans les organisations internationales, réseaux, diffusion d’une langue, de normes intellectuelles, techniques, juridiques…


Même s’il est toujours possible de trouver des ancêtres à toute politique de ce type et même s’il n’y a rien de vraiment nouveau sous le soleil, le recours systématiques à des techniques d’influence, y compris pour agir sur des populations étrangères, est né ou s’est révélé au vingtième siècle. Depuis la première guerre mondiale, des agences de relations publiques (on ne les baptisera spin doctors qu’à partir des années 80) font ce travail pour qui les paie. Depuis l’entre-deux-guerres, les rivalités géopolitiques s’accompagnent ostensiblement de luttes d’influence idéologiques avec des relais et des alliés. Et depuis la guerre froide, il existe des structures d’État officiellement chargées d’agir sur les opinions publiques étrangères par des relais médiatiques ou autres.

Bien entendu, les changements technologiques déterminent largement les politiques d’influence. Payer un auteur pour écrire un libelle diffusé à l’étranger (comme les pamphlets contre les rois ou les protocoles des sages de Sion), émettre comme le faisait Radio Free Europe au-delà du rideau de fer, avoir le monopole des images d’un conflit comme CNN en 1991, ce n’est pas la même chose que de tenter de contrôler la Toile ou de diriger l’attention de millions d’internautes à l'ère du Web 2.0.

Imitations persuasion et séduction

La culture française nous porte à confondre une politique d’influence et une politique de prestige. Pour caricaturer, l’idée que notre pays ne devrait avoir que des amis (parmi lesquels de bons clients) parce que nous sommes le pays de la liberté, des droits de l’Homme, de la qualité de vie, de la vraie culture, de la langue des élites… ou encore que nous sommes naturellement favorables à la diversité et au multilatéralisme et que cela devrait se payer en dividendes économiques et diplomatiques.

De façon générale, la politique d’influence recouvre un vaste éventail :

- Gagner des marchés, rendre d’autres pays plus réceptifs à ses produits, en y trouvant des relais, en faisant en sorte que les consommateurs y deviennent plus désireux de certains biens ou d’un certain style de vie
- Agir sur les décisions d’organisations internationales, y faire jouer ses amis dans le sens de ses intérêts
- Avoir des alliés et des relais d’opinion dans d’autres États, le cas échéant favoriser leur succès politique dans leur pays
- Soutenir les réseaux politiques ou religieux plus ou moins affiliés
- Jouir d’une bonne image en général, susciter une préférence spontanée
- Employer des professionnels de la communication (ou leurs méthodes) pour peser sur les décisions d’autorités nationales ou internationales, mais aussi pour défendre sa réputation auprès d’une opinion et de médias étrangers,
- S’assurer que ses positions seront relayés par des ONG prestigieuses, des autorités religieuses, morales, culturelles dans les forums internationaux ou auprès des médias
- Former ou formater les élites des autres
- Faire passer une idée auprès d’une opinion étrangère, s’adresser directement à elle par-dessus la tête de ses gouvernants,
- Le cas échéant, créer des médias pour cela, exercer une véritable propagande hors frontières
- Susciter un rejet d’un rival, le décrédibiliser, le diaboliser
- Mener en sous main des actions de désinformation ou de déstabilisation contre des entreprises ou des autorités étrangères qui contrarient votre politique
- Encourager certaines mentalités, cadres intellectuels, valeurs, catégories, codes… qui rendront les relations plus faciles, qui amèneront les autres à penser, travailler, juger comme on le désire. Par exemple faire de telle sorte que les élites d’un autre pays soient familières avec votre langue, vos normes juridiques, techniques, comptables, éthiques…
- Conclure des alliances informelles

Il serait difficile de trouver un pays qui à une époque ou à une autre, ait davantage excellé dans chacun de ces domaines que les USA. Surtout, les Américains théorisent ce qu’ils font, ils le disent et ils le nomment. D’où une profusion de concepts, souvent ronflants et redondants.

Cela donne suivant les époques :

- La guerre « pour les cœurs et les esprits » ou la « guerre culturelle » lancée notamment par la CIA contre l’URSS
- La « diplomatie publique » confiée en particulier à l’US Information Agency (et devenue après une courte période d’oubli, un sous-secrétariat d’État) avec ses Radio Free Europe, Voice of America, ses bourses pour étudiants, ses tournées pour journalistes étrangers
- L’influence « stratégique », les opérations psychologiques, actions de «guerre cognitive» ou « guerre de l’information » et autres vocables volontiers employés par le Pentagone pour désigner quelque chose qui, au final, ressemble à de la propagande
- Les « relations publiques » et « advocacy role » que mènent pour le compte des USA des agences de communication privées
- L’élargissement du modèle technologique, culturel et économico-politique des USA (enlargment) ou le « formatage de la mondialisation » (shapping the globalization)
- Le « social learning », formation des élites de pays étrangers, surtout de l’ancien bloc de l’Est à la démocratie ou au mode de gouvernance occidental
- Le « soft power »,  et peut-être maintenant le fameux "smart power" à supposer qu'un tel animal existe.

Il serait très réducteur de penser la question de l’influence comme un problème spécifique de la politique américaine (plus ou moins assimilée à celle du libéralisme ou de la mondialisation).
Comme l’a montré la prolifération des chaînes internationales d’information par satellites, qui sont souvent des outils d’influence assumés (al Jazeera, Tv Sur, CCN, Russia Today ou France 24 pour la France…), il n’y a pas de monopole américain en ce domaine. Par ailleurs, il serait temps de s’intéresser à des politiques d’influence balbutiantes ou que nous percevons mal comme celle de la Chine et de l’Inde. Par dépit, peut-être de ne pouvoir parler d’une politique d’influence européenne…
Enfin la privatisation de l’influence, que ce soi au profit des médias ou des ONG et autres groupes d’influence, sans parler du terrorisme qui est après tout un mode d’influence par l’horreur, est un facteur déterminant des futures politiques nationales.

 



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