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Guerre de l'image et télévisions internationales
- Q Nous assistons aujourd’hui à une profusion des chaînes d’information aux lignes éditoriales différentes. Est-ce vraiment juste parce que telle est la logique d’un marché mondialisé ?

R La logique économique n’est pas absente de tout cela. Parallèlement à la globalisation de l’information avec Internet, les télévisions satellitaires ont créé un marché mondial que j’appelle « de l’attention » : partout sur la planète, il y a une ressource à exploiter. C’est le « temps de cerveau humain » comme a dit le directeur d’une grande chaîne française. Partout, il y a des consommateurs potentiels de distraction (« entertainment »), d’information, donc d’abonnements, de publicité… et tout cela sans frontières. Il y a des élites cosmopolites qui voyagent, qui parlent anglais, qui vont dans des hôtels, qui veulent des informations du monde et qui consomment beaucoup mais il y a aussi des communautés d’expatriés ou émigrés qui parlent une autre langue que celle du pays et qui réclament des médias qui leur parlent de ce qui les intéresse
Ce n’est pas par hasard que les grands fonds d’investissement se lancent sur le marché des médias et ce n’est pas par philanthropie ou par patriotisme que Ted Turner a développé CNN ;
Cela dit un intérêt économique n’est pas inconciliable avec un intérêt idéologique. Certaines grandes chaînes d’information internationales ont été créées dans le but avoué de donner une bonne image d’un pays et de sa politique (comme la nouvelle chaîne russe internationale Russia Today), voire pour attirer les investisseurs étrangers. Certaines chaînes internationales d’information se proposent des buts ouvertement politiques, comme la chaîne latino-américaine Telesur qui se veut anti-impérialiste, antiaméricaine…



- Q On impute souvent l’explosion des chaînes d’information au précédent de la guerre du Golfe (1991) et à l’hégémonie des images de CNN. Qu’en pensez-vous ?

R Même s’il existait des médias internationaux d’information avant 91, et même si CNN avait déjà quelques années d’existence, la fameuse « guerre en direct » du Golfe a été un choc : le monde découvrait l’existence de cette chaîne d’information continue. Elle semblait avoir un quasi-monopole des images de la guerre et permettait à la planète entière de la vivre en direct. Cela symbolisait la supériorité des USA : outre la puissance militaire et économique, ils possédaient la domination informationnelle. Non seulement, ils envoyaient leurs missiles où ils voulaient, mais en plus, ils plaçaient leurs caméras où ils le désiraient. C’est aussi l’époque où l’on commence à parler des autoroutes de l’information, … Bref, il semble à chacun que le monde va s’unifier, partager les mêmes images et les mêmes mentalités, entrer dans la fameuse société globale de l’information, que les USA seront les plus avancés sur cette voie et que CNN symbolise tout cela. Son monopole résume –croit-on-, le futur de la globalisation : des gens qui consommeront la même chose regarderont la même TV. Bien entendu, il y a eu quelques surprises depuis…


Q L’un des terrains d’affrontement de ces chaînes aux publics cibles différents reste l’actualité internationale, et le Moyen-Orient notamment. Pensez-vous que la diversité actuelle permet une meilleure compréhension des événements dans la région ?

R Le conflit du Moyen-Orient est un enjeu crucial puisque c’est là que naissent les principaux conflits qui touchent psychologiquement la planète entière, à la fois à cause du nombre de musulmans dispersés, mais aussi parce que, pour les USA, alliés indéfectibles d’Israël, c’est là que doit se créer l’ébauche d’un nouvel ordre mondial. C’est donc le terrain par excellence de la guerre de l’information.
Al Jazeera a joué un rôle important dans cette affaire : pour la première fois, une chaîne donnait au monde entier un point de vue « arabe » sur la question et produisait des images dans lesquelles des millions de gens pouvaient se reconnaître. Le Moyen-Orient n’était plus vu seulement par des yeux d’occidentaux. Personnellement, je suis enchanté que cette chaîne émette aussi en anglais, ce qui permet à un non-arabophone comme moi, non pas de savoir « la vérité », mais au moins d’avoir une idée de la diversité des opinions dans le monde arabe et d’apprendre des nouvelles qui auraient peut-être échappé aux agences et aux médias disponibles en France. Pas du tout par censure, mais simplement parce que nos médias sont censés s’adresser à un public qui veut des repères simples sur le Moyen Orient.


Q Prenons le cas polémique d’Al Jazeera. On critique son orientation, mais on loue son professionnalisme. Pourtant, la chaîne est taxée de canal d’Al Qaida. Que penser de cette chaîne ?

R Al Jazeera a considérablement agacé les Américains depuis 2001, d’une part en diffusant des cassettes de ben Laden ou de ses proches, d’autre part en maintenant en Afghanistan et en Irak des bureaux (ils ont d’ailleurs été bombardés !) qui donnaient du conflit une image beaucoup moins « propre » que les chaînes US. Du coup, dans certains milieux conservateurs, on l’a traitée de « TV terroriste ». Ce qui n’a pas empêché qu’en plusieurs occasions, les Américains aient dû s’adresser à cette chaîne pour envoyer aux populations des messages qui seraient crus et reçus autrement (par exemple, des déclarations de Rumsfeld ou des images des fils de Saddam morts). En fait, il y une pluralité d’opinions parmi les journalistes de cette chaîne : c’est ce qui a fait son succès et c’est ce que prouvent ses ennuis avec bon nombre de gouvernements de la région. Cela dit, ne soyons pas naïfs : certains journalistes d’al Jazeera ont des contacts avec des milieux jihadistes et peut-être une certaine indulgence à leur égard.


Q Comment évaluez-vous la contre-offensive américaine, par la noria de chaînes satellitaire en langue arabe destinées au monde arabe ?

R Chacun sait que la chaîne arabophone al Hurrah est ostensiblement produite avec les fonds américains destinés à ce qu’ils appellent « diplomatie publique », donc à gagner les « cœurs et les esprits » des musulmans et qu’elle émet depuis les USA. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que son contenu, comme celui des radios arabophones américaines ou du matériel de propagande, souffre d’un gros problème de crédibilité dans la région. Quand, pendant la guerre froide, les Américains émettaient de l’autre côté du rideau de fer avec Voice of America ou Radio Free Europe, les auditeurs acceptaient relativement bien ces nouvelles qui faisaient contraste avec les médias d’État communistes et leur monopole de la propagande officielle. Mais aujourd’hui, quelqu’un qui reçoit la TV satellitaire américaine en arabe peut aussi recevoir Al Jazeera, al Arabya, des télévisions irakiennes hostiles à l’occupation américaine (du moins avant qu’on les ferme) voire al Manar proche du Hezbollah… Pourquoi croirait-il de préférence les Américains ?


Q Pour certains analystes, la guerre de médias lourds nous noie dans les considérations idéologiques, alors que les enjeux économiques de la guerre des images sont passés en second plan. À quel point cela est-il vrai ?

R Distinguons bien. Des chaînes comme al Hurrah ou dans le camp adverse Telesur se proposent des objectifs ouvertement politiques. Leur fonction avouée est de répandre une certaine vision du monde.Certaines télévisions comme Fox News international reflètent exactement le même point de vue idéologique que Fox News nationale : très militant républicain. Ce qui n’empêche pas que ses objectifs soient commerciaux. Des entreprises privées comme al Jazeera doivent aussi et d’abord gagner de l’argent et fidéliser des téléspectateurs. Par ailleurs, la guerre des images a aussi des implications économiques : donner une meilleure image de son pays, faire partager son point de vue, c’est aussi gagner des marchés, attirer des investisseurs, aider son économie et ses entreprises dans la compétition de la mondialisation, établir a priori de meilleures relations avec les élites économiques ou politiques du reste du monde. En intelligence économique, cela s’appelle de l’influence.


Q La sphère francophone est, semble-t-il, la dernière à s’impliquer dans cette compétition avec l’avènement de France24. Quelle évaluation faites-vous de cette nouvelle chaîne ?

R Le projet remonte au moins au programme électoral du candidat Chirac en 2002.

Après le déclenchement de guerre d’Irak et la diplomatie-spectacle du conseil de Sécurité de l’Onu de Février 2003, la fonction politique de cette chaîne en projet est devenue plus évidente encore. Elle devrait soutenir une « diplomatie d’influence » et mobiliser toutes les ressources de l’image et de la communication pour « projeter » une image de la France qui ne soit ni celle de l’uniformisation par les grands médias anglo-saxons, ni celle de la réaction « identitaire » des télévisions arabes. En clair : n’étant ni CNN, ni al-Jazeera, cette télévision internationale devait de la France le porte-parole d’un monde « multipolaire ». Au moment des émeutes des banlieues de 2005, certains ont regretté qu’elle n’existe pas encore pour compenser les caricatures de notre pays diffusées par les TV étrangères.

Par ailleurs, l’intérêt économique de la chaîne n’était pas négligé. Dans un rapport sur le sujet, remis en 2003 le député UMP Brochand envisageait la possibilité de créer ainsi une « marque » qui valoriserait les entreprises françaises et pourrait être appuyée par un club d’annonceurs.

En 2003, dans sa première version, la « CNN à la française » devait être une société anonyme dont le capital serait partagé entre TF1 et France Télévision, la présidence passant alternativement aux deux groupes. La chaîne devait être diffusée à l’étranger (pour ne pas concurrencer LCI, propriété de TF1 disaient les mauvaises langues) et aurait pu du coup échapper à l’autorité du CSA. Bref, un projet compliqué et invivable.

Chacun de ces éléments a suscité d’énormes controverses. Il a fallu trouver un accord entre privé et public. La chaîne peut être reçue sur le câble mais aussi gratuitement et en clair, sur la TNT ce qui la rend accessible à tous les téléspectateurs français. Mais, bien sûr l’essentiel de sa diffusion est censé se faire à l’étranger, ce qui n’est d’ailleurs pas sans poser quelques problèmes avec TV5. Cette chaîne de la francophonie, comportant une part d’information, française, mais aussi belge, suisse, canadienne, se sent plutôt concurrencée.
Actuellement, France 24 produit à la même heure les mêmes émissions en français, en anglais et maintenant en arabe (suivant les cas soit les séquences sont commentées dans les différentes langues, soit les présentateurs ou les invités sont différents suivant la langue employée).

Tout cela est excellent sur le principe. Mais il me semble que la chaîne souffre de deux problèmes :
- un style peu triste, des reportages qui ne se distinguent pas vraiment de ce que font les autres chaînes d’information continue (comme BFM TV par exemple), pas vraiment d’émission phare, pas de présentateurs vedettes ou d’émissions de débat qui attirent. Bref, la chaîne n’est pas très « sexy ».

- Un problème de fond, celui de sa fonction. On a compris que ce n’est pas une chaîne de la francophonie destinée aux expatriés. Mais dans ce cas, en quoi se marque vraiment l’identité de son message et de son point de vue. Personnellement je suis tout à fait favorable à une chaîne qui représenterait les idées de multilatéralisme ou de diversité… Mais, franchement, en quoi y a-t-il une différence de ton ou d’orientation de fond dans la façon qu’a France 24 d’aborder l’actualité ?

Soyons optimistes et disons que ce sont des défauts de jeunesse. Mais dans ce cas, il est urgent de les corriger pour ne pas gâcher une très belle idée.

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