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Douze affiches
Icônes de campagne électorale

Petite rêverie électorale sur douze affiches : des icônes qui nous regardent au fond des yeux.




François Bayrou occupe tout l’avant-plan de l’affiche. N’apparaît que dans le coin de droite un peu de ciel et de campagne. Le candidat UDF nous regarde dans les yeux avec sérieux. Mais surtout, il montre ses mains. Outre une rassurante alliance (ce n’est pas Madame Bayrou qui ferait le première page des journaux people !), ces mains là appuyées l’une sur l’autre ces mains qui ont travaillé, manifestent leur désir de construire. Montrer ses mains, c’est offrir sa vérité, ses intentions honnêtes, son désir de construire. « La France de toutes nos forces » rappelle le slogans sur bandeau couleur révolution orange.


Nicolas Sarkozy, lui nous rappelle que « Ensemble TOUT ( Tout écrit en énorme) devient possible ». Curieux slogan qui rappelle le « Tout ce que nous voulons, tout » des gauchistes ou le « Tout est possible » (à l’époque où le PS prétendait changer la vie avant qu’elle ne le change). L’homme du TOUT nous regarde, maxillaire légèrement contracté, une petite dissymétrie entre les sourcils, occupant le côté gauche de l’affiche (non sans rappeler l’adresse de son site Internet), le côté droit, celui de l’avenir, justement, étant occupé par un peu de ciel bleu et quelques arbres très verts. Difficile de faire plus conventionnel, et pourtant quelque chose d’étrange émane de la rencontre de l’homme au costume gris et de la partie droite de l’affiche. Il paraît presque angoissé (l’incroyable pli de la bouche !) : est-ce son inconscient qui le trahit ?

Impression toute différente chez Le Pen (avec son slogan simplissime « Votez Le Pen »). Le fond est flouté, mais on devine une foule enthousiaste agitant des drapeaux, un gigantesque meeting qui scande son nom. Il lui suffit de rappeler qu’il est le tribun, le chef par la simple gestuelle : une main tendue vers les spectateur (la gauche, celle du cœur) l’appelle à rejoindre le groupe fier de sa force dans sa communion émotive. À ce stade toute allusion au contenu du programme serait superflue. L’image est totalement implicative.

Et chez Villiers ? Le visage occupe tout pour illustrer la « fierté d’être Français » où certains liront aussi le contentement d’être soi.

Dominique Voynet n’a pas fait dans le très sophistiqué : le vert, la terre la candidate, quelques petits labels en bas de l’affiche… et le texte « la révolution écologique » qui paradoxalement renforce l’impression que nous ne sommes pas en face d’une affiche politique mais d’une pub pour supermarché soucieux de développement durable. Le mot révolution a totalement perdu sa force.

Le beau visage de vigile humaniste pour bal de Samedi soir de Frédéric Nihous avec son fond de forêt et son « Ruralité d’abord » en paraît presque rafraîchissant par contraste.

Arlette, increvable Arlette, dinosaure de la graphosphère et nostalgique des manifestes, produit du texte et encore du texte sur papier fin, le genre qui fait pester les colleurs d’affiche car il tient mal au balai. Tout un univers insensible au temps.

L’arc-en ciel de Gérard Schivardi et ses références ambiguës (« présenté par des maires » et « soutenu par le parti des travailleurs ») éclaire-t-il vraiment ses électeurs ?

Et Marie-George Buffet qui veut tant en dire (sauf qu’elle est la candidate du PCF, discret dans cette affaire) ? « Une gauche courageuse ça change la vie ! » comment interpréter ce slogan (précisé par un bandeau « La gauche populaire et antilibérale » et par la bande multicolore, sinon comme le symptôme d’une grave crise d’identité. Comment concilier référence à une gauche divine, catégorie quasi métaphysique et ces allusions à des gauches qui seraient molles, pas courageuses, pas antilibérales, pas populaires ?

Dans un autre genre Olivier Besancenot (jeans obligatoires) a fait plus simple. Avec l’irréfutable slogans alermondialiste «Nos vies valent plus que leurs profits», déjà utilisé il y a cinq ans, en bon trotskiste, il surfe sur les mouvements sociaux. D’où l’irrésistible effet mode du facteur toujours prêt à soutenir un sans papier ou une victime du discrimination : il s’est parfaitement intégré aux mouvements idéologiques victimaires et individualistes qui n’ont que peu à voir avec la pensée originelle du fondateur de l’armée Rouge.

Entre les deux José Bové (« un autre avenir est possible » et « une alternative à gauche ») ne sort par du cercle autoréférentiel où s’est enfermée la mouvance anti libérale : nous sommes de gauche mais autrement, les choses pourraient être autrement… Avec « un autre »(monde, candidat, parti, système, avenir, une autre politique, écologie…) plus le syntagme « est possible »on peut ainsi décliner à l’infini.

Reste enfin l’affiche la plus étonnante : celle de Ségolène. Plutôt que l’ordre juste ou la France plus juste (celle qui sera plus forte) ou encore plutôt que « pour que ça change vraiment fort » (ah si, il en subsiste un bandeau « le changement »), elle a finalement opté pour le très narcissique « La France présidente ». Nous en avons ailleurs souligné l’ambiguïté : veut-on dire qu’il faut enfin que la vraie France soit vraiment représentée par une vraie présidente qui ne déforme pas la volonté du peuple ? faut-il comprendre « Moi Ségo, Moi la Présidente, Moi la France ».
Mais c’est la photo qui frappe le plus. En noir et blanc d’abord, quelque part entre le cliché Harcourt des stars et immortels (celui quedécrivait Roland Barthes dans les années 60) et la photo de film noir des années 30 : mi femme fatale, mi mystérieuse disparue, elle évoque un univers du polar. Le visage est sublimé par la douceur de la lumière, nimbé d’une irrésistible nostalgie. Le maquillage a marqué bouche, yeux et sourcils comme à l’encre noire sur la blancheur lunaire de la peau. Et le sourire dont Philippe Murray disait qu’il semblait comme doté d’une vie autonome, indifférente au reste du visage, ce sourire donne l’impression de rester et de flotter dans l’air quand sa propriétaire s’est éloignée (vers quelle assomption ?). Ce pourrait aussi être une photo idéale pour une tournée de pianiste (on la sent belle mais transfigurée par son art, porteuse d’un lourd et sublime signifié dont nous, commun des mortels, sommes exclus). Un visage à damner un mélomane. Un mélomane oui, mais une brute d’électeur ?

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