huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
Intelligence économique : le nom et la chose
Veille, secret et influence

L'intelligence économique consiste en un ensemble de stratégies et techniques mobilisant dans un but compétitif de l’information : acquérir et gérer des connaissances pertinentes, conserver son patrimoine informationnel, agir sur autrui par influence pour susciter des comportements favorables à ses intérêts. D'où vient qu'il ait fallu si longtemps pour nommer des choses aussi évidentes ?


Nous avons défini ailleurs l’intelligence économique comme un ensemble de techniques mobilisant dans un but compétitif de l’information sous toutes ses formes
- en tant que nouvelles toute fraîches voire comme « bons tuyaux »,
- sous forme de données techniques reflétant la réalité et aidant la décision,
- comme indices de tendances, risques opportunités détectés à temps,
- comme croyances influant sur le comportement d’autrui,
- comme connaissance acquise et gérée collectivement par des systèmes complexes…
-
Il s’agit en somme de savoir plus que l’autre (percer ses secrets sans qu’il connaisse les vôtres, avoir le monopole des découvertes de pointe, savoir avant lui ce qu’il faut faire, quel sera la technologie ou le marché porteurs, quel événement politique ou autre aura un impact sur son activité…).

Il s’agit aussi de faire croire, par exemple de convaincre par le lobbying un législateur ou une administration de prendre une décision utile à ses intérêts ou, plus subtilement, de préparer les mentalités d’une population cible à bien accueillir vos initiatives.

Traditionnellement, les entrepreneurs connaissaient deux façons d’utiliser intelligemment de l’information dans la compétition économique :

- mieux communiquer que l’autre. Par exemple, faire un meilleure publicité pour ses produits, mobiliser un service de relations publiques pour défendre l’image de l’entreprise, faire du marketing…
- inventer des informations nouvelles que l’autre ne possédait pas, c’est-à-dire faire de la recherche et développement, utiliser une découverte technique, déposer des brevets… Ou simplement être innovants en ayant de nouvelles idées.

Bien sûr, on pourrait soutenir que l’intelligence économique existe depuis longtemps, et que telle la prose, elle a toujours été pratiquée sans le savoir :

- Il y a toujours eu des secrets soigneusement gardés. Avoir le monopole d’une connaissance rare (comment fabriquer de la soie ou de la porcelaine, comment colorer du verre, où trouver telle plante rare), le cas échéant le défendre férocement en faisant exécuter ceux qui le divulguent : cette idée est tout sauf neuve. En témoignent l’histoire millénaire des secrets de la soie, des épices, du kaolin, des cartes des grandes explorations, etc.
- Il y a toujours eu sinon des services d’espionnage économique, du moins des réseaux marchands partageant l’information pour conquérir des marchés et trouver des richesses rares. Les Hanses germaniques ou les Vénitiens connaissaient parfaitement ce principe.
- Les politiques commerciales d’influence ont toujours existé en ce sens que, derrière les ambassadeurs, les conquérants ou les prédicateurs, sont toujours apparu des marchands et des entrepreneurs. Plus exactement il y a toujours eu un lien entre l’établissement de liens diplomatiques ou l’expansion des religions et celle du négoce. Voir le lien entre la propagation de l’islam et l’implantation de marchands arabes et persans jusqu’en Chine ou en Corée.


Pourquoi donc a-t-il fallu attendre la fin du XX° siècle pour qu’apparaisse une discipline, nommée competitive intelligence chez les anglo-saxon, intelligence économique en France (en employant de façon ambiguë l’anglicisme « intelligence » qui équivaut à peu près à notre renseignement) ?

Plusieurs explications à cela :

- Politiques : à la fin de la guerre froide, en particulier dans l’ère Clinton, les USA se trouvent en mesure de consacrer à l’expansion économique d’importants moyens régaliens (comme l’énorme système d’interceptions ECHELON, initialement destiné à espionner les communications des Soviétiques). Dans ce prétendu pays de l’ultralibéralisme, l’État aide au maximum ses entreprises en protégeant savoirs et techniques stratégiques (donc en inventant le patriotisme économique sans avoir la sottise de donner un nom à la chose), en faisant circuler vers les acteurs économiques US l’information technique, économique ou autre utile à la conquête de marchés et en appuyant de toutes les forces de sa diplomatie l’action de ses entreprises à la pointe de la globalisation. L’exemple américain sera imité ailleurs. L’intelligence économique ce sont donc certains rapports entre le politique et l’économique. Sur le plan intérieur (l’État protecteur de ses entreprises) et sur le plan extérieur (la « guerre économique »).

- Idéologiques : parallèlement, les USA développent des doctrines de l’élargissement de leur modèle, de pouvoir « doux » ou de « formatage » de la mondialisation (enlargment, soft power, shapping the world, shapping the globalization). L’idée générale peut-être résumée ainsi : le modèle US qu’il soit politique (démocratie représentative), économique (marché libre), technologique et communicationnel (société de l’information et autoroutes de l’information) ou culturel (les valeurs de liberté « post-modernes »), ce modèle-là devait s’étendre à la Terre entière. Il se confondait avec le mouvement de la globalisation. L’intelligence compétitive s’inscrivait dans ce contexte général, comme art d’aider les acteurs économiques à acquérir toutes les connaissances nécessaires pour rester à la pointe de cette expansion. Cette acquisition pouvait d’ailleurs passer par le recours à l’espionnage industriel avec l’aide ou la bénédiction de l’État : c’était pour la bonne cause et dans le sens de l’histoire…


- Sociologiques. D’une part au sens où nous sommes rentrés dans une société de l’information où la richesse, l’avantage compétitif, la hiérarchie sociale, et autres sont largement déterminés par l’usage de certaines connaissances et la manipulation de certains signes. Une société où, par exemple, il est crucial de disposer du capital des connaissances pertinentes mais aussi d’attirer l’attention d’autrui (vers ses produits, ses discours, ses services, ses sources…) et de gérer son image. Mais, d’autre part, cette société de l’information est aussi une société de la crise, du risque et de la peur où la crainte des dangers de la technologie et des pouvoirs de l’économie sont un ressort puissant.

- Technologiques, bien sûr : l’intelligence économique se développe parallèlement à la révolution « numérique + réseaux ». Certes, il ne faut pas pratiquer l’IE uniquement par écrans interposés. Il faut moins encore s’imaginer qu’il suffit d’avoir le bon logiciel pour tout savoir et bien gérer la connaissance au sein de son entreprise. Mais il faut comprendre la portée de la révolution Internet, de l’apparition de sources ouvertes quasi inépuisables (et qui, du coup, suscitent un grave problème de surinformation), de la circulation instantanée et sans frontière des flux d’informations… Les méthodes d’acquisition traitement, partage, hiérarchisation utilisation de l’information en sont bouleversées. Parallèlement, la vulnérabilité des organisations à l’égard de leurs systèmes d’information se révèle pleinement.


- Enfin, ce changement est à l’évidence économique. La mondialisation a aussi mondialisé la compétition et l’incertitude. L’arme de la connaissance (y compris celle de la connaissance fausse que peut répandre la désinformation ou l’attaque), mais aussi l’arme de l’opinion prennent un rôle prépondérant. La montée de la conflictualité économique, souvent résumée par le slogan de la « guerre économique » a changé la nature de l’économie même. Il ne s’agit plus de « lutter contre la rareté », de bien produire des choses désirables et de bien les échanger, si possible avec toute la fluidité d’un marché libre.
Au moment où le discours libéral dominant explique que l’économie obéit à des lois naturelles (et donc que l’on ne peut rien contre, sinon fausser le jeu par des politiques bêtement dirigistes), le plus grand paradoxe révélé par l’intelligence économique est celui-là : elle révèle l’intervention du politique, du stratégique, du culturel dans le monde de l’économie.


 Imprimer cette page