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Pouvoirs sur Internet IV
Tous émetteurs, mais pas tous égaux

Pour conclure la série (I, II et III) sur la transformation des pouvoirs sur Internet, six questions sur l'émergence de nouveaux rapports (de dépendance, de contrôle...) liés au pouvoir de gouvernance, de censure, d'expression, de direction de l'attention, d'archivage, des marchands.. Une liste non exhaustive...



Qui gouverne Internet ? Qui a le pouvoir de le réguler ? La «gouvernance» du cybermonde est devenue un enjeu géostratégique de premier plan, surtout depuis le dernier sommet mondial sur la société de l’information à Tunis en 2005. L’Onu a, en effet, chargé son agence spécialisée, l’Union Internationale des Télécommunications de faire coopérer les parties prenantes – gouvernements, grandes firmes, mais aussi représentants de la société civile – afin de négocier des principes communs. Ils touchent à la fracture numérique, à la propriété intellectuelle, à la sanction d’activités condamnables qui se développent dans des paradis numériques comme il y a des paradis fiscaux… Mais la question la plus litigieuse est celle des normes techniques (qui recouvrent souvent du pouvoir politique) : ainsi le fait que ce soit une fondation privée américaine d'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) qui, depuis 1998, attribue entre autres les noms de domaines a fait controverse. Et certains de réclamer que ses pouvoirs soient transférés à un organisme des Nations Unies.


Qui a le pouvoir de censurer sur Internet ? On répond souvent : personne. Certains s’en plaignent, décrivant la Toile comme une jungle qui n’est soumise à aucune loi, où escrocs, pédophiles et néo-nazis peuvent proliférer. C’est très simplificateur.
Classiquement, l’État a la capacité de limiter le degré de violence qu’emploient les particuliers sur son territoire (on dit qu’il a le monopole de la violence légitime) mais il doit aussi contrôler les messages qui circulent sur ce territoire. Même l’État le plus libéral réprime l’appel à la violence ou la haine contre certaines catégories, les propos et images qui troubleraient l’ordre public, la diffusion de secrets d’État ou de données confidentielles… Comment peut-il faire sur Internet, quand les messages ne sont ni diffusés par des médias qui ont une adresse, ni ne passent via des trajets fixes (comme le téléphone filaire par commutation) ? Comment les douaniers arrêtent-il les paquets IP ? Que faire quand ce qui est interdit dans un pays peut être autorisé dans un autre et accessibles par les réseaux ? La Chine semble avoir trouvé la façon de surveiller les internautes via leur fournisseur d’accès ou lors de leurs recherches sur des moteurs de recherche… et ce n’est certainement pas le seul exemple ni la seule stratégie.


Qui a le pouvoir de s’exprimer ? Là, au contraire, le premier réflexe serait de répondre : tout le monde. On répète depuis des années que chacun peut devenir émetteur sur la Toile, et non plus seulement récepteur passif. La montée du Web 2.0 a stimulé les thèmes du journalisme citoyen du partage de l’information, des logiciels libres, de l’intelligence collective, du mariage de la technologie et de la démocratie... Cela a redonné de la crédibilité au discours sur les vertus libératrices d’Internet, sur la démocratie participative ou sur le poids de la société civile dans les décisions économiques et politiques. Ce serait « nous les médias » contre les vieux mass media. Bravo, parfait ! Mais si tout le monde a accès à tout, l’expression ne risque-t-elle pas de tuer l’expression, le bruit de recouvrir le sens, et la surinformation de tuer la vraie information ? Si tel n’est pas le cas, comment se fait-il que certains soient « plus égaux que d’autres » et que l’on parle de plus en plus de la « e-influence » ?


Qui a la faculté d’attirer l’attention des internautes, pouvoir complémentaire du précédent ? Cette expression recouvre la capacité de diriger les flux d’informations à son gré (ou plutôt le flux des recherches d’information) : selon que tel site apparaît en bonne position dans les moteurs de recherche ou pas (voire s’il fait partie du Web invisible non répertorié) sa capacité d’influence varie du tout au tout. Que l’on cherche à faire du négoce ou à diffuser des idées, le but du jeu est d’attirer un maximum de navigateurs vers son propre port : son site, son blog… Le résultat n’est pas toujours proportionnel à l’importance du courant (de l’institution, du groupe, de l’entreprise…) que l’on représente ni à l’investissement en termes de publicité, moyens, réputation voire talent… Un système comme celui du « Google ranking » (la façon dont Google qui reçoit les trois quarts des demandes par mots clés hiérarchise ses réponses) incarne pouvoir d’attirer l’attention au monde. Il indique à la majorité des internautes où se trouve prioritairement la documentation capable de répondre à leur désir. La gloire semble se confondre avec le bon référencement ou la faculté d’être cite et signalé. Un curieux mécanisme qui voit s’affronter des stratégies de domination des puissants, mais aussi des stratégies astucieuses du tricheur ou du parasite.

Et le pouvoir d’archiver ? Nous sommes tellement habitués à l’idée qu’Internet est l’espace de circulation d’une information instantanée et renouvelée qu’il semble presque bizarre de s’intéresser aux stocks et non plus aux flux, à ce qui subsiste et non plus seulement à ce qui surgit. Mais le cyberespace conserve des traces du passé (parfois des traces compromettantes pour ceux qui aimeraient bien s’en débarrasser) ; d’où des questions sur la conservation des données numériques privées. Les mémoires numériques remplissent aussi une fonction noble : conserver pour les générations suivantes la trace de ce qui est digne d’être transmis.

Là aussi, suivant quels critères ? Qui décide quelles connaissances, quelles œuvres, quelles théories, quels noms seront dignes de ne pas être oublié ? N’est-ce pas une façon de contrôler sur le passé en sélectionnant et hiérarchisant la mémoire, donc de contrôler un peu le futur ? Sur ce point encore, les polémiques ne manqueront pas. Qui, par exemple, doit décider quels livres seront numérisés et mis à la disposition de futurs lecteurs ? Comment ils seront classés, à quelles conditions ils seront disponibles ? L’affaire de «Google books» a montré comment le projet de numérisation de millions de livres par la firme a suscité des réactions comme le contre-projet d’une bibliothèque numérique européenne…


Le pouvoir marchand ? Internet est souvent associé au principe de la gratuité : contenus, logiciels, accès, abonnements tout semble donné pour rien ou presque dans ce pays de cocagne. Et l’internaute familier du peer-to-peer ou de la création collective a facilement l’impression de vivre dans un monde où les lois du marché s’arrêtent. Bien entendu, c’est totalement faux. Ces mécanismes sont bien en jeu, qu’il s’agisse de nouvelles formes de publicité ou de propriété intellectuelle, de rentabilisation des standards et protocoles, de ventes groupées et offres multiples. Cela joue aussi pour les effets dits de réseau (plus il y a d’utilisateurs d’une technologie, plus elle est attractive, plus on l’adopte, plus on en est dépendant, plus on a besoin d’acheter de nouveaux équipements, de prendre des abonnements…). Même après l’explosion de la bulle Internet en 2002, le mouvement de création de besoins et de formation de nouveaux consommateurs s’est accéléré. Désormais l’économie consiste de moins en moins à produire et vendre des choses qu’à vendre des « expériences », des informations et des accès. Ce qui contribue forcément à des intérêts bien précis.

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