huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
Qu'est-ce que le pouvoir sur Internet ?
Dans le monde réel, X a du pouvoir sur Y s’il obtient son obéissance ou consentement par la force de la loi ou de la discipline, par contrat, pour des raisons culturelles, par habitude, par influence, formation, conviction, séduction, promesse.. Il y parvient s’il possède quelque chose qu’Y désire, s’il représente une institution dotée de légitimité ou de prestige, s’il exerce une pression brutale, s’il peut punir ou récompenser, s’il négocie bien, s’il convainc Y que c’est son intérêt…. Nous le savons parce que nous l’éprouvons quotidiennement.

Pourtant, définir le pouvoir (nous parlons ici du pouvoir sur les humains) n’est pas une petite affaire. Sans remonter à Platon, disons qu’il existe une définition plus ou moins « classique » du pouvoir : probabilité d’obtenir d’autrui un comportement conforme à ses désirs.

Le pouvoir serait essentiellement un « pouvoir de… », faculté de recevoir quelque chose (par exemple de l’obéissance, de l’adhésion), voire une « performance » : l’exploit sans cesse renouvelé de faire en sorte que les autres contribuent à faire ressembler le monde à ce que vous désirez (même par des choses minimes, comme le fait de traverser dans les clous). Comme nous l’avons déjà rappelé en amont de cette relation, il peut y avoir de la violence, de l’autorité, de l’influence. Il peut préexister un rapport dissymétrique ou asymétrique…

Une autre façon de le dire serait de considérer le pouvoir comme un résultat effectif : il actualise une puissance, qui la fait jouer sur les gens et sur des réalités, que cette puissance soit une force, une ressource, un statut ou une séduction. Bien entendu, le pouvoir entendu en ce sens peut être bon ou mauvais, légitime ou illégitime. Il peut être brutal ou rencontrer le consentement enthousiaste de celui qui le subit (par exemple parce qu’il pense qu’il faut obéir à la loi républicaine et juste), cela ne change rien à l’affaire. Le pouvoir est là parce que nous pouvons constater ce qu’il change.

Une acception plus dialectique met l’action sur la prédominance dans le pouvoir (en tant que « pouvoir sur… »), Cette prédominance pouvant aller jusqu’à la domination ou possession totale du maître sur l’esclave ; le pouvoir serait « un ensemble d’actions possibles sur les actions des individus » selon la définition de Foucault. Parmi toutes les configurations possibles, l’une l’emporterait. Des micropouvoirs s’articuleraient et s’additionneraient jusqu’à constituer un macropouvoir global. Le pouvoir ne serait pas une chose que l’on possède, mais la traduction d’un rapport de force omniprésent et inévitable.

Un point qui pourrait faire accord est que le pouvoir se reconnaît à ce qu’il est susceptible de rencontrer une résistance (voire à un certain degré d’institutionnalisation, un contre-pouvoir). Même le pouvoir le plus absolu peut se heurter des gens qui préfèrent se laisser fusiller que de se soumettre. Mais le second présuppose l’antériorité du premier : pas de résistant sans occupant, pas de rebelle si personne ne commande, pas de syndicaliste sans salariat…

Bref, comme le pouvoir aboutit finalement à des décisions et qu’il s’exerce souvent par des médiations visibles (voire ostentatoires), nous savons de quoi il s’agit. Ou croyons le savoir (car il existe certes des « pouvoirs invisibles »). Et nous disposons de bibliothèques entières pour décrire le pouvoir politique, culturel, religieux, économique…

Mais sur Internet ? Comment des échanges de bits électroniques peuvent-ils modifier le comportement d’X ou Y ? Qui obtient quoi de qui ?
Nous avions examiné sur ce site même la thèse optimiste, celle d’un cybermonde en réseau, où ne s’imposeraient ni hiérarchie, ni contrôle (faute notamment de territoires où l’exercer).

À ce discours, s’oppose point par point celui des catastrophistes (comme Virilio ou, dans une moindre mesure Finkielkraut). Rappelons en les thèmes : le cybermonde est celui de la domination où la loi du partage universel dissimule l’échange marchand planétaire. La fin de la souveraineté étatique dans le cybermonde implique l’abandon des contrôles et protections des plus faibles. La domination au nom de la technique, de la force des choses ou des nécessités économiques, sera plus redoutable que celle de l'État. Le fossé se creusera entre ceux qui participeront au processus technologique, le comprendront ou le dirigeront et ceux qui seront laissés en arrière. Ils seront impuissants face à des forces qui leur échapperont. Enfin, le renoncement aux médiations politiques ira de pair avec la destruction de l’espace public, en principe voué à la délibération et à la formation de l’opinion rationnelle.

Ce sera le règne, non pas d’une démocratie directe, vieux rêve enfin techniquement réalisable, mais le retrait sur la sphère privée, la passivité, une citoyenneté réduite à une pure réactivité. Sur le champ de ruine des institutions et médiations classiques, chers à la démocratie représentative, fleuriraient indifférence, démagogie et manipulations.

Ce à quoi on pourrait objecter que les réseaux sociaux sont de formidables instruments de mobilisation à la fois en diffusant des opinions ou des protestations, mais aussi en organisant l'action "dans la vraie vie".

Un pouvoir s’exerce avec une certaine régularité, une certaine prévisibilité (il parviendra bien à ses buts), une certaine sécurité, pour autant qu’il le fait dans un domaine spécifique.

Soit une situation quotidienne : un internaute devant son écran. Son sentiment le plus spontané sera sans doute que tout est possible, qu’il est doté d’ubiquité et d’omniscience, que toute l'information du monde est disponible gratuitement, que tout est « immatériel ». Bref qu'il flotte "dans" un univers d'information.

Mais une opération aussi triviale que la navigation quotidienne suppose un système d’adressage (comment envoyer un message à la bonne adresse IP, comme arriver au bon URL ?), un passage par un fournisseur d’accès Internet qui peut écouter, identifier, couper, suivre les navigations de l’internaute, le recours à des protocoles, l’obligation d’employer certains logiciels et certaines machines…. Bref un trajet complexe durant lequel l’internaute dépend de pouvoirs préexistants ou en confère à une organisation.

Supposons par exemple que l’internaute une recherche par mots-clefs sur le thème « pouvoir +Internet » sur Google. Dans ce cas, il a transféré un micro pouvoir à Google (et à ses actionnaires) :

- En renforçant, même de façon infinitésimale, leur situation de domination sur les autres moteurs de recherche

- En contribuant à enrichir les systèmes dits « adword » et « adsense », le « google ranking », bref tout ce qui permet à Google de proposer aux internautes des publicités ciblées et de faire la visibilité des sites,

- En laissant en mémoire les traces de cette recherche et quelques autres données qui ont une certaine valeur marchande, à condition de les multiplier par des millions d’utilisateurs. Elles peuvent aussi avoir une valeur politique, notamment pour ces logiciels d'anticipation des mouvements d'opinion dont nous avons longuement parlé sur ce site.

- En aidant la société Google, plus grosse régie publicitaire du monde.

En revanche, une recherche sur Wikipedia aurait contribué peut-être à la réputation de cette encyclopédie entièrement collaborative typique du Web 2.0..
Et une recherche par recommandation sur un réseau social renforce, même de façon infinitésimale, le pouvoir, la réputation, l'influence d'une communauté ou d'un individu.

Dans la réalité, tout cela a probablement échappé à l’internaute à la fois en raison du caractère véniel de tout ce qui précède (aucune obligation, un acte spontané) et dans la mesure où multiples règles à la fois intériorisées et ignorées (dans leur dimension technique et stratégique) s’interposent entre lui et ces relations de pouvoir.

On nous fera remarquer que celui qui achetait le Figaro ou l'Humanité il y a vingt ans "renforçait" même de façon marginale le pouvoir de la droite ou du PC. Certes, mais il en était conscient.

Une des principales dimensions de la technologie c'est justement d'occulter ces micro-déplacements de pouvoirs et ces intérêts en jeu derrière les fonctions les plus simples.

Internet n'est pas intrinséquement en faveur des contre-pouvoirs, ce n'est pas ou pas seulement le lieu de l'"empowerment" cher à Obama (une faculté croissante donnée à chacun d'exercer sa liberté, notamment d'expresion). Internet est aussi le lieu du pouvoir de diriger l'attention et d'exploiter l'attention.




 Imprimer cette page