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La magie de l'imprimerie
"Rabelais, à ce joyeux nom
Tous les verres, quittez la table
Rabelais dit que le canon
Est une invention du Diable
Mais que par contre le Bon Dieu
Pour combattre l'artillerie
Opposant la lumière au feu
Nous a donné l'imprimerie
"

Voilà ce que chantent encore les compagnons imprimeurs, qui se réclament d’une lettre de Gargantua à Pantagruel, qui accompagne bien leurs libations. La rime est mauvaise, l'intention est louable. Et l'idée a été dite par des traités plus savants.

Que l'imprimerie soit un instrument à répandre, la connaissance, la Raison, les Lumières, c'est une évidence pour notre culture. Imprimer un texte, c'est, nous semble-t-il, aider connaissances et idées à vaincre le temps, les garantir contre les risques de perte, de destruction, d'altération inhérentes au manuscrit. C'est aussi les aider à vaincre la distance, en favoriser la propagation là où elles ne seraient parvenues que difficilement ou parcimonieusement. L'imprimerie, premier instrument à reproduire industriellement les messages, semble synonyme de publicité : du seul fait qu'ils se multiplient, les textes augmentent leurs chances d'échapper à l'oubli comme à la censure et au pouvoir. Avec cette technique du multiple, au lieu de se dégrader avec le temps sous l'effet des recopies fautives, d'édition en édition un livre est censé s'améliorer, tandis que son contenu s'ajoute à la masse des ouvrages conservés. Quant à la prolifération des textes, elle offre au lecteur une possibilité jusque là réservée à quelques uns : posséder plusieurs livres sur le même sujet, mettre face à face et évaluer deux versions, deux idées, deux représentations. Un principe de concurrence intellectuelle est inhérent à la simple profusion du texte imprimé.

Ajoutez à ce panégyrique les habitudes de rapprochement critique, de réflexion individuelle loin des contagions collectives, de libre examen, de réflexion rationnelle, tout ce qui est opposé au mystère, à l'obscurité. La triple qualité du livre, de garder commodément des traces, de se transporter aisément, et d'offrir à chacun un texte auquel se confronter à son gré, tout cela appelle un culte du livre dont nous sommes imprégnés, les auteurs de ces lignes tous les premiers. Il appelle aux célébrations et aux hyperboles.

"Pour gouverner il faut répandre la connaissance des lois et des livres de façon à remplir la raison et à rendre droit le coeur des hommes : de la sorte on réalisera l'ordre et la paix. .. Je veux qu'avec du cuivre on fabrique des caractères qui serviront pour l'impression, de façon à étendre la diffusion des livres : ce sera un avantage sans limites." Quel est l'homme des Lumières, l'humaniste, le progressiste qui dit cela ? Un roi coréen qui en 1403, cinquante ans avant l'invention de Gutenberg, décide d'encourager l'imprimerie dans son royaume, aux frais de l'État. Conformément à ce décret, on fabrique trois jeux de cent mille caractères, que compléteront sept autres au cours du siècle. C'est énorme pour l'époque. Donc vive Rabelais, les rois de Corée et les imprimeurs. Mais...

Support et transport

Mais tout n'est pas si simple. Si l'on considère que l'imprimerie est essentiellement la conjonction de deux facteurs, un support commode le papier plus des caractères mobiles qui permettent de reproduire mécaniquement des textes variés, il faut constater que l'histoire de leur rencontre et conjonction ne fut ni rapide, ni unilinéaire.

En 1893, on écrit encore dans "Les grandes inventions modernes", un livre de vulgarisation scientifique que l'imprimerie "a été découverte et mise en pratique au milieu du quinzième siècle. On ne saurait rapporter à aucune époque antérieure l'origine de cette invention immortelle, car les Chinois et quelques autres peuples de l'Europe auxquels on a voulu l'attribuer n'ont jamais fait usage que de moyens de reproduction qui servent à obtenir des estampes, c'est-à-dire, de tablettes de bois gravés en relief et en creux.". Ce qui est faux : les caractères mobiles existent bien avant le XVe siècle. Ces erreurs sont d'autant plus étonnantes que, via les Portugais, les bibliothèques européennes ont possédé des livres chinois imprimés dès le XVIe siècle. Montaigne qui en avait vu à la bibliothèque du Vatican s'émerveillait de l'imprimerie, mais ajoutait "d'autres hommes à l'autre bout du monde, à la Chine, en jouissaient mille ans auparavant."
Mille ans est un peu exagéré : le plus ancien texte imprimé connu est un rouleau porte-bonheur bouddhiste, découvert en 1966 près de Kyonju en Corée mais imprimé en Chine dans la première moitié du VIII° siècle. Ce rouleau, réputé apporter des bénédictions extraordinaires fut également exporté au Japon où il fut imprimé à un million d'exemplaire. Chine, Japon, Corée rapprochés par l'intensité des relations commerciales et culturelles sous les Tang ont en commun le bouddhisme. Le milieu est favorable à la première éclosion de l'imprimerie. Les taoïstes impriment aussi des images et des charmes sur de petits rouleaux de papier. Et comme une planche de bois peut servir pour des milliers d'exemplaires, les courts textes de piété fleurissent dans tout l'Extrême Orient.

Le plus ancien "vrai" livre imprimé a une date connue “ fut imprimé par Wang Kie le 11 mai 868 pour être distribué gratuitement à tous et perpétuer la mémoire de ses parents.” dit la préface d'un exemplaire du Soutra de diamant, découvert en 1907 une fois encore à Dunhuang où ont subsisté des milliers de rouleaux. La plupart sont sur papier chinois, concurrencé par le cuir, l'écorce de bouleau et la soie (support des écrits d'importance). Le climat sec du désert du Taklamakan en a fait un des milieux les plus favorables à la conservation de ses riches archives. Le livre de Wang Kie lui-même, actuellement gardé au British Museum est un texte xylographié : il est reproduit à partir d'une planche de bois gravée à l'envers. Il se présente sous forme de rouleau, non feuille à feuille en codex.

Le livre xylographié est l'aboutissement de techniques plus anciennes. Dès le second siècle, des textes sacrés des trois grandes religions, confucianisme, taoïsme et bouddhisme sont gravés sur des pierres qui étaient encrées ; une feuille de papier étaient alors appliquée sur cette surface et en frottant on obtenait une copie. Ce principe de la matrice fixe permettait au dévot ou au lettré de rapporter le texte chez lui. Ainsi les sept grands classiques du confucianisme de "la forêt des tables de pierres" près de l'ancienne capitale de Xian, ou les sept mille tables de pierre portant des textes bouddhistes étaient à la disposition des passants. Outre le domaine religieux, ce principe était utilisé dans les domaines profanes par exemple pour les décrets.

Le bouddhisme tout particulièrement a contribué aux progrès de l'imprimerie. Il encourage la multiplication des images, des prières et textes sacrés, considérés comme des contributions au progrès de chacun vers la libération. Les bouddhistes chinois inventent un procédé d'impression. Ils imaginent par un pochoir en carton percé de trous très fins et que l'on applique pour encrage sur des feuilles blanches : la technique est proche de celle du moderne stencil. Elle est bon marché et fournit un grand nombre d'exemplaires de qualité acceptable. Il s'y mêle une part de superstition : vers la fin du VIII° siècle on voit proliférer des millions de formules et d'images pieuses. Le bouddhisme stimule la xylographie.

Au IXe et X° siècles des textes plus légers poésies, biographies comme celle de l'alchimiste Li Hong, voire de simples calendriers prolifèrent. Leur impression illustrent déjà les rapports entre les médias de masse et le pouvoir. Le calendrier est chargé en Chine d'une forte connotation symbolique et politique. Profondément persuadés qu'événements célestes et événements politiques sont en rapport, les Chinois étaient avides de toute information sur les jours fastes, les influences astrales, la prédiction des éclipses, les constellations visibles, le moment approprié aux rituels, le bon ordre des mois, des fêtes et des saisons, etc.. Inversement les désordres d'ici-bas, telle l'inconduite de l'Empereur exerçant mal le mandat du ciel, pouvaient troubler l'ordre cosmique, provoquer des catastrophes. Les fonctionnaires chargés de calculer tout cela étaient en même temps astronomes, astrologues et faiseurs de calendriers. La production d'un calendrier par un particulier fut parfois tenue pour un crime de lèse-majesté ; à d'autres époques l'enseignement de l'astrologie fut interdit, la simple communication entre un fonctionnaire chargé du calendrier et un homme du peuple réprimée. Mais le marché était lucratif : la vente des calendriers sur les marchés, ou la production de calendriers privés pour les grandes familles. En 835, un fonctionnaire du Setchouan écrit à son administration pour demander l'interdiction de ces calendriers qui sortent avant celui de la bureaucratie impériale. L'incident montre que, non seulement l'imprimerie favorise la propagation d'écrits subversifs et attire la répression, ce dont on se doutait, mais que dès ses débuts le nouveau média introduit un facteur temps dans la compétition éternelle entre parole officielle et information privée.

Pour que l'imprimerie triomphe vraiment, il lui faut vaincre la résistance des milieux lettrés essentiellement confucéens qui hésitent à confier la reproduction des grands textes classiques à cette invention mécanique. En 932, le ministre Fong Tao suggère à l'Empereur de faire fixer les classiques de cette façon : la sculpture sur pierre est devenue d'un coût prohibitif. Cette transcription sur papier prend jusqu'à la fin du siècle et mobilise un ministre qui y travaille vingt-deux ans sous dix souverains. Résultat : cent trente volumes vendus au public par l'Académie chinoise.

Mais une fois encore, ce sont les bouddhistes qui sont les plus papivores. Ils procèdent à l'impression du Tripitaka, le canon bouddhique, littéralement les "trois corbeilles" : il est composé d’une corbeille de textes relatifs à la discipline monastique, une seconde de sermons ou soutras du Bouddha ou de ses disciples et de la dernière composée de textes philosophiques et psychologiques. Cette énorme masse, dont chaque école bouddhique a sa propre version, est là encore la source d'une énorme production de textes imprimés. On connaît le cas d'un traité du X° siècle dont il subsiste 400.000 exemplaires . Même rapporté aux proportions de la Chine, cela donne idée de l'ampleur du phénomène.

Le souci de conservation de l'écrit stimule ainsi toute une industrie de la xylographie dans l'Empire. Nous lui devons la perpétuation d'une grande partie de la culture chinoise. L'étape suivante est la fabrication de caractères mobiles. Intervient un nouvel alchimiste : Pi Cheng, forgeron et chercheur a l'idée de produire des caractères au moyen d'argile et de colle liquide vers l'an 1040. Ils sont insérés dans des cases sur des plaques de fer enduites d'un mélange de cendre, de cire et de résine et maintenus à chaud. Les caractères sont récupérables après usage et refroidissement. Pi Cheng apporte ainsi des solutions au principal problème de l'imprimerie. Non pas l'idée de fabriquer un caractère par lettre ou idéogramme, mais de savoir les maintenir en place et les réutiliser. Un problème spécifique à la Chine est, bien évidemment, le nombre énorme des caractères : il faut les fabriquer, ce qui coûte cher, on s'en doute, mais aussi les classer commodément par un principe d'abscisse et d'ordonnée. Un fonctionnaire érudit Wang Tchen qui composa un traité d'agriculture à la fin du XIIIE siècle fit, dit-on réaliser un jeu de 60.000 caractères de bois qui lui servit à imprimer une feuille périodique locale à une centaine d'exemplaires, il avait également imaginé une roue tournant autour d'un axe et permettant d'accéder commodément à ces jeux de caractère rangés selon un ordre typographique logique. Mais c'est l'exception : l'usage des caractères mobiles, surtout en bois, comme la production de journaux sont pratiquement réservée à l'administration Cela durera longtemps.

Ainsi au XVIIIe siècle, l'impression d'une encyclopédie impériale de dix mille chapitres requerra, outre un investissement que n'aurait pu envisager aucun particulier, plus, bien sur, un système de classement à 214 clefs, avec dictionnaires et règles d'usage, ce qui ne simplifiait rien. Le secret de cette imprimerie est peut-être dans sa complexité.

Écritures et artifices

Le problème se pose au moment des conquêtes Mongols du XIIIE siècle : à la cour des khans on parle vite quatre langues et on utilise quatre écritures : le "tartare" (le mongol), plus le ouïgour qui devient langue de chancellerie plus le persan et l'arabe en raison des nombreux fonctionnaires et marchands musulmans, Ajoutons le syriaque et quelques langues turques pour les relations avec l'extérieur. Par contre le chinois est peu pratiqué par les Mongols même après la conquête.

Les envahisseurs à peine descendus de cheval comprennent l'importance des archives et de la paperasse, pour la bonne administration de la Chine. Koubilaï Khan pense même faire réaliser par un moine tibétain un système universel qui permettrait de transcrire phonétiquement les diverses langues de l'empire. L'initiative ne prendra pas. Dans tous les cas, sous la dynastie mongole des Yuan, l'imprimerie sera prospère, ne serait-ce que pour réaliser des billets de banque (il est vrai xylographiés), une nouveauté que remarquent les voyageurs occidentaux. ainsi que des cartes à jouer.

Il existe au moins un pays pour lequel l'imprimerie est toute contraire à l'esprit de secret. Les caractères mobiles apparaissent dans d'autres pays : en Corée, il se fabrique des polices fondus avec du plomb et du cuivre au XVE siècle (il ne faut pas moins de cent mille caractères pour imprimer du coréen). Un temple du mont Kaya au sud du pays a conservé plus de 80.000 blocs de bois de magnolia gravés de deux côtés et qui ont servi à imprimer des classiques du bouddhisme dans la première moitié du XIIIE siècle. Les souverains coréens sont particulièrement favorables à l'imprimerie : dès le début du XVE siècle les ateliers royaux pourvus de jeux de caractère mobiles en cuivre produisent des livres imprimés et ce jusqu'au XIXE siècle. Le passage du caractère mobile en bois ou en terre cuite qui s'use vite et prend mal l'encre au véritable caractère en métal représente un progrès considérable. Le roi Séjong qui règne de 1418 à 1450 demande même au lettrés de produire un système d'écriture alphabétique simplifié. Ce système, le "Han g'ul" phonétique de vingt-cinq lettres doit faciliter l'apprentissage de la lecture par le peuple. Sans trop de succès. Les livres produits par les ateliers royaux ne sont pas vendus publiquement mais distribués aux lettrés et aux grands fonctionnaires, conformément à une vision très hiérarchique et confucéenne où le savoir est distribué par en haut. L'imprimerie coréenne a une réputation insurpassable. Il est vrai, qu'au XVE siècle, on ne plaisante pas avec la précision : chaque faute d'impression ou chaque caractère mal imprimé est puni de trente coups de fouets. La piste s'arrête en Corée. L'Occident est toujours dans l'ignorance.

Le secret de l'imprimerie est-il parvenu de l'extrême Orient à Mayence où Gutenberg le recueille ? L'hypothèse n'est pas neuve. Déjà en 1585, Juan Gonzales de Mendoza écrivait : " Les Chinois affirment que l'imprimerie a été inventée dans leur pays et que l'inventeur est un homme qu'ils vénèrent comme un saint : il est évident que de nombreuses années après son invention l'imprimerie a été apportée en Allemagne, passant par la Russie et la Moscovie." Il suppose aussi que des marchands de l'Arabie Heureuse (l'Arabie Saoudite) auraient pu apporter un livre chinois. Il serait parvenu jusqu'à Gutenberg et lui aurait donné l'idée de son invention...

Dans tous les cas, copiée, inspirée ou redécouverte, l'innovation en question suppose la maîtrise de plusieurs techniques complexes : savoir fabriquer des caractères réutilisables sans usure excessive, trouver le moyen de les disposer de manière ferme et commode à leur place, et enfin pouvoir les appliquer commodément et précisément sur la feuille de papier. Trois choses sont donc nécessaires : le caractère mobile, l'encre grasse et la presse.

La première idée n'est pas très difficile en son principe, en revanche, la réalisation pose des problèmes de métallurgie assez ardus. C'est le principal mérite de Gutenberg aidé par sa formation d'orfèvre que d'y être parvenu. L'histoire de son invention, célébrée et racontée cent fois, laisse des zones d'obscurité. Divers bruits ou indices laissent supposer l'existence de prédécesseurs de Gutenberg ou du moins des recherches parallèles comme celles d'un certain Coster aux Pays-Bas. Que seraient ces "choses appartenant à l'imprimerie" que Gutenberg acheta cent florins en 1436, donc antérieure à son invention, à un orfèvre de Francfort ? Ou encore qu'ont inventé Waldfoghel et Ferrose, orfèvres et serruriers, qui travaillent en Avignon à un "art d'écrire artificiellement" mal identifié, qui nécessite des alphabets d'acier ?

À l'occasion d'un invraisemblable procès qui oppose Gutenberg à ses premiers associés à Strasbourg en 1439 (ces héros des Lumières fabriquaient entre autres des miroirs destinés à être fixés sur les chapeaux de pèlerins afin de mieux capter les grâces des reliques) un témoignage révèle que Gutenberg possédait déjà une presse qu'il cachait soigneusement. Vers 1440 il aurait commencé ses recherches en typographie , travaillant sur les métaux à employer pour fondre les lettres : ni fer trop dur, ni plomb trop mou, il fallait donc un alliage. La découverte de l'imprimerie lente et progressive, résulta sans doute de la conjonction de plusieurs recherches.

Après le décès de ses premiers associés, Gutenberg revient à Mayence. Il s'associe avec un banquier local Pierre Fust et avec un jeune clerc Pierre Schœffer, gendre du premier et qui contribue sans doute à perfectionner la formule des lettres à base de plomb et d'antimoine. Le reste est connu : Fust réclame ses avances et intérêts à Gutenberg, le traîne en justice, le ruine et le dépouille de son matériel, et probablement de sa première œuvre, la fameuse Bible latine imprimée sur deux colonnes dite "à quarante deux lignes". Une tradition veut que Fust se soit précipité à Paris pour vendre ses bibles, mais que là, il se heurte à la solide Confrérie des libraires, qui l'accusent de sorcellerie : un homme ne peut disposer de tant de manuscrits par des moyens humains ; il faut donc que la diable l'ait aidé. Fust prend la fuite pour échapper au bûcher. Par la suite, le fils de Schœffer rendra justice à Gutenberg, et l'archevêque de Mayence, persuadé de son bon droit, le protégera, le pensionnera et l'aidera à rétablir une imprimerie.

Les débuts de l'imprimerie se déroulent dans cette bizarre atmosphère de complots et de dissimulation. Fust, pendant la période où il est à la tête de l'imprimerie dont il a dépouillé son associé, prend grand soin de faire jurer le secret à ses ouvriers. On dit même qu'il les fait chanter en les menaçant de réclamer des billets à ordre au cas où ils parleraient et qu'il les enferme sous clef dans l'atelier obscur où il dissimule son industrie. Il est vrai que Fust se livrait à quelques vilenies : il faisait en particulier passer des livres imprimés pour des manuscrits qu'il revendait fort cher à Paris. Les tout premiers livres imprimés s'attachent à imiter la calligraphie en ses moindres détails. Certains, comme un Missel de Lyon imprimé en 1482, sont des copies quasi parfaites des versions manuscrites ; les imprimeurs n'hésitent pas à faire rajouter des initiales et pieds-de-mouche peints à la main pour rendre leur fac-similé encore plus semblable à son concurrent, le manuscrit. Les impressions bicolores ne sont pas rares. Avec le temps la logique de simplification et de standardisation du texte imprimé qui ne cache plus sa nature et ne tente plus de rivaliser avec le manuscrit désormais condamné.

En 1458, un notaire de Strasbourg passe un accord avec l'official de l'évêque, et s'associe à lui pour lancer une imprimerie. Les deux hommes se jurent aussitôt le secret : le nouvel art ne devra être révélé à quiconque. Le mouvement est cependant lancé et favorisé par les voyages fréquents des premiers typographes : dès 1470 des livres imprimés paraissent à Paris, les imprimeurs-libraires s'installent au quartier latin. Dans toute l'Europe, de Prague à Venise en passant par Lyon, dans tous les centres culturels et commerciaux, les artisans imprimeurs s'installent. En 1480, onze ville ont des presses à imprimer, en 1500, il y en a plus de 238. Avant la fin du siècle, l' imprimé est devenu un objet commercial important.

Censures

Dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Condorcet décrit la suite de l'histoire avec enthousiasme : " Dès lors la faculté d'avoir des livres, d'en acquérir... a existé pour tous ceux qui savaient lire. Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes acquièrent une publicité plus étendue, mais ils l'acquièrent avec une plus grande promptitude." Pour autant, il serait faux de faire de l’imprimerie un miracle répandant les lumières et entraînant la confrontation des opinions selon les seuls critères de véracité et rationalité.

Le processus prend plusieurs siècles et, paradoxalement, l’édition contribue souvent à répandre vieilleries et fariboles, parce que l’on imprime d’abord des textes dont l’autorité s’appuie sur la tradition ou qui auront du succès en confirmant les croyances établies. Le texte ou la carte imprimés ne reflètent pas nécessairement l’état le plus récent de la science. Bien au contraire, c’est souvent la vérité la plus ancienne, voire le dogme antique, qui est ainsi répandu. Un des plus gros succès de l'imprimerie naissante est le Secret des secrets, faussement attribué à Aristote, comme Albert le Grand et qui voisine sur les rayonnages avec le Miroir du Monde de Jean de Beauvais, encyclopédie scientifique au succès assuré, qui ne datait jamais que de deux siècles. la Géographie de Ptolémée véritable bible géographique de la Renaissance est un exemple typique : elle rend accessible une science antique quasi oubliée, mais le respect pour Ptolémée entraîne la perpétuation de ses plus importantes erreurs tant et si bien que l’on retrouve jusqu’en 1487 des éditions de Ptolémée ignorant les découvertes portugaises ou faisant cohabiter la configuration traditionnelle ptoléméenne avec des textes ou cartes additionnelles qui la contredisent.

Un second paradoxe est que l'imprimerie fait beaucoup pour l'institution de la censure qui n'est jamais qu'un secret imposé. Certes, les cas de destruction délibérée de manuscrits sont nombreux : la Chine a connu plusieurs cas de destructions massives de livres, à commencer par la décision de cet empereur, Shi Huang-ti qui décida en-213 de faire détruire tous les manuscrits existants, rien de moins. Même les Athéniens faisaient brûler les œuvres impies de Protagoras Les destructions de grimoires à Éphèse après la prédication de Saint Paul, les manuscrits ariens détruits en masse après le concile de Nicée en 325, les bûchers de livres de notre Moyen Age ou de l'Islam en sont d'autres exemples. Mais détruire un texte aussi physiquement n'était pas la méthode la plus sûre ni la plus simple pour empêcher une idée de se propager. Durant la plus longue partie de notre histoire, les idées n’ont voyagé que par “portage”, voire par colportage, parcimonieusement et difficilement, avec une escorte humaine progressant lentement et dangereusement. Un texte condamné n'a guère le temps de proliférer sous forme de copies privées. Un prédicateur est un danger plus urgent.

Des siècles durant, la censure s'exerçait tout simplement en arrêtant des hommes et en les empêchant de parler : les possesseurs de manuscrits subversifs et hérétiques, ou livres de sorcellerie existent , mais leur danger n'est rien par rapport à celui d'une prise de parole publique. À l'époque de la scolastique médiévale plusieurs facteurs se conjuguent pour rendre nécessaire un contrôle plus adapté : la pratique de la lecture publique commentée dans les facultés (la lectio et la disputatio), la prolifération des ateliers de copistes et, à partir du XIIIE siècle, l'arrivée, le plus souvent par le monde arabe, d'une multitude de textes philosophiques grecs. Un manuscrit d'Aristote ou un commentaire par un philosophe islamique comme Averroés trouvera facilement un public lettré prêt à en croire l'autorité.

C'est sur cette réalité que repose toute l'intrigue du roman médiéval d'Umberto Eco 'Le nom de la rose" où un abbé fou tue sans pitié pour empêcher que soit révélée l'existence d'un texte inconnu d'Aristote sur le rire, thème subversif par excellence. Mais l'Église, tout en établissant un système très strict de condamnation des doctrines prohibées et d'identification des articles de foi auxquelles contreviennent des propositions très précises distingue des degrés d'interdiction : professer une doctrine impie, posséder le texte qui l'exprime, le lire publiquement, l'interpréter devant les étudiants, l'approuver ostensiblement sont des actes de gravité différente. Certes, il advient que des livres voire des cahiers de notes d'étudiants soient brûlés, ou encore que la lecture privée ou publique de certains textes, comme les livres naturels d'Aristote, vaille excommunication mais de telles interdictions sont souvent ou rares ou théoriques. La destruction des orignaux entre les mains de quelques doctes ou la recherche systématique de tout exemplaire sont rarissimes. En revanche, la persécution des hommes, les interdictions d'enseigner certains points ou les listes de propositions condamnées sont fréquentes.

Avec l'imprimerie, les autorités sont confrontées à un problème inédit. Dès l475 l'Université de Cologne reçoit privilège du pape pour censurer auteurs et éditeurs de livres hérétiques ou pernicieux. En 1496 à Mayence, berceau de l'imprimerie, il est défendu sous peine d'excommunication de publier un livre sans approbation de l'archevêché. Il en va de même en Italie. À partir d'une bulle pontificale d'Alexandre VI en 1501, la papauté impose un régime de censure préalable, tandis que l'Empereur d'Allemagne nomme une commission de censure.

Le lien entre la nouvelle invention, l'imprimerie, et les grands affrontements religieux et philosophiques s'affirme très clairement lorsque les thèses de Luther affichées en 1517 à Wittenberg déclenchent une floraison d'éditions, appels manifestes, textes de partisans et d'adversaires de la Réforme, caricatures, pamphlets, sans compter bien entendu les traductions de la Bible favorisées par le protestantisme. Et en prônant la lecture privée de la Bible, en exaltant le modèle de la méditation solitaire ou familiale sur le texte sacré, et en inondant l'Europe de textes polémiques, la Réforme révèle qu'un média est une arme. Dès que les protestants possèdent des lieux où ils règnent en maîtres, comme à Neuchâtel, ils s'en servent pour propager leurs ouvrages ou même des affiches. Lorsque certains de ces placards moquant la messe parviennent à Paris en 1534, ils sont affichés jusqu'à la porte de la chambre du roi à Amboise. Furieux du double crime, de blasphème et de lèse-majestés, François I° ordonne un répression où périssent quelques présumés protestants dont Étienne de la Forge, ami de Calvin. En riposte à ces "brûlements", Calvin publie un livret clandestin : son Institution chrétienne. Un cycle nouveau est inauguré où imprimerie clandestine et autorités ne vont cesser de lutter pendant des siècles.

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