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Le miracle du papier
On peut couramment relever dans les Encyclopédies que la formule du papier a été gardée secrète jusqu'au VIII° siècle ou encore que le procédé d'impression par des caractères mobiles, pourtant connu en Orient était si secret que Gutenberg le réinventa sans le savoir. La technique de la pâte de papier ou celle des caractères mobiles ne furent pas protégées par des lois, des interdits, par un impératif de confidentialité comme la soie ou la porcelaine, mais il y a au moins secret ou du moins non divulgation de fait. Et si l'on ajoute le rappel des obstacles auxquels se heurta le livre, il faut conclure qu'à défaut d'un vrai secret de l'imprimerie, il y a autour d'elle de nombreux secrets ou tentatives d'imposer le secret.

Première bizarrerie : les silences de l'histoire du papier. Toute notre culture repose sur ce discret serviteur auquel elle a mis longtemps à rendre justice, et dont elle a été longue à reconstituer l'histoire. Ainsi l'Encyclopédie de Diderot qui exalte le papier "merveilleuse invention qui est d'un si grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits, et immortalise les hommes ". Elle propage la légende d'un papier dit de linge "invention des modernes" qui n'aurait rien à voir avec celui de la Chine : "c'est là le papier européen : il est nommé papier de linge parce qu'il se fabrique avec de vieux linges qu'on a porté et qu'on ramasse même dans les rues et que par cette raison les Français nomment chiffons... Ce papier donc se fait avec des haillons de toile de lin ou de chanvre, pourris broyés, réduits en pâte dans l'eau, ensuite moulés en feuilles minces, carrées qu'on colle qu'on sèche, qu'on presse et qu'on met en rames ou en mains pour la vente. Il faut d'abord observer que les anciens n'ont jamais connu cette sorte de papier..." dit l'auteur. Suit une assez longue discussion sur l'origine de cette invention que certains attribuent à des Grecs de Constantinople, d'autres aux Arabes, mais que l'on ne croit guère antérieur à 1300 à cette époque.

L'Encyclopédie cite l'opinion des jésuites qui tiennent pour l'origine chinoise du papier. D'où cette hypothèse : "Anciennement les Chinois écrivaient avec un pinceau sur des tablettes de bambou ; ensuite ils se servirent du pinceau pour écrire sur du satin ; enfin sous la dynastie des Han, ils trouvèrent l'invention du papier, 160 avant Jésus Christ, suivant le père Martini. Cette invention se perfectionna insensiblement, et leur procura différentes sortes de papier." Cette brève mention est plutôt une exception qui sera omise dans bien des livres postérieurs. L'origine du papier est donc longue à préciser, problème contaminé par la légende d'un papier de lin occidental qui serait fondamentalement différent du chinois.

Le pauvre Marco Polo a encore un part de responsabilité dans cette affaire, ou plutôt ses interprètes : sur la foi de quelques lignes de lui où il signale le papier chinois et le compare au coton à cause de son aspect un peu pelucheux, ils déduisent qu'il existait un papier de coton oriental différent du papier fait de chiffons, alors qu'il s'agit du même procédé. S'ajouteront les inévitables légendes, telle celle qui veut que le croisé Jean Montgolfier, capturé lors de la seconde croisade de 1147 ait été employé comme esclave dans une fabrique de papier de Damas, se soit enfui, et, rentré au pays après dix ans d'absence, ait créé en France le premier moulin à papier. Les Chinois eux-mêmes ayant passablement mythifié l'exploit de l'inventeur supposé du papier , le marquis Cai Lun fit même l'objet d'un culte sous les Tang. Le mortier qu'il aurait utilisé pour piler la première pâte de papier à base de chiffons et de filets de pécheur devint un objet emblématique et quasi sacré. Dans ces conditions, la genèse du papier s'est longtemps enveloppée d'un certain flou.

Son apparition fut arbitrairement datée de 105. En cette année là un rapport de l'eunuque, marquis et ministre de l'Agriculture Cai Lun décrit le procédé de fabrication du papier à l'Empereur. Le fils du Ciel en félicite son bon serviteur, ce qui donne le signal de la fabrication en masse du papier et de son emploi systématique par l'administration chinoise. Le rapport de Cai Lun correspond davantage à la prise de décision officielle de passer à ce nouveau support qu'à son invention, bien antérieure. Des découvertes archéologiques de ces dernières années permettent d'en faire remonter l'apparition au moins trois cent ans avant notre ère. Quant à son utilisation comme support d'écriture, elle date de façon certaine du début du second siècle avant notre ère. Des fragments de carte de l'époque des Han de l'Ouest ont été découvertes dans le Ganshu.

L'adoption du papier par l'Empire a d'immenses répercussions, des incidences pratiques (la bureaucratie chinoise sera grande papivore) mais aussi symboliques : le choix d'un support n'est pas neutre. Après les bambous, reliés par des cordelettes, et donc chacun portait une colonne de caractères, pesants, encombrants, quasi inutilisables en nombre sans l'aide de serviteurs, après la soie, chère par définition, le papier représente une révolution par sa légèreté et sa modestie. Son usage ne cesse de se développer. Il atteint son apogée sous la dynastie Tang (618-907) : l'empereur T'ai Tsong, second de la dynastie, homme cultivé et grand propagateur du bouddhisme, possède 200.000 volumes ce qui est infiniment plus que les plus importantes bibliothèques européennes de la même époque. On commence à faire de la xylographie sur papier. Sous les Tang également apparaissent les premiers journaux, tandis que le papier, en cette époque de relations culturelles intenses, passe en Corée et au Japon. Il est fabriqué dans neuf provinces à l'époque de Nara qui coïncide à peu près avec le VIIIe siècle. Au Japon, terre d'élection de la papeterie on commence également à recycler le papier usé vers le tournant du millénaire.

Sans entrer dans les détails techniques, notons que la formule du papier oriental évolue. Les chinois ont d'abord produit un proto-papier de soie brute (le radical de la soie se retrouve dans le nom du papier) puis ont inventé des mélanges d'écorce de mûrier, rotin , bambou, paille de lin et de blé, et autres formes de fibres végétales, tandis que les méthodes de broyage et préparation de la pâte (le fameux mortier de Cai Lun) s'amélioraient. Mouillée, tamisée, la pâte prend la forme de feuilles sur un support souple, puis est séchée, recouverte d'une fine couche d'amidon qui la rend imperméable et propre à recevoir l'encre. Il y a donc des recettes du papier pour le rendre moins duveteux, plus lisse, parfois coloré, etc... Fabriqué à la main, feuille à feuille, il reste encore un produit, sinon luxueux, du moins cher. Le meilleur papier pour l'écriture, celui qui se prête au trajet délié et élégant du pinceau, le beau papier résistant et qui dure cent ans cher au calligraphe est fait d'un mélange de paille et de bois de micocoulier. L'encre chinoise, surtout composée de bois de pin commence à partir du X° siècle à se fabriquer avec le noir diverses sortes d'huiles ou de graisses de porc par exemple. La formule de l'encre n'est pas neuve : les Égyptiens en possédaient bien avant les Chinois et la fabriquaient avec du noir de fumée et du cinabre.

Le papier ne sert pas que de support à l'écriture : on fabrique de multiples objets en papier, des jouets, des éventails, des masques, des guirlandes, des parois huilées, des pièces de vêtement, sans compter deux usages grands consommateurs de ce matériau : les cérémonies religieuses où l'on brûle de nombreux objets de papier et l'hygiène. La coutume chinoise de s'essuyer avec du papier suscite l'étonnement voire le dégoût des visiteurs islamiques mais c'est une véritable industrie. Il ne faut pas oublier deux autres usages du papier : les vêtements chauds et plus solides qu'on ne l'imaginerait et, plus étonnant encore, les armures. Celles-ci faites de couches de papier ou de carton résistaient si bien à la pénétration des flèches qu'au XIIe siècle on échange volontiers deux armures de fer conte une bonne armure de papier. Si le papier support de l'écriture est le plus prestigieux et le seul qui nous importe ici, son usage pour l'imprimerie consomme aujourd'hui 45% du papier seulement. La majorité de la pâte produite est destinée à l'emballage et à l'hygiène.

Les chemins de l'Occident

Dès la fin du VIIe siècle, le papier chinois est exporté vers l'Ouest. Chosroès II de Perse n'emploie pour les documents royaux que du papier de Chine teint au safran et parfumé à l'eau de rose. En suivant le chemin du papier, nous rencontrons une fois de plus sur le grand axe de transmission eurasiatique : la route de la soie. En 751 se déroule au cœur de l'Asie centrale une bataille qu'ignorent assez superbement nos manuels d'histoire : celle de la rivière Talas, dans l'actuelle Kirghizie, à l'est du Syr-Daria Elle voit s'affronter soldats chinois et conquérants islamiques. Les Chinois sont défaits. Cette bataille a entre autre conséquences ce que nous nommerions aujourd'hui un transfert de technologie : la déportation d'artisans chinois faits les prisonniers. Parmi eux des sériciculteurs et des papetiers.

Le califat abbasside de Bagdad a déjà adopté le papier pour ses bureaux, il pourra désormais le fabriquer, comme le feront les Fatimides du Caire un peu plus tard. On ne tarde pas à créer des moulins ; la méthode chinoise de défibrage manuel et de malaxage au pilon actionné au pied est remplacée par l'usage de moulins. Leurs grandes meules sont mues par des animaux ou des esclaves. Le papier du monde musulman a sa propre recette : chanvre, lin et chiffon qui remplacent le papyrus traditionnel d'Égypte. La conjonction de plusieurs facteurs : bureaucratie, milieux lettrés, bibliothèques importantes, développement du commerce et de ses écritures, souci religieux de recopier le Coran se conjuguent pour en stimuler l'usage.

Le chemin du papier, bien étudié et bien daté, se suit en quelques dates : Samarcande en 751, Bagdad en 793, le Caire en 900, Fez en 1100, Palerme en 1109 et Fabriano en 1276.
Le passage au monde européen, qui s'est fait via l'Espagne islamique et en particulier par la ville papetière de Xativa près de Valence, coïncide avec l'usage de moulins hydrauliques avec roues à aubes et arbres à came. Apparaissent de nouvelles améliorations : malaxage de la pâte par des maillets mécaniques, meilleures formes à puiser avec un fil de laiton qui suppose une technologie métallurgique assez avancée, meilleur collage à la colle de gélatine animale. L'adoption du papier ne va pas sans résistances culturelles : Frédéric II interdit l'usage de ce support peu fiable, Roger II de Sicile fait détruire les documents officiels sur papier après recopie sur parchemin.
En 1494, Jean Tritheim écrit encore " Ce qui est écrit sur le parchemin durera un millénaire, ce qui est écrit sur papier durera deux cents ans au plus". Le prophète était un peu en avance : c'est seulement au XIXe siècle que le papier commencera à perdre considérablement de durée de vie, sous l'effet de l'adoption de colles au colophane. Mais si le problème des papiers dits acides et bien moins résistants au pliage et à la manipulation préoccupe fort les bibliothécaires depuis un bon siècle, la durabilité des papiers de chiffons de la Renaissance est remarquable.

Le passage au papier est irréversible. On commence à en produire en masse avec des chiffons de lin abondants à cette époque. On les collectera. La mode des tissus de lin utilisés pour les chemises dès le XIIIe siècle garantit longtemps la matière première. Le chiffonnier devient une figure familière du paysage urbain. Le transport des tonnes de chiffon nécessaires engendre tout un système de collecte et de transport, généralement fluvial, jusqu'aux moulins où il sera humidifié et malaxé. Au moment de sa diffusion dans toute l'Europe, en particulier vers le Nord au XIVe siècle, la papeterie est devenue une technique quasi industrielle mais qui ne changera guère jusqu'au XIXE siècle.

Parmi les innovations techniques des débuts de la papeterie européenne, il faut signaler le filigrane. Le premier filigrane connu est celui de Fabriano, il date très exactement en 1282. Lorsque la pâte de la feuille en formation se dépose, elle est très logiquement, un peu moins épaisse là où elle recouvre les reliefs des vergeures. Ce dessin en creux inscrit dans la pâte à ce premier stade de sa fabrication produit une transparence. Un fil de laiton cousu sur le treillis, ou plus tard une toile métallique emboutie à l'aide d'une forme, peut laisser l'image fantôme que l'on désire dans l'épaisseur du papier. Initialement, c'est une signature du papetier qui entend ainsi manifester sa fierté d'artisan mais aussi se protéger des contrefaçons. Plus tard, ce sera un moyen de contrôle pour l'État. Un arrêt de la cour de Louis XV règle très précisément l'emplacement, la forme, la nature de ces signatures : elles doivent permettre de connaître avec certitude le nom ou surnom du maître papetier, sa province, la qualité du papier... et ce afin de prévenir toute fraude.

Le filigrane est un identifiant ; ceci joue pour le papier monnaie dont il sera question dans le chapitre suivant, mais cela a aussi une conséquence : le filigrane constitue le moyen de datation et le certificat d'origine le plus sûr d'un papier. Une véritable science des filigranes se développe ainsi qui contribue beaucoup à l'expertise des œuvres d'art.

Parmi les petits secrets du filigrane, on peut citer celui de Chagall qui avait fait réaliser un papier portant en filigrane l'inscription "ceci est une reproduction" et prenait grand soin de signer ses œuvres destinées à l'édition à cet emplacement précis afin qu'on ne puisse pas les faire passer pour des originaux. Il est intéressant de noter que le papier lui-même parle à l'expert et qu'il lui en livre facilement ses secrets bien plus aisément que ne le croit le profane. Voir la récente mésaventure d'un ministre dont la lettre antidatée de deux ou trois ans à peine s'est révélée anachronique à l'étude du papier en laboratoire. Les analyses des pâtes, des encres, l'analyse chimique et optique (par fluorescence, etc...) des papiers permettent une identification très précise.

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