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Pouvoirs sur Internet II
Une géopolitique d'Internet ?

La géopolitique traite des rapports entre la géographie des États et leur politique. Plus généralement, entre puissance et territoire, donc des liens qui existent entre la configuration géographique (réalités physiques, obstacles, surfaces, reliefs, climats, environnement, etc qui représentent des contraintes ou des potentialités pour les acteurs politiques) et leur comportement dans leurs rapports de souveraineté, de conflit, d’échange et les relations de pouvoir en général. Toute géopolitique semble un commentaire de la phrase fameuse de Napoléon « Tout État fait la politique de sa géographie ».

De fait, la géopolitique, née dans la seconde partie du XIX° siècle fut longtemps part d’une problématique déterministe, pour ne pas dire vitaliste ou darwinienne. Pour certains de ses partisans, sous le masque des principes ou des idéaux, la politique des États reflète leurs intérêts quasi biologiques ; pour le moins cette approche postule que les nations tendent à rechercher la puissance dans une compétition pour le contrôle de l’espace déterminée par des facteurs naturels : les position de chaque pays, ses ressources, sa population, sa vocation terrestre ou maritime, son accès à certaines ressources ou, au contraire, le besoin qu’elle en ressent… Poussé à l’extrême, cela aboutit à la théorie de l’espace vital (Lebensraum).

On se doute que la discipline a été fortement dévalorisées après la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, durant les années de Guerre Froide, prédominait l’idée que l’idéologique ou l’économique l’emportaient sur les facteurs géographiques, secondaires par rapport aux capacités technologiques de transport, communication, innovation. Le facteur spatial était de plus en plus considéré comme obsolète, et l’insistance mise par la géopolitique classique sur le rôle moteur de l’État se heurtait à des critiques. Bref, il y avait toutes sortes de raisons pour que la discipline et le mot ne soient plus à la mode.

Cela ne signifie nullement que la géopolitique, ou à plus forte raison la géostratégie qui en serait l’application au conflit, aient disparu de l’horizon intellectuel. En témoignent des travaux comme « Le grand échiquier » de Brzezinski,ex Conseiller National à la Sécurité duprésident Carter, livre qui a beaucoup pesé sur la stratégie américaine : il fait appel à de nombreuses notions géopolitiques. Il propose un programme de grande politique pour les USA. Elle repose sur l’idée que l’Eurasie est le « cœur de la terre » (heartland) : « Un coup d'œil sur un planisphère suggère que tout pays dominant en Eurasie contrôlerait presque automatiquement le Moyen-Orient et l'Afrique. L'Eurasie constituant désormais l'échiquier géopolitique décisif, il n'est pas suffisant de concevoir une politique pour l'Europe et une autre pour l'Asie. L'évolution des équilibres de puissance sur l'immense espace eurasiatique sera d'un impact déterminant sur la suprématie globale de l'Amérique. ».

Dans les années 70, bien avant bien des livres sur la révolution d’Internet, le même Brzezinski avait annoncé l’avènement d’un monde dominé par la « technétronique » La technétronique produit une "révolution" en ce sens qu'elle ne sert plus seulement à augmenter la masse de biens disponibles (en améliorant la production) mais intervient directement dans la vie quotidienne et stimule les capacités cognitives. Technétronique (technologie +électronique) était dont une façon de nommer la société post-industrielle ou de l’information. Mais l’auteur n’ignorait pas l’impact stratégique de ce changement. Pour lui : "Les États-Unis exportent la technétronique comme Rome a exporté le droit, l'Angleterre la démocratie parlementaire, et la France le nationalisme républicain." Des idées qui furent reprises sous une forme modernisée dans les années Clinton (cf. Al Gore, son agora électronique et ses autoroutes de l’information, comme moyens de répandre le modèle américain).

La théorie d’Huntington sur le choc des civilisations renvoie également à des notions géopolitiques. On pourrait multiplier les exemples de ce retour de fondamentaux liés aux territoires et aux ressources persistant sous l’écume de la mondialisation économique, politique et technologique. Ainsi, certains écrivent sur la géopolitique de la drogue, du pétrole, du chiisme...

D’où la question à laquelle nous tendions : « peut-il y avoir une géopolitique d’Internet ? ». Elle n’est pas nouvelle : il y cinq ans paraissait « Géopolitique d’Internet » de Solveig Godeluck.

La thèse du livre était que :

- En dépit de son statut virtuel d’espace formé par des informations circulant et convergeant, Internet dépend de structures matérielles, de tuyaux, de territoires contrôlés par des États, de zones physiques plus ou moins bien équipées, plus ou moins riches, de rapports d’inégalité et de puissance lisibles sur une carte. Tous les vecteurs, archives et matériaux que mobilise le fonctionnement d’Internet existent physiquement quelque part.

- Les conflits du monde réel se reproduisent ou se transposent dans l’infosphère Les acteurs étatiques, économiques (les marchands) et privés animés par une idéologie plus ou moins libertaire, ceux que l’auteur appelle les « colons » d’Internet (qu’ils considèrent comme la « Nouvelles Frontière ») s’y rencontrent, s’y concurrencent et s’y affrontent parfois selon des règles nouvelles. Sécurité, confidentialité, privatisation des droits immatériels, contrôle des contenus et des normes, autant d’enjeux de ces rivalités.


- Internet a permis l’émergence d’un «technopouvoir », une notion empruntée à l’auteur américain Tim Jordan. Le technopouvoir est exercé par une élite qui maîtrise les technologies, par ceux à qui nous déléguons la tâche de faire fonctionner en réseau les outils de mémoire, de pensée et de communication dont nous sommes dépendants. Éditeurs de logiciels, fournisseurs d’accès, producteurs de normes et protocoles, moteurs de recherche sont ainsi détenteurs d’un technopouvoir.

En relisant le livre cinq ans après, il faut certes constater les évolutions technologiques que l’auteur négligeait ou sous-estimait (généralisation du haut débit, Web 2.à..) mais le diagnostic d’ensemble reste valable.

Il semble, en effet que l’idée d’une géopolitique (ou géostratégie) d’Internet reste valable, pour les trois raisons dont l’auteur a bien eu l’intuition.

1° Le territoire reste une notion pertinente. L’idée qu’Internet constituerait un domaine voué à la « dématérialisation », ou encore un espace purement métaphorique où il faudrait oublier les notions de distance, frontière ou pôle, est plus que simplificatrice. Il y a des lieux géographiques de concentration de ressources (à commencer historiquement par la ressource intellectuelle dans la Silicon Valley), de passages de flux d’électrons, de tuyaux stratégiques (même si le vieux mythe des « autoroutes de l’information » s’est révélé faux), des objets transportés et localisés, des infrastructures… Il y a des zones où s’appliquent des lois ou des décisions administratives, des États qui imposent des contraintes régaliennes à des fournisseurs d’accès, des moteurs de recherche, des fabricants… Bref, l’architecture même d’Internet, les lieux d’hébergement, de passage des « dorsales » (les backbones, principaux points de transit des flux électroniques) renvoie à une réalité géographique avec des effets de contrôle ou de concentration. Derrière des acronymes barbares, comme ICANN ou Verisign se cachent des organisations chargées de régler des problèmes techniques qui sont quelque part et entretiennent certains rapports avec certains pays.

2° Le conflit s’est déplacé sur Internet. Ce point qui est implicite dans la notion d’infostratégie est développé dans un grand nombre d’articles sur ce site.

3° Tout changement dans une technique de communication produit des effets culturels et sociaux ; elle modifie un rapport de force et transfère du pouvoir aux uns (des nations, des organisations, des communautés) tandis qu’elle en retire à d’autres.Si la nouvelle technologie permet d’accomplir des performances que n’autorisaient pas les précédentes (l’imprimerie permet de multiplier les textes, le cinéma de fixer l’image en mouvement,...), les avantages qui en résultent ne sont jamais répartis équitablement. Des instances perdent du pouvoir : par exemple l’imprimerie ôte à l’Église le monopole de la conservation de la culture classique, de son enseignement, voire du commentaire des textes sacrés désormais disponibles pour tous. Mais elle confère un nouveau pouvoir à l’État Nation émergent : il pourra mieux gérer par des écrits uniformes un territoire où le sentiment national sera stimulé par l’unification de la langue. Il en va de même dans les relations interétatiques : quand Bonaparte débarque en Égypte, il transporte une presse à imprimer qu’il installera au Caire…
De plus, il n’y a aucune automaticité : la technologie autorise mais ne détermine pas. Une civilisation, comme la chinoise, peut parfaitement inventer la poudre, la boussole, le papier, l’imprimerie, l’exploration maritime à grande échelle, sans produire de Renaissance, comme l’Europe lorsqu’elle fait ou refait les mêmes découvertes.



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