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Entre autorité et influence
Dans nos sociétés d'influence, où l'on annonce la fin des chefs, la confrontation entre principe d'autorité et pratiques d'influence. Une nouvelle version d'un texte de médiologie, proposant un tableau comparatif...

L’air du temps déplore le déclin de l’autorité (ou s’en félicite). Mais elle fait problème. Pendant des siècles, elle conféra l’aptitude à obtenir l’obéissance de ses subordonnés ou de ses dépendants. Elle apparaissait comme une faculté propre aux individus (ou aux institutions qu’ils représentaient) et se concrétisait sans sanction ni promesse, sans violence, mais aussi sans travail de persuasion (l’autorité ne se négocie pas puisque, par définition, elle se reconnaît). Bref, elle se définissait surtout négativement par ce dont elle faisait l’économie : moyens de contrainte, contreparties, négociations, rappels, surveillance, résistances, contestations... Pour agir, elle commençait par se faire oublier.

Or, en ces périodes de démocratie participative, d’entreprise citoyenne, d’école ouverte sur le monde, les chefs ont mauvaise presse.... Notre époque leur préfère leaders, coaches, managers, animateurs. Désormais "chef" est devenu un concept gastronomique et l’autorité n'est acceptable que s’il est précisé qu’elle est "morale".

L’autorité rappelle un temps ancien (oui papa, oui patron, oui chéri…) dont nous nous sentons affranchis, nous autres redoutables rebelles postmodernes et critiques.

Certes, l’autorité revient dans le discours politique contemporain, précisément chez quelqu’un que l’on présente volontiers comme un « chef » : comme quelque chose de naturel mais d’oublié. De la même façon que le travail ou la récompense du mérite, la valeur-autorité serait victime de l'égarement des utopistes. Le nouveau Président de la République – on a deviné que c’est de lui qu’il s’agissait – aime présenter le rétablissement de l’autorité comme liée à sa stratégie : fermer la parenthèse de Mai 68. La tactique n’est pas malhabile puisqu’elle oblige ses contradicteurs à défendre Mai d’un point de vue conservateur : en tant que patrimoine, ensemble de valeurs acquises et dont précisément l’ancienneté relative devrait rendre l’autorité incontestable.

Plus simplement, beaucoup, se plaignent que l’autorité ait disparu depuis une quarantaine d’années -qu’ils en attribuent la cause au mythème idéologique « Mai 68 » ou à des causes plus sociologique - avec comme conséquences une perte de sécurité dans les rapports humains : « on » ne respecte plus rien. L’inférieur ou le dépendant (le malade, l’employé, l’enfant, l’élève…) n’accepterait plus des contraintes même établies pour son propre bien ou le Bien commun. Il discuterait systématiquement la légitimité des ordres et réclamerait sans cesse la preuve que ses droits et intérêts y trouvent leur compte.

Nous n’avons ici ni l’envie ni l’espace de discuter cette position. Constatons simplement que tout discours nostalgique sur l’autorité « qui fout le camp » traite en réalité de l’obéissance et de sa perte. Cela équivaut à réduire l’autorité à un de ses résultats visibles ; c’est une réduction binaire (fonctionne / ne fonctionne pas) qui n’aide pas en saisir la complexité.

L’autorité, en effet, institue un rapport durable (inégalitaire, asymétrique), au-delà du contenu (rationnel, désirable, prometteur) des ordres donnés. Ou de leur efficace.

Elle permet au pouvoir de fonctionner sans friction, comme dans le silence des organes inférieurs. Elle existe si et seulement si elle est admise et considérée comme naturelle. Elle descend vers le subordonné consentant voire enthousiaste. Parfois imprégné de l’honneur de se dévouer à l’objectif commun, il se sent rehaussé.

L’autorité comme croyance

L’autorité est plus qu’un objet de conviction, elle est une relation, qui certes requiert la foi en sa légitimité (qui, on le sait depuis Weber, est traditionnelle, légale-rationnelle, charismatique, plus vraisemblablement un mélange des trois). Comment des pouvoirs accréditent-ils leur caractère éternel, nécessaire, conforme au Bien commun ? Car l’autorité surplombe le pouvoir et l’autorise notamment par la croyance en sa force, sa naturalité, sa légitimité, sa bonté…

Pour Platon, le pouvoir légitime, tel celui qu’exerce le médecin sur le malade, le pilote du navire sur ses passagers, le maître sur ses élèves…, suppose un savoir supérieur visant le bien du subordonné : du coup, le discours platonicien fournit toutes les métaphores à l’autorité (le Père, le Médecin, le Professeur) qui resserviront pour des siècles. Pour Aristote, le pouvoir est une forme naturelle des relations humaines – même le pouvoir du maître sur l’esclave – ; il reflète la différence des capacités et la protection que le fort accorde au faible, ou le puissant et le compétent à l’incapable.

Hannah Arendt dans « Qu’est-ce que l’autorité ? » suggérait que cette notion avait été vraiment théorisée par les Romains. L’autorité, l’auctoritas (d’augere, augmenter d’où vient aussi notre mot auteur) est ce qui « augmente » l’efficacité d’une loi ou d’un acte juridique. Par exemple, le Sénat avait l’autorité, liée au fait qu’il représentait les ancêtres, les fondateurs de la ville (auctores conditoresque imperii) : cette autorité n’avait pas le pouvoir de contraindre les citoyens (par l’usage de la force, par exemple) ni même celui d’édicter la loi. mais l’éminente dignité qui enveloppait tous ses actes rejaillissait sur le pouvoir effectif. L’autorité rendait possible, respectable, indiscutable les décisions qu’elle appuyait. Jamais, la puissance (la potestas) ne pouvait se concevoir sans auctoritas ou contre elle. Et Arendt de soutenir que nous héritons, à travers le passé de l’Europe médiévale et chrétienne, de cette notion qu’elle voyait remise en cause par les bureaucraties, les démagogies et les totalitarismes du XX° siècle.

Mais il est une autre force qui menace l’autorité, c’est sans doute l’individualisme, le refus d’accepter les contraintes, la volonté de ne se conformer qu’après négociation. Il en doit en ressortir la preuve que la décision est rationnelle et sans danger, qu’il en résultera un avantage pour le subordonné, que ses droits sont bien défendus et le contrat social bien honoré.

Nos nouvelles démocraties (« contre-démocraties » selon l’expression de Pierre Ronsvallon) fonctionnent à la vigilance, à la critique, à la surveillance, à la revendication, à la mise en cause, aux chartes, aux codes éthiques, à la notation, à la gouvernance, à tout ce que l’on veut sauf à l’autorité.


Ne parlons pas de sanction, de commandement, de discipline, et autres notions évocatrices de fantasmes malsains. On leur oppose volontiers l’autonomie des sujets, la négociation démocratique, la nécessité de convaincre inlassablement, la quête de l’adhésion à chaque objectif. Autant de critères incompatibles avec l’autorité qui surplombe et qui décide…

Le temps de la suspicion

La notion d’autorité se place quelque part entre reconnaissance de compétence, admiration, respect, prestige des origines, foi en une justification philosophique ou religieuse, mais aussi habitude d’obéir… Dans cette perspective, le mystère de l’autorité pourrait bien renvoyer à celui de l’obéissance.

Pour La Boétie, tous se soumettent à Un parce qu’ils sont séparés et que personne ne se sent la force de se rebeller seul, mais aussi parce que le pouvoir mobilise un dispositif, des relais, des subordonnés. L’autorité c’est un appareil plus de l’apparat. Les psychologues modernes ont souvent tenté d’expliquer notre prédisposition à nous soumettre. Dans la fameuse expérience de Stanley Milgram, des cobayes infligent (ou plutôt s’imaginent infliger) des souffrances insupportables à des gens contre qui ils n’ont aucun grief et sans en tirer le moindre bénéfice : simplement ils se déchargent sur « l’autorité », en l’occurrence celle de la science incarnée par un expérimentateur en blouse blanche. Celui-ci leur a dit qu’ils devaient punir par des décharges électriques des « élèves » (en réalité joués par des acteurs) dans le cadre d’une expérience sur l’apprentissage par punition.

D’où le soupçon : la nostalgie du chef ne traduirait-elle pas quelque complexe ou une grave faiblesse de caractère ? Celui qui fait les gardiens de camp ou les complices de toutes les dictatures ? Les travaux de Reich, d’Adorno, de Fromm, d’Amitai Etzioni ont cherché ce que cachait de suspect le désir de soumission à l’autorité.

Parallèlement, l’affirmation que les enfants doivent obéir aux parents, les élèves aux professeurs, les malades aux médecins, les subordonnés aux supérieurs, les justiciables au juge, argument qui avait très bien fonctionné pendant des siècles, se heurte à des mentalités nouvelles. Dans un livre intitulé justement «La fin de l’autorité», Alain Renaut constate la difficulté qu’il y a désormais à faire reconnaître cette différence qui justifiait auparavant l’autorité. Le principe d’identité et d’égalité - à l’école ou dans les rapports entre parents et enfants, dans l’institution judiciaire ou médicale- nourrirait une exigence incessante d’adhésion et contrôle.

Notre propos n’est pas ici d’en discuter et moins encore de ronchonner qu’il n’y a plus de vrais chefs. Il est plutôt de chercher ce qui se substituerait à une autorité présumée déclinante.

La réponse qui vient le plus spontanément est l’influence. Elle peut se définir comme la capacité d’amener les autres à désirer ce que l’on veut soi-même.

Exercer de l’influence, pour une Nation, cela consiste suivant les cas, à diffuser le marxisme-léninisme, à propager le cinéma hollywoodien, à lancer un média international multilingue, à placer ses ressortissants aux bons postes dans les organisations internationales…
Pour une organisation ou un groupe de pression, à entretenir un réseau, à lancer un terme qui sera repris dans les discours officiels ou médiatiques, à avoir des représentants habitués des plateaux de télévision.
Pour un individu à être admiré, à attirer l’attention ou à gérer discrètement un petit système de services réciproques…

L’influence, là où elle est délibérée, repose sur des stratégies complexes : elles visent à susciter l’imitation d’un modèle, ou à produire la conviction grâce à une rhétorique efficace. Parfois, encore, à trouver des alliés en vue d’infléchir la décision d’un tiers. Ce qui correspond par exemple à la mode, à la pub et au lobbying. Pour le dire, autrement, à la capacité d’émettre des images prestigieuses, de diffuser des messages persuasifs et d’organiser la synergie, voire d’agir sur les normes et les critères du choix d’autrui. Les groupes que nous évoquions, voués à l’exercice indirect d’un pouvoir par influence (lobbies, ONG, think tanks, groupes représentant « la société civile », l’expertise ou les normes éthiques) l’illustrent chaque jour.

Bref, l’influence peut prendre des formes multiples, mais elle a toujours un résultat unique : quelqu’un –appelons le l’influencé – a fait ou pensé ce que désirait l’influent sans contrainte ni contrat, sans subir de violence ou sans en tirer de contrepartie, sans y être obligé ni par son infériorité ni par la nécessité.

L’influencé éprouve l’influence comme si elle provenait de son tréfonds, comme si elle ne faisait que lui révéler ce qu’il désirait secrètement, comme si la relation était spontanée, symétrique et égalitaire (là encore une différence avec l’autorité qui suppose une altérité ostensible).

C’est pourquoi l’influence s’enseigne, y compris aux vendeurs d’aspirateurs. Elle fait l’objet de techniques d’action sur le cerveau d’autrui, ce qui ne saurait être le cas de l’autorité qui est nécessairement innée ou reçue (de Dieu, de l’institution, des ancêtres..). L’influence peut être invisible voire occulte, l’autorité a besoin de visibilité…

L’opposition autorité versus influence semble pertinente, à condition de ne pas la systématiser (l’autorité n’exclut pas l’influence, pas plus que cette dernière la puissance : il existe des formes mixtes ou des façons de prolonger l’une par l’autre).


Autorité versus influence


Peut-on formaliser la chose ? C’est le risque que nous prenons dans ce tableau à double entrée. Certaines oppositions binaires un peu outrées sont là pour stimuler la réflexion, et ne se présentent pas comme vérités intangibles.

Ainsi, quand nous opposons, en nous inspirant de l’éthologie, d’une part le modèle «autorité» des gorilles à celui des chimpanzés. Dans le premier, le mâle dominant a un accès privilégié au territoire, aux femelles, à la nourriture et menace les contrevenants. Suivant le modèle « chimpanzé », le dominant, loin de distribuer des taloches, se reconnaît plutôt à sa capacité d’attirer l’attention des autres, à les amener en douceur à modifier leur conduite en fonction de la sienne, inventive, ludique…). Le lecteur avait compris qu’il faut prendre la chose avec ironie.

De la même façon, les sinologues trouveront peu nuancée l’équivalence que nous suggérons entre la notion de « tao » (agir sans agir) et autorité ou celle d’influence et de « che » (faire advenir la potentialité des choses, utiliser un minimum d’énergie pour pousser les événements ou les gens vers là où ils sont prédisposés). Dans notre esprit, il s’agit d’une analogie, forcément simplificatrice, plus faite pour stimuler que pour démontrer.

Surtout, ce tableau indique des questions qui concernent particulièrement le médiologue.
L’influence n’est pas sans lien avec les technologies de l’information : elles sont adaptées à l’action en réseau et à la circulation des flux. Elles se concilient mal avec les hiérarchies. Comme l’a très bien suggéré Daniel Bougnoux dans un numéro précédent de Medium, l’autorité symbolique et transcendante ne fait pas bon ménage avec le présent règne de la communication par flux d’images (vidéosphère), ni avec les nouveaux médias numériques « tous vers tous » (hypersphère). Il est clair que, si l’autorité est du côté de la transmission et de l’inscription, l’influence fonctionne à la « com. » et à la circulation…

Du coup, elle s’adapte très bien à nos technologies et pas seulement sous la forme de l’image télévisée –séduction, proximité…

Elle agit notamment sous la forme de la « e-influence ». On nomme ainsi la capacité de provoquer des contagions (liens, reprises, citations, copier-coller), d’être cité, d’attirer les navigations d’internautes, d’animer un réseau. Les technologies numériques créent de nouvelles niches de pouvoir telle la faculté d’indexer (ainsi, le « Google ranking » qui fait apparaître un site plus en telle ou telle position lorsque l’internaute formule une demande par un mot-clef). L’influence permet au message d’X d’avoir de fortes chances d’être consulté, repris, commenté, pas au message de Y. Donc, l’influence sur les goûts, critères, centres d’intérêt est liée à la technologie qui fait « l’agenda » de nos savoirs et de nos passions.

La technologie serait-elle égalitaire, anti-hiérarchique, voire libertaire ? Peut-elle, lorsqu’elle devient numérique et en réseaux, induire de tels rapports humains, de tels modes d’organisation, de tels usages de nos facultés que les notions de commandement ou de hiérarchie s'en trouvent menacées ? De l’ère des organisateurs à l’ère des ordinateurs ? Ceux-ci tueront-ils ceux-là ? Les élites dont le pouvoir se justifia longtemps par la technicité des choix sont-elles menacés par les choix de la technique ?

C’est le discours des technophiles optimistes. Mais il fait l’impasse sur le pouvoir par influence et attention.

Que toute innovation technologique entraîne une autre répartition du pouvoir et du savoir, cela personne ne le conteste. Que certains gagnent et d’autres perdent, surtout s’ils ne s’adaptent pas, c’est encore une évidence. Que les stratégies d’influence soient mieux adaptées que l’autorité pour moderniser cet invariant qui s’appelle le pouvoir, c’est fort vraisemblable. Autant de pistes pour les médiologues.

Reprenons : pas de pouvoir sans croyance, pas de croyance sans moyen de propager la croyance et de la faire perdurer. Donc pas d’autorité ou d’influence sans médiologie de leurs vecteurs et facteurs. Vaste chantier pour notre petite boutique…

Le tableau cité dans l'article est téléchargeable ci-dessous

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