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Augustin Cochin et les sociétés de pensée
Cochin en 1916Un penseur oublié de l'influence

Augustin Cochin (1876-1916) souvent classé réactionnaire est mal vu chez les historiens. Il est surtout le théoricien des "sociétés de pensée", un premier analyste des relations entre les idéologies et les organisations qui les produisent. Donc un ancêtre de la médiologie à redécouvrir


Augustin Cochin (1876-1916) : sociétés de pensée et propagateurs




Historien de la Révolution Française, archivistes, paléographe, chartiste, Augustin Cochin, catholique, libéral modéré et hostile aux excès de 93, eût été politiquement correct au moment du bicentenaire de 1789, mais, de son vivant (1876-1916), ou plutôt juste après sa mort, cela lui valut le mépris des spécialistes.

Alphonse Aulard pontife, animateur de la revue «La Révolution Française » lui reprochait beaucoup de choses. D’avoir pris parti pour Taine contre lui dans « La Crise de l'histoire révolutionnaire. Taine et M. Aulard » (1908). D’avoir utilisé des mémoires et correspondances de particuliers (en Bretagne et en Bourgogne) ce qui ne se faisait guère à l'époque. Et surtout, crime majeur à ses yeux « de reprendre la vieille thèse de l’abbé Barruel (1) que la révolution est sortie de Loges». Traduction : Cochin n’était pas un historien mais un maniaque des complots.

Chez les rivaux d’Aulard, aux Annales historiques de la Révolution française, on raillait la prétention de Cochin : se rattacher à un nouvelle science « la Sociologie.. qui plane sur les nuées ». Se réclamer de Durkheim, est-ce sérieux ?


Ainsi pris en tenaille – réac paranoïaque et sociologue, deux façons de dire dilettante - le malheureux entamait la rencontre avec la postérité. Issu d’une famille patricienne, vivant de ses rentes, historien par plaisir, travaillant hors institutions, n’ayant guère de disciples, Cochin poussa la sottise jusqu’à se faire tuer pendant la Grande Guerre. Du coup, il laissa une œuvre inachevée, aujourd’hui difficile à trouver ailleurs que sur Internet (2). N’étaient un livre datant de quinze ans (3), un chapitre favorable de François Furet dans « Penser la révolution française »(4) en 1978, un article dans l’Encyclopedia Universalis, ou quelques lignes élogieuses de Régis Debray dans son Cours général de médiologie (5), Cochin serait oublié.

Causes et vecteurs des révolutions

Et tout cela par la faute d’un malentendu. D’avoir étudié le trajet des idées révolutionnaires lui valut la réputation d’en refuser le projet. Or quels que soient ses sentiments vrais ou supposés sur la République ou la Terreur, c’est la méthode qui mérite discussion.

Au reste, elle n’est qu’ébauchée, dans des textes dispersés. Après sa mort, en effet, sa mère fait publier en 1921 et 1924 : Les sociétés de pensée et la démocratie moderne et La Révolution et la libre-pensée. Un autre travail, Actes du gouvernement révolutionnaire (23 août 1793-27 juillet 1794) dont le premier volume fut achevé en 1914 est publié en 1920 . En 1925, son seul ouvrage achevé : Les sociétés de pensée et la Révolution en Bretagne. Même ajouté à ses écrits sur Taine, cela ne fait pas un rayon de bibliothèque.

Commençons par dire ce qui ne s’y trouve pas.

Cochin n’est certes pas « conspirationniste » à la façon de l’abbé Barruel pour qui la Révolution est le produit par l’action délibérée des intellectuels (les « sophistes» fumeux) et des francs-maçons. Intention n’est pas explication. Cochin a peu à voir avec le Da Vinci Code.

Il n’adhère pas pour autant à la vision « psychologique » de Taine : un «esprit jacobin» surgissant dans une Histoire réductible à la seule volonté des acteurs.

Il ne suit pas non plus la thèse qui prédomine chez les historiens républicains de son temps : un acteur de l’Histoire, le Peuple, exprime une volonté autonome mais les circonstances dévient son projet et expliquent, notamment, la radicalisation par la Terreur.

Donc ni idéalisme positif (la force probante des idées vraies garantit leur triomphe historique) ni idéalisme négatif (les délires d’une poignée d’hommes s’imposent en dépit de leur fausseté mais peur leur séduction perverse). Cochin s’intéresse aux méthodes de propagation, aux vecteurs qui transforment les idées abstraites en forces agissantes et surtout aux corps sociaux qui en font des armes de conquête de l’opinion. Bien sûr la Révolution a bien d’autres causes et, pas plus que quiconque, Cochin ne songe à la réduire à un réseau d’influence ou de persuasion. Mais cette force a existé et il faut l’expliquer autrement que par son efficacité rhétorique. Entre vision du monde et changement du monde s’intercalent des dispositifs mal étudiés.

Bref, l’auteur des Sociétés de pensée manifeste un tel intérêt pour les médiations et les organisations que cela ressemble à une intuition médiologique ainsi résumée : « Le corps, la société de pensée, prime, explique l'âme, les convictions communes. C'est bien ici l'Église qui précède et crée son évangile. » (4).



Organisations matérialisées

Les « sociétés de pensée », ce sont les clubs, les loges, les associations plus ou moins savantes, les salons où l’on se pique de philosophie ou de sciences. Elles prolifèrent dès le milieu XVIII° siècle, en un temps où l’idée de Révolution n’est encore ni désirée ni formulée. Leurs formes sont diverses : salons, académies, chambres de lecture, sociétés d’agriculture ou savantes, loges. Elles s’inspirent du club anglais, rassemblent une bourgeoisie cultivée et raisonneuse, favorisent le succès de livres et d’auteurs, donnent l’habitude de la discussion sur les affaires du jour et de l’usage public de la raison.

Elles répandent le discours philosophique des Lumières, par des «arguments et prédicants» et réalisent« l'union sans maîtres et sans dogmes ». La société de pensée se présente d’abord comme une assemblée de libres esprits confrontant leurs réflexions : apolitique, elle ne milite initialement que pour la seule cause de la vérité. Mais celle-ci devient vite une « vérité socialisée». Ce Vrai, en principe découvert par le libre examen, est vite interprété comme la voix de la raison universelle, puis comme une volonté générale à laquelle se rallieront tous ses membres, et ceux qu’ils entreprendront de convaincre. Cochin voit en action une «double loi sociale de triage et d’entraînement». Fixer et diffuser l’idée.

Cette loi s’exerce d’abord sur les adeptes, puis sur le monde extérieur et explique la circulation et le succès des croyances. La fixation de principes auxquels se conformeront les membres, la discipline au service de l’orthodoxie, l’entraide, la volonté de propager qui entraîne celle de combattre les adversaires (qui dit communion dit excommunication), tout découle de là.

De telles associations apportent des avantages à leurs membres : au début, elles soutiennent leur réputation et célèbrent leurs écrits, elles leur rendent toutes sortes de services. Elles condamnent beaucoup : « noter d’infamie » est un procédé "qui comporte toute une procédure, enquête, discussion, jugement, exécution enfin, c'est-à-dire condamnation publique au mépris, encore un de ces termes de droit philosophique, dont nous n'apprécions plus la portée. ". Bientôt elles coordonnent leur action pour répandre l’idéal, dont elles réclameront la réalisation concrète. Elles légitiment et elles condamnent. Elles élaborent un discours commun qui se retrouvera presque littéralement dans les cahiers de doléances.


On pourrait parler d’emprise, d’influence, ou considérer que ces sociétés «font l’agenda» du débat public, à la façon des anglo-saxons. Elles sont spécialisées dans la production et propagation d’opinion, en ceci qu’il s’agit bien d’opiner au discours préformé. Ce qui a commencé par l’élaboration d’un consensus entre ses membres devient une stratégie de conquête tournée vers l’opinion publique tout court. Dans l’idéologie, qu’il désigne comme « la libre pensée » ou le philosophisme, Cochin décèle une logique de l’idée. Mais pas celle de ses développements contenus dans les prémisses, plutôt l’œuvre d’un collectif entraîné par sa propre loi, une «machine à produire des abstractions».

« Prenons la philosophie non plus comme un esprit, qui se définit par son but, pas même comme une tendance qui s'explique par sa fin, mais comme une chose, un phénomène intellectuel, résultat nécessaire et inconscient de certaines conditions matérielles d'association. » écrit-il dans les premières pages des Sociétés de pensée. Cochin parle de ces réseaux, salons, clubs, ateliers comme d’un «monde» virtuel dont les « habitants … se trouvent par la force des choses placés à un autre point de vue, sur une autre pente, devant d'autres visées, que dans la vie réelle. » C’est donc bien le corps de la société de pensée qui est déterminant.

Le principe de dévouement à l’idéal voire à l’utopie, est relayé par l’organisation des sociétés et loges jusqu’au seuil de 1789, puis apparaissent des sociétés révolutionnaires, filles des premières. Le tout accompagne ce phénomène jusque là inédit : un projet d’amélioration de la société ou de l’humanité, imaginé par quelques uns, instaurant un rapport social d’unanimité déterminé par la seule référence aux idées. gagnant la dignité de volonté générale et devenant au bout de la chaîne force historique active. Pour que la «Cité des nuées» descende sur terre.


Au fil du temps et à la mesure de la progression l’organisation change en changeant le monde. Il y a passage de la philosophie à la politique et du philosophe au citoyen, de la loge au club, du pamphlet à la Loi, du salon aux sociétés populaires de surveillance, de la République des lettres à la République de Salut public. Il y a continuité entre ces collectifs successivement orientés vers la recherche de la vérité, puis à la revendication de la liberté et enfin à l’application de l’égalité sociale, si besoin est par la répression des adversaires.

Le principe d’homogénéité que la société élitiste appliquait à ses propres membres volontaires, le cas échéant sanctionnée par l’exclusion idéologique, s’applique alors au corps social tout entier (la «socialisation» des personnes, puis des biens, dit Cochin). Le nouveau système de représentativité et de légitimité par la « Volonté générale » parachève l’action des réseaux de pouvoir.

Cochin opère donc un renversement : pour lui c’est l’association qui produit la conviction, puis la stratégie et c’est la stratégie qui engendre la volonté d’action concrète.

Le mérite de Cochin est bien de chercher par quelles voies et moyens idéaux ou idéologies guident l’action des acteurs, souvent d’une façon qu’ils n’avaient ni prévue ni espérée. Un type de rhétorique et un modèle d’organisation vouées à l’influence expliquent le processus de diffusion de la croyance, de ses mutations et la dynamique des ruptures. Au fond, Cochin réputé réactionnaire semble bien avoir pensé des idées tout court que Mao Dzedong disait des idées justes : qu’elles ne sont pas innées, qu’elles ne tombent pas du ciel, mais qu’elles résultent des pratiques sociales.


1) http://perso.orange.fr/contra_impetum/societes.htm
2) Fred E. Schrader, Augustin Cochin et la République Française, Le Seuil 1992
3) Gallimard 1978
4) Toutes les citations de Cochin sont extraites du texte téléchargeable Les sociétés de pensée, cf.note 1
5) Gallimard 1991

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