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Du pouvoir à la gouvernance

Le pouvoir, mélange de contrainte organisée et de foi en la légitimité de l' autorité et des chefs, est à la baisse. La gouvernance, négociée, plurielle, soumise à des normes communes, est à la hausse. Un progrès ?


Il n’a jamais autant été question du pouvoir. Le plus souvent pour constater l’affaiblissement de ses formes traditionnelles. L’État est confronté la mondialisation et dépassé face à la « société civile ». L’École subit une crise de la transmission. L’Église, les partis, les syndicats voient leurs membres échapper de plus en plus à leur discipline.

Les diagnostics varient sur l’ampleur du phénomène sur sa nature (remise en cause de l’autorité, de la tradition, de la hiérarchie, impuissance, concurrence…), mais pas sur son existence.

Par ailleurs, on annonce sans cesse la montée de « nouveaux pouvoirs » que ce soit pour la déplorer ou la célébrer. Ils sont hétérogènes : les fonds de pension ou les ONG, les lobbies et les médiateurs, les vieux et les nouveaux médias, les think tanks et les organisations internationales, les autorités morales et les officines, les fonds éthiques et les organisations criminelles, les sociétés militaires privées et les sectes.... Leurs manifestations diffèrent, leur sanction diffère, leur visibilité diffère … La notion même de pouvoir s’effrite : des blogs citoyens aux multinationales de la communication, des groupes de pression aux grands rassemblements atltermondialistes, de la violence spectaculaire terroriste au très discret pouvoir d’indexer sur Internet, de l’argent aux gens, des croyances aux technologies, des écoles de pensée à la gestion de l’opinion (sondages , marketing politique…), où est passé le pouvoir ?

Revenons aux fondamentaux. La définition la plus simple du pouvoir est : capacité d’obtenir ce que l’on veut d'autrui. Le pouvoir suppose une relation où au moins un sujet obéit à au moins un autre.

Il existe un « mystère de l’obéissance » qui obsède philosophie, science politique et psychologie depuis plusieurs siècles. Dès 1576, dans son « Discours de la servitude volontaire », La Boétie s’étonne « de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’Un qu’ils ne devraient pas redouter –puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux inhumain et cruel. ».

Pourquoi obéissons-nous ?

La réponse hésite entre la pure crainte de la violence et le consentement absolu.
La contrainte totale ne fonctionnerait pas longtemps sans la supériorité organisationnelle des maîtres. Celle-ci repose sur une triple division : la division des sujets qui n’osent pas s’unir pour se révolter, la division des intermédiaires qui relaient le pouvoir et exécutent ses consignes, donc un appareil humain de serviteurs et intermédiaires et enfin la division des moyens de surveillance et de contrainte que seul le pouvoir souverain peut coordonner. Ainsi dans notre tradition philosophique, l’État se caractérise par le monopole des moyens de contrainte légitime, mais aussi par les moyens de savoir et d’empêcher de savoir. Ainsi, il gère le secret, la zone d’intimité ou d’invisibilité qui est autorisée aux citoyens. Mais, même le pouvoir le plus tyrannique ou le plus brutal se cherche une justification. Personne ne gouverne uniquement par la carotte et le bâton. Il faut en plus des moyens de faire croire. Donc pas d’obéissance sans un consentement minimal (la résignation des esclaves à ne pas se révolter).

Inversement, un pouvoir qui se négocierait à chaque instant et auquel chacun renouvellerait constamment son accord est une utopie.

Pour qu’il y ait pouvoir, il faut, soit que ceux qui obéissent se persuadent soit que ce pouvoir émane d’une source supérieure (l’élection au suffrage universel ou la descendance du dieu soleil suivant les cultures) soit qu’il contribue à atteindre le Bien Commun de telle sorte qu’il profite finalement au gouverné et qu’il ne fait que poursuivre son propre intérêt en obéissante. Contrairement à la puissance qui est accumulation de moyens (et risque souvent de rester en puissance, incapable de se traduire par un résultat pratique), le pouvoir n’est pas virtuel : il s’exerce sur quelqu’un. Cela passe par une relation où la confiance de celui qui obéit en une autorité ou est persuadé qu’elle est efficace ne peut faire complètement défaut.

Une des analyses les plus classiques du pouvoir, celle de Max Weber, postule qu’il ne fonctionne que par la croyance des gouvernés en sa légitimité, cette légitimité mêlant dans des proportions différentes trois principes : la tradition (l’ancienneté du pouvoir et de son principe, l’habitude de s’y soumettre), son caractère légal/rationnel (dans nos démocraties : l’élection plus l’efficacité) et enfin le charisme du chef (cette qualité personnelle qu’il possède, qu’elle se rattache au caractère du prophète, du chef militaire ou du démagogue). Certes, gouverner, c’est faire croire, mais tout n’est pas crédible et le discours des gouvernants doit répondre à une certaine attente des gouvernés.

Durant le siècle précédent, les meilleurs esprits se sont interrogés sur la nature du pouvoir politique et économique. Certains ont invoqué un pouvoir culturel ou idéologique qui aurait servi à dissimuler les deux premiers. Nos sociétés postmodernes en découvrent de nouvelles formes, plutôt ambiguës. Elles supposent souvent un pouvoir négatif de condamner ou de bloquer. Ainsi, il faut compter avec le pouvoir médiatique , celui des ONG , des OIG, des mouvements internationaux d’opinion, des experts ou des « autorités morales » si souvent consultées sur des « questions de société », avec la pratique de plus en plus fréquente de l’arbitrage et le rôle des divers systèmes de formatage sans même parler de l’efficacité des réseaux ….`

Parallèlement, le pouvoir a pris une mauvaise presse que ce soit chez les libéraux ou les libertaires. Ils rêvent de remplacer toute forme de contrainte ou de médiation politique, surtout si elle est nationale, par l’action de groupes de solidarité : ceux-ci mettraient spontanément en œuvre les valeurs de bonne gouvernance , développement durable , diversité , etc. Mais même ce discours conforte un autre pouvoir, et vise à une emprise sur les institutions et les esprits.
Si le gouvernement est une institution qui exerce un pouvoir dont il est simple dépositaire, et qui émane de l’État, la notion de « gouvernance » est issue du monde de l’entreprise : la « corporate governance ». Cet ensemble de mécanismes plus ou moins explicites régissent les rapports entre dirigeants et actionnaires et doivent réduire frictions et pertes. Ils consistent souvent de « bonnes habitudes » ou principes, et supposent davantage d’équilibre pratique des pouvoirs plus que de normes formalisées. Gouvernance évoque donc à la fois efficacité et coopération ou négociation entre les acteurs visant à un but commun.

L’idée de gouvernance semble s’opposer celle de hiérarchie ou d’autorité (au sens de capacité d’obtenir une obéissance au nom d’un facteur moral ou symbolique). La gouvernance est présentée par ses promoteurs comme moderne, pragmatique et volontaire. Ils parlent aussi de gouvernance de projet à propos des conditions de réussite : bonne circulation de l’information et coopération entre les acteurs
Puis le terme s’est étendu à la sphère politique : les organisations internationales l’ont remis à la mode dans les années 80. Elles ont commencé à prôner la « bonne gouvernance » ou la « gouvernance globale ».
Pour la Commission spéciale des Nations Unies « (la gouvernance globale) est la somme des pratiques par lesquelles individus et institutions tant privées que publiques gèrent leur affaires communes . C’est un processus continu par lequel les conflits d’intérêts peuvent être surmontés et une démarche coopérative mise en œuvre ».

L’expression recouvre alors les critères d’honnêteté, de bonne gestion, de contrôle des gouvernés sur les actes des gouvernants , voire une tendance à résoudre pacifiquement les conflits qui doivent régir la vie politique. Les États doivent s’y conformer pour recevoir certaines aides, ou pour être intégrés à l’Union Européenne « Gouvernance » suppose transparence et refus des rapports de force, pour ne pas dire marché, communication et démocratie à l’occidentale.
L’emploi du mot est tout sauf innocent. Il suggère une système de régulation d’interdépendances, un mode de fonctionnement et d’adaptation au changement ; et mille sortes de notions descriptives et assez molles, et fait l’impasse sur les rapports de conflit ou de pouvoir. La « gouvernance » fait apparaître la décision comme quelque chose qui advient naturellement, comme la résultante d’une multitude de micro-actions : cogestion, codirection où chacun participerait à un degré ou à un autre. Du coup l’autorité disparaît au profit des autonomies et du consensus. Le mot décrit plutôt le comment ce devrait être qu’il n’explique le pourquoi cela est.

Par ailleurs, il efface la différence entre relations contractuelles, intérêt général, pouvoir, légitimité et domination au sein d’une catégorie générale. La gouvernance est souvent qualifiée de « mondiale » et reflétant les interdépendances liées à la globalisation, ce qui est présumer que les gouvernements sont largement dépossédés de leurs compétences au profit des organisations internationales et de la société civile. C’est ce qui la rend si commode et permet au libéral de l’employer comme à l’altermondialiste, à Pierre d’y voir le synonyme de démocratie participative et à Paul de comprendre gestion rigoureuse.


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