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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
De l'info au credo
Le nouveau visage de la guerre

Guerre : de l’info au credo


Quand les stratèges peinent tant à définir les nouveaux conflits armés et les baptisent guerre asymétrique, guerre hors limites, guerre au terrorisme…, il est temps de revenir à une définition aussi classique que celle du Larousse pour qui la guerre est : « le recours à la force armée pour dénouer une situation conflictuelle entre deux ou plusieurs collectivités organisées : clans, factions, États. Elle consiste, pour chacun des adversaires, à contraindre l'autre à se soumettre à sa volonté».

Les nouvelles guerres de l’information bouleversent tout cela et annoncent le passage de la guerre classique à la guerre symbolique.

En amont, avant les hostilités proprement dites, le principe de belligérance en est transformé. Pour qu’un groupe se persuade que sa relation avec un autre doit passer par la loi des armes, il lui fallait jusque-là glorifier sa propre identité, identifier le groupe ennemi et valoriser le combat.
La vidéosphère bouleverse tout à partir du moment où, suivant l’expression de Mc Luhan, la télévision introduit la guerre dans le salon, puis quand la télévision satellitaire nous la montre « en temps réel », mais vue du côté des vainqueurs. Le spectateur devient moralisateur : il n’admet plus que des guerres non-guerrières, judiciaires, policières. Au nom du genre humain, il faut arrêter les tyrans, les terroristes et les épurateurs ethniques. Des guerres pour sauver des vies.

Pour nous, fraction la plus riche de l’humanité, le privilège de voir le conflit sur nos écrans coïncide avec le besoin de nier la relation guerrière. Autrefois, le problème était d’empêcher le soldat de considérer l’ennemi comme un semblable, donc d’éprouver quelque inhibition à le tuer. La règle de la guerre occidentale moderne est de ne voir en l’ennemi qu’un semblable, de ne le combattre que pour son bien, et de traiter le conflit comme une opération humanitaire. Là où s’imposait la différence d’avec l’adversaire, c’est maintenant notre commune appartenance à l’humanité, qui justifie de le combattre, similitude accentuée par l’effet de loupe de l’écran. Il montre « des gens » souffrants ou coupables, subissant des catastrophes. L’ennemi apparent – la cible, le Serbe, l’Irakien – est lui-même considéré comme victime des ennemis du genre humain (tyrans, terroristes…). Cela a suscité quelques fantasmes – plutôt dévalués par l’expérience irakienne - : guerre zéro mort, armes non-létales, opérations informationnelles (information warfare) qui épargneraient le sang en paralysant les systèmes de communication adverses. Toute guerre « victimaire » combine une technique de vision et une vision éthique.

Au stade des hostilités ouvertes, un autre grand bouleversement affecte à la fois les moyens d’information et de destruction. En effet, la notion d’une guerre « de » l’information recouvre plusieurs sens. Des données ne sont pas des croyances. Casser un code ou briser la statue de Saddam devant les caméras, gonfler un char factice ou dégonfler un bobard, leurrer un radar ou un téléspectateur ne sont pas des actions du même ordre. La recherche de l’avantage cognitif– le monopole de la vision des opérations ou de la transmission des ordres et renseignements - obéit à une autre logique que la propagation d’images et discours, de « nouvelles », vraies ou fausses : leur valeur stratégique dépend du nombre de ceux qui les reprennent, pas de leur véracité.

Du coup, le conflit mobilise de plus en plus deux sortes de prothèses informationnelles. Les premières – satellites espions, système de visée laser, Intranet militaire, logiciels de cryptologie – « éclairent » la réalité, envoient des instructions, le tout pour mieux diriger ses forces que ne le fait l’adversaire. Des futurologues songent déjà à automatise le processus et à confier aux logiciels la chaîne « sensor to shooter », de la trace à la frappe. Les secondes prothèses sont des médias au sens classique : ils transmettent des « nouvelles », décrivent la guerre et dirigent des esprits, pas des missiles.

Les premiers permettent aux vainqueurs de plonger les vaincus dans le brouillard et de paralyser leur décision comme l’a démontré la désorganisation de l’armée irakienne en quelques semaines. Les seconds représentent la guerre afin de susciter l’adhésion et de faire perdre ses soutiens au camp adverse.

L’hyperpuissance qui se considère comme la première société de l’information prétend l’emporter dans tous les domaines. La nouvelle doctrine américaine dite « d’infodominance » traite pareillement forces et des informations en termes de « friends and foes » (amis et ennemis). Quand les stratèges parlent de protéger l’information amicale (friendly information) ou de « dégrader » l’information adverse, peu importe qu’il s’agisse d’une station de T.V. ou de radars. Du satellite espion au satellite CNN, les mêmes vecteurs et méthodes, le même couplage entre signes et armes servent à « savoir plus que » et à « faire croire que ». Réalité factuelle et réalité virtuelle se fondent. Les technologies de l’information sont donc censées multiplier l’efficacité des forces, surtout les forces de conviction.

De tels principes stratégiques ne sont pas neufs. Envisager la guerre aussi comme une science des apparences, du renseignement, des stratagèmes, de la dissimulation et de la rhétorique, tout cela des stratèges chinois ou grecs le pensaient déjà y a vingt-cinq siècles. Toute guerre suppose quatre arts « martiaux » : apparaître (produire des signes et des signaux), tromper (induire l'adversaire en erreur), voir (acquérir une information sur l'environnement, la situation et l'ennemi), cacher (se rendre invisible, conserver ses secrets et surprendre). Même les guerres dites primitives sont faites de ruses, de razzias, de camouflage, de guet, de mouvements clandestins, et la fonction-propagande y est remplie par des peintures de guerre ou des danses propitiatoires, non par des manifestes ou des défilés.

La télévision satellitaire, les ordinateurs et autres T.I.C. font-il s autre chose que de mettre en œuvre ces vieilles recettes mieux et plus vite ? Dans tous les cas, le projet de vaincre par l’information – connaissance et illusion – a pris des dimensions d’une utopie technologique qui se heurte à des contre effets imprévus.

Dominance informationnelle et images prédominantes

L’engagement du Pentagone dans le sens d’une doctrine dite de Révolution dans les Affaires Militaires reflète des notions liées à la révolution de l’information : capter, traiter, distribuer l’information en temps réel et en réseaux, se libérer des vieilles catégories de l’espace et du temps, intégrer l’intelligence artificielle à chaque stade du processus, prédominer par l’innovation dans les technologies informationnelles : contrôle, traçabilité et furtivité.

Sur le papier cela épargne du temps, de l’énergie et même des vies et laisse entrevoir une guerre par écrans interposés. Bénéfice collatéral attendu : tout cela est en phase avec la sensibilité d’une opinion imprégnée de valeurs douces postmodernes.

Les règles qui doivent assurer la réussite de l’entreprise numérique se transposent ainsi à l’armée. En témoigne l’idée de lutter contre le terrorisme par la TIA (Total Information Awareness) : gigantesques bases de données, croisement des informations pour détecter les profils terroristes et intervention avant le passage à l’acte. Ou encore le projet de « sidérer » l’autre par la déstabilisation informationnelle, par des psyops (opérations psychologiques) ou des attaques cybernétiques. Qu’il faille vaincre l’ennemi ou la concurrence, tout devient affaire de « com ».

Suivant la même logique, la guerre dite préemptive, doctrine officielle U.S. depuis Septembre 2002, exige une capacité inégalée de surveillance et d’intelligence au sens anglo-saxon : il s’agit de déceler tous les périls avant qu’ils ne se forment puis de les prouver afin de rallier l’opinion internationale comme les U.S.A. ont tenté de la faire pour les ADM irakiennes. Panoptisme, coordination planétaire, intervention « en temps réel » et hyperciblée : même cette guerre sophistiquée devait se faire soft, numérique et intelligente.

L’échec de tous ces projets, face à un adversaire à faible technologie comme la résistance irakienne est devenue évident. Des méthodes high-tech ne servent guère contre des combattants, sans structures rigides, clandestins, enracinés, et qui cherchent la désagrégation du systèmes adverse. Ni contre des terroristes qui n’utilisent les technologies de l’Occident que pour les retourner contre lui. Ces gens n’ont ni palais présidentiel où diriger des missiles, ni radio d’État. La tentative de traiter une des plus vieilles expériences anthropologiques, la guerre comme un problème technique de communication et de contrôle (monitoring) échoue. Ceux qui voulaient dominer par l’information (infodominance warfare), ne dominent même pas leurs propres informations.


La guerre moderne dissimule à la fois la nature de la guerre et de l’inimitié, ou du moins la présente de façon plus angélique qu’emphatique, contrairement à la vieille propagande, dramatique et esthétisée.

Cette évolution remonte au traumatisme du Vietnam, puis à la réaction qu’il a suscitée. Les militaires américains se sont alors persuadés d’avoir perdu la guerre sur le front des médias. Les journalistes auraient démoralisé le pays en exhibant des victimes emblématiques (la petite fille courant sous le napalm d’un célèbre cliché, par exemple). Toute la politique de contrôle de l’image qui s’ensuit s’explique à partir de là : première guerre du Golfe comme guerre sans image, intervention en Somalie mise en scène de façon hollywoodienne, opérations du Kosovo où la pitié envers les Albanais et la diabolisation des « épurateurs ethniques » étaient gérées par des « communicants », les spin doctors. Ceci vaut encore en Afghanistan où la guerre fut scénarisée autour du thème de la punition tombant du ciel.

La nouvelle guerre privilégie l’art de gérer pitié et indignation par images interposées, donc sélectionnées. Le traumatisme du Vietnam a aussi nourri un contre-mythe chez les néo-conservateurs américains : les U.S.A. auraient perdu, par manque de résolution et de foi en leurs propres valeurs, un traumatisme dont ils veulent éviter la répétition. Ceci peut d’ailleurs contredire cela : vouloir prouver à tout prix que l’on est guéri de ce complexe se concilie mal avec la recherche du zéro mort visible.
La gestion moderne du conflit combine des méthodes de dissimulation (cacher la violence de la guerre), de stimulation (susciter les réflexes de compassion ou d’indignation envers le « nouvel Hitler » de service), voire de simulation (produire des opérations scénarisées comme la libération de la soldate Jessica Lynch). Mais il ne suffit pas de révéler ces intentions manipulatrices – c’est d’autant moins difficile qu’elles sont décrites dans les manuels. Il sert moins encore de s’indigner du triomphe du faux à la façon de Michael Moore. Il est plus utile d’analyser comment cette stratégie se heurte à des réalités technologiques et symboliques. Sans cela, le pays qui a inventé Hollywood gagnerait aussi facilement « cœurs et les esprits » que les batailles.

Le retournement de la technique


Les Occidentaux s’étaient félicités qu’aucun pays ne puisse désormais se fermer aux ondes cathodiques et, qu’Internet permette de s’exprimer sans censure. Ils jouent ici le rôle de l’arroseur arrosé. Celui qui contrôle les flux planétaires d’images et de nouvelles ne domine pas mieux les sources concurrentes que les mystères de l’interprétation, pas plus les vecteurs concurrents que les spectateurs sceptiques. Sur al Jazira ou sur Internet, les U.S.A. ne maîtrisent plus ni les images de leurs pertes, ni celles de leurs fautes et moins encore leur effet moral et leur réception.
La guerre des images est une guerre du code ; tout dépend des valeurs et préconceptions qui guident l’interprétation : ce qui est tenu pour crédible et pour juste. Quelle efficacité ont les actions de propagande à destination du monde musulman ? Comment expliquer, pour prendre le cas le plus extrême, que ceux qui décapitent un otage devant la caméra raisonnent à rebours des Occidentaux ? Pour ces jihadistes couper une tête et le filmer est ce qui peut exalter leur cause, pas ce qui risque de la desservir.

Les techniques occidentales de la guerre de l’information sont destinées à une situation de simple dissymétrie. Ainsi, quand la puissance militaire et communicationnelle U.S. s’en prend à un État dit voyou ayant armée, administration, télévision nationale…. Dans ce domaine, les tentatives de la télévision serbe (concerts de rock, jeunes gens affichant des cibles sur leur poitrine) ou irakienne (délires du ministre de la propagande, « Ali le Menteur ») ne pesaient guère plus face à CNN qu’une vieille Kalachnikov face à un hélicoptère Apache.

La situation change dans le cadre d’une guerre asymétrique planétaire. Cette fois, les acteurs n’ont ni le même statut, ni la même organisation, ni les mêmes méthodes, ni les mêmes critères. Ici la rhétorique des victimes et des droits se retourne contre ceux qui l’ont promue. La « vidéologie » compassionnelle et dénonciatrice chère aux médias contemporains échoue devant ceux qui refusent ses règles et multiplie les ratés. Quand toute image de la souffrance devient emblématique, elle fait boomerang : effet de démenti des tortures à abou Graibh qui décrédibilisent la guerre menée au nom des droits de l’homme, effet de contraste - des armées de libération incarnant Goliath face à des David locaux- ou encore effet d’identification, quand le public arabe se reconnaît dans les prisonniers humiliés, les yeux bandés, torse nu.…

Certes, toute guerre, qu’il s’agisse manifester la gloire du descendant du Soleil ou la validité de la démocratie représentative comporte une dimension symbolique. Ceci vaut depuis avant les hostilités, à travers les principes et croyances qui la justifient - jusqu’à sa conclusion, défaite et victoire tenues pour signifiant autre chose qu’elles-mêmes, que ce soit la volonté de Dieu ou le sens de l’Histoire…

La guerre actuelle en Irak serait-elle donc « plus » symbolique qu’une autre ?

Le premier indice est dans le slogan « guerre au terrorisme ». Le terrorisme est une méthode, non une entité : lui faire la guerre a autant de sens que dire qu’en 39-45 les Alliés combattaient la Blitzkrieg. Le terrorisme peut "préparer" la guerre (la guerre de partisans ou de la guérilla envisagées comme stade suivant dans la montée de la violence), la compléter, voire lui servir de substitut. C’est une violence armée sporadique menée par des groupes clandestins. Elle vise des fins politiques par des voies et cibles symboliques. Difficile de dépasser en ce domaine la destruction des icônes qu’étaient les Twin Towers. Pour sa part, le jihadisme se fixe comme but (à défaut de la conversion de la Terre au salafisme) d’infliger des blessures symboliques à l’Occident et de compenser en nombre de victimes le préjudice subi par l’Oumma.

La défaite symbolique

Une guerre à la terreur supposerait ses propres critères de victoire. La GWOT (Global War on Terror) devrait donc à la fois rendre le terrorisme matériellement impossible (en détruire les bases arrières, les réseaux financiers, les armements) et l’écraser moralement. Elle ne prendra fin, selon le mot de D. Rumsfeld que le jour où « plus personne ne songera à s’en prendre au mode de vie américain ». La seule méthode pour que l’autre cesse de vous haïr, ne serait-elle pas qu’il devienne comme vous ?

Le refus de toute notion de territoire ou de victoire politique « classique » dans la GWOT, sa conception comme première guerre globale (ou première guerre de la globalisation) marquent une rupture : ainsi, même la conquête de l ‘Afghanistan ou de l’Irak sont dites secondaires au regard des buts planétaires. Il ne s’agit pas seulement de priver l’ennemi des moyens (armes, bases arrières ou régimes favorables) mais de le faire renoncer à ses fins.

Cette guerre doit « prouver » quelque chose : la résolution de l’Amérique, la crainte des méchants, la force contagieuse de la démocratie. Exemplarité et valeur d’annonce la distinguent des formes classiques de guerre « idéologique » et même des guerres religieuses. Jusqu’à présent gagner une guerre de religion consistait à prendre un territoire, pour en convertir ou en exterminer les habitants. Pour les guerres idéologiques (à supposer qu’il y en ait de non idéologiques) à combattre au service d’idées et à renverser des régimes pour les réaliser. Or, assiéger Berlin pour écraser le nazisme n’est pas prendre Bagdad pour démocratiser le monde arabe par contagion.

Le but devient moins de changer un rapport de forces que d’envoyer un signal. Hannah Arendt en avait eu l’intuition trente ans plus tôt : « Faire de la présentation d’une image la base de toute politique, - chercher, non pas la conquête du monde, mais à l’emporter dans une bataille dont l’enjeu est « l’esprit des gens », voilà quelque chose de nouveau dans cet immense amas des folies humaines enregistrées par l’Histoire. ».
Classiquement la guerre visait la volonté de l’ennemi. Aura-t-elle désormais pour fin qu’il cesse « de haïr tout ce que nous aimons » selon le mot de G.W. Bush, donc qu’il consente à aimer la liberté et le système qui le garantit ? Autrefois, le vaincu était censé renoncer à quelque chose : son territoire, son pouvoir, ses armes, ses griefs éventuellement sa vie. Désormais, il sera soumis à un impératif inédit : « Deviens comme moi. Révèle le démocrate qui est en toi. ». Il faudra donc qu’il consente à devenir autre.

Quand il n’est plus question de supprimer le Mal par la force, mais d’utiliser la guerre pour propager le Bien il faut envisager une hypothèse délirante : que la puissance dominante emploie désormais la guerre comme média.

Un article publié dans Medium n°1

Bibliographie


Adams J., The Next World War, New York, Simon and Schuster, 1998
Arendt H. Du mensonge à la violence politique, Paris, Calmann-Lévy , 1972
Baud P. La guerre asymétrique Le Rocher 2002
Chiesa G. La guerra infinita Feltrinelli 2002
Greg Wilcox, Gary Wilson, Military response to Fourth Generation Warfare in Afghanistan, conférence, 5 mai 2002 (www.disinfopedia.org)
Huyghe F.B. Quatrième guerre mondiale Faire mourir et faire croire, Ed. du Rocher 2004
Panoramiques (revue) L'information c'est la guerre,, Corlet, 2001
Qiao Liang and Wang Xiangsui, Unrestricted warfare PLA Literature and Arts Publishing House, Pékin 1999

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