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Mass media vs nous les médias







Mot né dans les années 20, mass-media est un mélange de latin et d’anglo-américain : un medium, sans accent signifie initialement à la fois un milieu et un intermédiaire. Mass est un mot anglais lié à la société industrielle.



 « Mass-media » renvoie aux innovations de l’ère industrielle (cinéma, affiche, radio, télévision, presse). Ce sont des moyens de communication destinés aux masses, selon un schéma un-vers-tous. Ils permettent de toucher immédiatement des audiences nombreuses et physiquement dispersées. Le public concerné tend à être anonyme (de moins en moins déterminé par la catégorie sociale, l’âge, le sexe, l’ethnie, etc. puisque tout le monde a accès à la même consommation médiatique et partage le même imaginaire). D’autre part les mass-media supposent consommation rapide et renouvellement perpétuel : une nouvelle chasse l’autre, un spectacle le précédent…





Or, cette idée de « masses » n’est pas des plus claires. Certains entendent par là « beaucoup de gens » (peu scientifique) ; d’autres des publics « massifiés », transformés en éléments indistincts, ce qui revient à présumer de leur influence et poser que la société moderne, contrairement à celles qui la précèdent serait « l’ère des masses » et que les médias contribueraient à nous rendre toujours plus semblables.







La fin du un vers tous ?





Mais, l’expérience a montré que les médias « classiques » la télévision, la radio pouvaient viser des publics très spécialisés et leurs contenus se diversifier à mesure qu’ils se multiplient.. Dans les années 80, tout le monde voyait dans le feuilleton Dallas l’archétype de la culture industrielle qui ferait partager les mêmes rêves, les mêmes valeurs et les mêmes références à la planète entière. Un quart de siècle plus tard, qui soutiendrait une théorie aussi simpliste ?





On peut enfin comprendre que les mass media sont des industries et sont soumis aux conditions de la production de masses, qui permet de multiplier  un message en de nom reux exemplaires (ou de le répandre sur de vastes zones géographiques). revient à mettre l’accent sur la technique. Mais dans ce cas, nous retournons à la case départ : faut-il considérer, le médium comme simple vecteur par quoi passe l’important, c’est-à-dire le message ? Ou faut-il, au contraire croire qu’il constitue un « milieu » technique, un environnement dans lequel nous sommes immergés et qui, de ce fait, change nos façons de considérer la réalité ? Les médias sont à la fois des vecteurs de messages et suivant le mot de Mc Luhan « le prolongement de nos sens ».





Par ailleurs, l’idée même que les médias modernes soient nécessairement « de masses » ou « massifiants » est de plus en plus douteuse.





Dans les années 70/80 , on commence à parler des « self média » : radios communautaires ou locales, puis explosion des chaînes de télévision spécialisées. Il semble évident que les vecteurs vont se multiplier (à bon marché dans le cas des radios libres, moins dans celui des télévisions), permettant à chaque «sensibilité » ou à chaque communauté de parler et de s’informer de ce qui l’intéresse.







Toutes les expressions, toutes les communautés, tous les conformismes









C’est une tendance lourde : le mouvement général de diversification  permet à chacun de retrouver un média qui réponde à son identité. D’où la floraison des médias communautaires ou tribaux : chacun peut en quelque sorte  se spécialiser suivant un critère communautaire : une religion, une origine ethnique, un style de vie, une passion sportive, une certaine esthétique. Médias « généralistes » qui permettent de se retrouver autour de références communes et médias identitaires ou tribaux coexistent. Parallèlement, les différences culturelles résistent singulièrement à la force supposée d’unification ou de standardisation des mass media. C’est le phénomène bien connu : on peut adorer le rap ou Hollywwood et rechercher ses racines religieuses ou ethniques.





Chacun peut se composer sa petite bulle informationnelle à sa guise : ce qui était déjà vrai avec la diversification de l’offre de radio ou de télévision, devient encore plus évident avec les technologies numériques. Beaucoup sont tentés de voir en Internet le contraire des mass media : chaque utilisateur peut théoriquement devenir émetteur à son tour, les contenus semblent infiniment diversifiés, le récepteur peut très bien ne plus se contenter de recevoir des messages fabriqués « à la chaîne » pour un public moyen présumé. Ainsi, un CD Rom ou un DVD, où l’utilisateur peut naviguer à sa guise, ou interagir avec un logiciel est-il un « mass media », même fabriqué à des millions d’exemplaire ? Peut-être mais  personne ne l’utilisera exactement de la même façon que son voisin ni ne recevra exactement le même message. À fortiori pour une navigation sur la Toile ou l'usage des réseaux sociaux.





Une  large proportion des consommateurs d’information numérique deviennent producteurs (par exemple sous forme de blogs ou en publiant des  photos ou des vidéos en ligne), coproducteurs (en coopérant à des wikis, par exemple) ou encore « monteurs » de leur propre programme. N’importe qui peut s’organiser une page de favoris ou de fils RSS pour suivre en permanence tous les sites (y compris les agences de presse) se rattachant à son sujet favori. Il dispose ainsi d’une capacité de documentation gratuite très supérieure à celle d’un journaliste professionnel d’il y a vingt ans, quand il fallait s’abonner à des agences et réunir de la documentation papier. Les flux surabondants d’informations mettent chaque citoyen en mesure de rivaliser avec une vraie rédaction.







Glissements du pouvoir







Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, nous passons notre temps à voter, à nous évaluer, à nous sonder, à nous liker, à nous recommander, à former des communautés éphémères unies par des intérêts communs. Qu'il s'agisse de discuter manga ou de renverser ben Ali. Ce qui serait une formidable avancée démocratique   s'il n'y avait pas tant de faux comptes, de fausses identités et de faux avis, et, si, même quand les gens sont ce qu'ils prétendent, il n'y avait pas un tel fossé entre l'élit branchée des e-influents et la population dans nos ensemble.





De telles possibilités inhérentes à la technique renforcent une tendance lourde des sociétés postmodernes. Le passage des systèmes d’autorité aux systèmes d’influence.





Dans un système d’autorité, il s’agit de conquérir le pouvoir (par les élections ou par la révolution), pour ensuite transformer le monde conformément à un projet central et unificateur. La question de la représentation politique est donc centrale, comme est central le « lieGu «  du pouvoir, l’État.





Dans un système d’influence, les anti, alter ou contre pouvoirs se multiplient. Le contrôle des citoyens (ou de ceux qui parlent en leur nom comme « représentants de la société civile») se développe par la surveillance, la dénonciation, la prise à partie (notamment judiciaire) de toute forme de pouvoir délégué. Une double logique se développe : emprise des médias (au sens du pouvoir de condamner moralement, d’exiger un comportement conforme à certaines normes, de contrôler,... ) mais aussi nouvelle militance « à la carte » (qui dans un problème local, qui autour de question d’identité sexuelle ou culturelle, de protection de l’environnement, de droits de l’homme, de telle ou telle cause plus ou moins spécialisée).





Voir le développement de ce que Ronsanvallon appelle  « contre-démocratie » (non pas au sens où elle serait hostile à la démocratie, mais en ceci qu’elle se développe comme force agissant en réaction et en contre à l’égard d’un pouvoir toujours suspect, même s’il est démocratiquement élu).



Or tout cela serait impossible sans la profusion des médias numériques, ce que résume très bien le slogan : « Cessez de haïr les médias, devenez les médias ». Ou dans un autre registre « Tous journalistes ». Cela devient de plus en plus facile quand n’importe qui peut publier des photos ou vidéos numériques, tenir son blog, participer à des forums, monter des mouvements cybermilitants, des observatoires, des collectifs, de la curation de contenus, etc. en quelques clics.









Mobilisations







Au-delà de leur rôle évident, « l’expression citoyenne », (et un rôle narcissique qui n’est pas non plus négligeable), les médias numériques accessibles à tous ont  de plusieurs dimensions : fonction de veille et de surveillance, de mise en forme de l’opinion par circulation des thèmes et messages au sein de cybercommunautés, ou encore de mobilisation assistée par ordinateur (qui permet notamment au mouvements protestataires altermondialistes d’exister à la fois comme force médiatique et comme force de mobilisation physique très spectaculaire, notamment lors des forums et contre-sommets). Ils ont aussi une paradoxale fonction de conformité : plus on peut composer son "monde" informationnel de ce que l'on aime ou de ce que vous recommandent vos semblables, les membres du réseau, plus Il est probable que l'on s'isolera dans la même bulle rassurante pour y partager les opinions de. ses semblables..





Le mouvement touche aussi les pouvoirs économiques, à la merci d’une attaque contre leur réputation, d’une dénonciation, d’une notation. Le peuple-surveillant et le consommateur-juge ne peuvent pas non plus exister sans la médiation de technologies de l’information et de la communication : ils semblent promettre de réaliser un rêve d’ubiquité, d’omniprésence et d’omniscience. Dans la société en réseaux, les réseaux d’information, pression et action prolifèrent par définition.





Plus exactement, le pourvoir se déplace du pouvoir d’ordonner et de publier, au pouvoir de juger et de diriger l’attention. Car, bien sûr, la multiplication des médias aboutit souvent à leur auto-annulation. Ainsi 95% des blogs ne sont lus que par leurs auteurs, et la plupart disparaissent en quelques mois. La multiplication du bruit et de l'insignifiance devient une donnée nouvelle quand tout le monde peut tout dire...mais les réseaux peuvent aussi produire des mobilisations depuis la base et bouleverser tire tentative de contrôle par le haut.





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