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Société d'influence
Think tanks, lobbies, ONG, ....


Think tanks, ONG, lobbies et autres pouvoirs indirects



L' influence est une stratégie indirecte et asymétrique multiforme, recouvrant une large gamme d'actions dans le domaine des idées, des images, des intérêts, des valeurs.., elle est surtout une force majeure face aux autorités traditionnelles comme l'État. La prolifération des groupes qui s'y consacrent est frappante.

La notion est dans l’air du temps : elle bénéficie même d’un effet de mode. En géopolitique qui ne préfèrerait l’influence (d’autres diront : le soft power, la diplomatie publique (public diplomacy), le multilatéralisme et la négociation…) à une stratégie de puissance dont chacun mesure les limites en Irak ? Idem en économie. Inversement, d’autres attribuent aux influences idéologiques ou culturelles un rôle inquiétant : elles expliqueraient le processus par lequel des groupes dominés adoptent des attitudes qui ne sont par nécessairement conformes à leur nature ou à leurs intérêts.

Dans le discours du management moderne, tout ce qui touche à l’autorité, à la hiérarchie, au commandement réclamant l’obéissance est dévalorisé comme archaïque. Le dirigeant moderne aime au contraire se définir comme un animateur d’équipe, capable d’écouter, de motiver et de mobiliser autour d’un projet, persuasif et réactif, communicant et stimulant… Il se plait à croire qu’il négocie plus qu’il n’impose . D’où l’apologie du leader qui fait éclore des talents et des enthousiasmes là où les « chefs » devaient contraindre et ordonner.

Mais la manifestation la plus visible de l’influence est la prolifération d’organisations spécialisées. Des gens qui vont au bureau tous les jours sont payés en tant que professionnels de l’influence.

Les organisations pour lesquelles ils travaillent peuvent être étatiques. En ce domaine, les États Unis semblent particulièrement décomplexés puisque, là-bas, l’observateur voit apparaitre ou disparitre suivant les époque un Bureau d’influence stratégique, un sous-secrétariat à la diplomatie publique ou une agence d’information s’adressant directement aux peuples et non aux gouvernements (U.S. Information Agency) tandis que l’armée pratique les « opérations psychologiques » et que les « spin doctors » chargés d’agir sur l’opinion ont pignon sur rue. Les Français reconnaîtront bien plus difficilement que les Alliances françaises (créées pour restaurer le prestige culturel de notre pays après la défaite de 1870) ou la chaine internationale France 24 qui émettra dans quelques jours soient des outils d’influence.

Laissons pour le moment les structures étatiques, traitées par ailleurs sur ce site, et considérons les organisations de droit privé de type "relations publiques"

Certaines vendent de l’image, celle d’un produit, d’une marque ou d’un homme (voire d’un pays ou d’une cause). Elles se nomment agences ou services de publicité, de marketing, de communication ou de relation externes ou publiques…. Leur travail est de dire du bien de qui les paye et de convaincre des « cibles » à travers les médias ou hors médias. Dans la mesure où elles tirent officiellement profit de cette activité, ne se cachent pas d’avoir plusieurs clients et vantent leur expertise à convaincre, il n’y a aucune ambiguïté. L’influence est bien leur métier avoué.

La question devient plus obscure quand des officines se mêlent de déstabiliser ou déstabiliser un concurrent, un adversaire par des attaques informationnelles. Le travail commence alors à ressembler à de l’intoxication, de la désinformation, de la calomnie… D’autant qu’en ces occasions certaines des ces officines empruntent souvent des masques et n’agissent plus à visage découvert. La morale peut et doit y trouver à redire, mais la logique reste claire : même si leur action n’est pas publique, elle est toujours publicitaire. En effet, il s’agit de faire partager une opinion par des messages séduisants et persuasifs. Par commodité, appelons ce secteur celui de «la com».

Un second type d’organisations intervient pour répandre non plus seulement un jugement favorable ou défavorable mais aussi pour obtenir une décision d’une autorité conforme à un intérêt. Nous sommes entrés dans le domaine du lobbying. Il suppose de la «com» telle que nous venons de la définir, mais aussi de la négociation (promesses et menaces faites aux élus, par exemple d’aider au financement de leur prochaine campagne, ou, au contraire d’inciter une catégorie d’électeurs à ne plus voter pour eux).

Le lobbying passe par d’autres formes d’action : procès, manifestations de rue, campagnes de presse, corruption… comme par des stratégies plus douces: aider une administration à prendre la décision que l’on espère en s’appuyant sur un dossier très clair et sur des avis d’experts prestigieux, passer des alliances avec d’autres groupes sociaux, faire passer des articles dans la presse et intervenir des personnalités.

En principe la ligne rouge devrait passer entre s’exprimer et promettre ou menacer, entre plaider et négocier. Dans la pratique, il n’est pas si facile de distinguer ce qui sépare « faire » et « dire » (encore faudrait-il décider quel type de discours peut légitimement tenir le lobbyiste, à quels critères de sincérité, de véracité, de bon usage des moyens, il est tenu).

Le lobbying ne consiste pas seulement à délivrer le bon message, celui qui emporte la conviction. Il n’est pas la réduction à l’échelle artisanale des deux grandes stratégies informationnelles directes, la publicité et la propagande.

Il exige d’identifier l’information nécessaire, les lieux et les synergies de pouvoir. Il faut enfin être en mesure d'échanger, négocier : non seulement il est souvent pratiqué par des intermédiaires rémunérés et il agit par contournement et suggestion, mais surtout, en son principe même, le lobbying n’atteint le but qu’il s’est fixé (avantage politique ou économique) qu’en changeant les règles du jeu. Voire en pervertissant le mécanisme de la décision démocratique qui ne devrait être guidée que par le Bien Commun.

Globalement, le lobbying est une méthode d’inflexion : il applique une pression là où elle est le plus efficace et là où elle peut faire dévier dans le sens voulu une force supérieure (le plus souvent celle de la loi). Son objet est souvent plus précis que celui de la simple « com » (il s’agit d’obtenir l’adoption de tel règlement ou le refus de tel projet de loi), mais ses stratégies bien plus vastes. Elles sont différemment appréciées suivant les pays.

Aux USA, le lobbying est admis voire encouragé au nom de deux amendement de la constitution : celui qui porte sur le droit d’association, et celui qui défend la liberté d’expression. Le système américain intègre le lobbying au processus législatif sous certaines conditions : transparence financière, déclaration explicite (le lobbyiste doit clairement s’identifier comme tel). En France lobbying évoque corruption ou trafic d’influence. Parler d’un lobby, c’est proférer une injure. Chez nous le lobbyiste représentant d’intérêts catégoriels est a priori suspect de corrompre le politique et le service public. Une mentalité qui est loin d’être partagée par le reste de l’Europe

Troisième type d’organisation vouée à l’influence : le think tank, dont il a souvent été question sur ce site. Rappelons que les think tanks produisent certes des idées, si possible pertinentes et originales en faisant travailler ensemble des experts de divers domaines. Mais ils le font dans une perspective pragmatique : influencer la décision publique. Un think tank n’est pas censé rechercher le savoir pour le savoir, ni contribuer à l’avancement de la science dans tous les domaines. Les analyses, anticipations ou propositions qu’elle fournit doivent inspirer le décideur politique.

Du reste, nombre de think tanks sont sollicitées par l’État ou d’autres instances politiques pour des rapports et des solutions à des problèmes politiques, économiques, sociaux ou stratégiques concrets et urgents.

Cette ambition d'apporter les solutions justes au nom d’une rationalité et d’une indépendance reconnues peut dissimuler des fins moins nobles. Certains think tanks, notamment aux USA avouent chercher à propager et faire mettre en œuvre les valeurs qu’elles proclament et l’idéologie qu’elles élaborent. Parfois, leurs membres acceptent de jouer un rôle d’avocats de mesures et de doctrines politiques. Ils cherchent à influencer les décideurs par des contacts personnels (ou en participant à un processus de circulation des élites agissant tantôt dans des centres de recherche, tantôt aux affaires) mais aussi à agir sur le public par des publications ou des apparitions médiatiques. Et ils ne sont pas forcément indifférents aux intérêts de qui subventionne leurs recherches.

Ainsi, aux États-Unis, leur patrie d’élection, la notion semble bien précisée par la loi, notamment le code fiscal, et entérinée par une reconnaissance de fait de leur rôle et de leur statut (par les autorités politiques, les médias, les milieux de la recherche…). Pourtant, les think tank ont évolué. Usuellement, on distingue trois périodes :
1) celle des « universités sans étudiants » d’avant-guerre, vouées à la recherche pure surtout dans le domaine de la politique étrangères et des grandes réformes
2) celle des experts conseillers et inspirateurs (dont la Rand fondée en 1947 est l’archétype) fonctionnant largement sur des contrats gouvernementaux
3) celle des think tanks idéologisées (domaine où les Républicains ont excellé, menant un programme de reconquête par les idées dès les années 70) dits de troisième génération. Certaines de ces institutions sont non seulement des «advocacy tanks» mais aussi des «media tanks» : elles cherchent bien davantage à promouvoir une politique auprès de l’opinion publique qu’à faire de la recherche pure.

Mais le think tank n’est pas un monopole américain. Au contraire, ils se développent dans beaucoup de pays. L’Europe est un terrain d’élection pour de nouveaux think tanks, souvent liés à des hommes politiques de stature internationale, et qui tentent d’encourager la construction européenne et d’influer sur sa direction par leur capacité de suggestion et proposition.

Par ailleurs, l’étiquette « think tank » recouvre souvent des organisations qui –certes avec des arguments théoriques et au nom de leur expertise – sont soit des relais de la politique (notamment étrangère) de leur gouvernement, soit encore d’intérêts privés (même si, sur le papier, il ne devrait rien avoir de commun entre un lobby et un think tank). Le think tank tend toujours à se situer entre un centre de recherche pur, une « société de pensée » au service d’un idéal voire d’une idéologie, un groupe d’intérêt cherchant à influer sur les normes ou la législation, voire même une ONG intervenant directement pour interpeller gouvernements et OIG, pousser des réformes et des revendications au nom d’une cause.

Le cas de la France est un peu particulier. Pour diverses raisons (relations avec l’État, traditions culturelles, rôle des intellectuels et pratiques des élites, rapports avec la politique…), le modèle du think tank est peu développé (certains disent même qu’il n’y a aucun vrai think tank dans notre pays, ce qui est exagéré). En revanche il existe un multitude d’organisme de recherche semi-publics consultés par l’État, de clubs de réflexion plus ou moins politisés, certains liés à un parti, de fondations où se retrouvent les élites économiques, syndicales, politiques, universitaires…, rassemblées autour d’une vision de la société, de cercles liés à une revue ou à une collection éditoriale, d’instituts apportant leur expertise technique pour analyser l’actualité, de conseils scientifiques produisant des idées pour des organisations dites de la « société civile ». Ces groupes de recherche et d’influence ont tous en commun de vouloir non seulement animer le débat d’idées, mais aussi de voir leurs suggestions un jour mises en œuvre, qui par l’État qui par le monde de l’économie.




Quatrième élément : la montée des ONG
et des associations dites représentatives de la société civile. Elles affirment parler au nom de valeurs universelles (par exemple l’écologie ou les droits de l’homme) mais se spécialisent dans une cause adressant des revendications au politique sans prétendre exercer un jour le pouvoir comme le font les partis. Or leur action de protestation appelle souvent de stratégies de réfutation qui, à leur tour, demandent de l’expertise pour évaluer des dangers ou contester le discours des États ou des entreprises sur l’économie, l’écologie, l’usage des technologies au nom d'intérêts universels, etc.. Les ONG se dotent de structures de réflexion et d’évaluation, voire énoncent une doctrine.

Elles ne négligent pas non plus les relations avec le public pour solliciter son aide financière, recruter des militants, le convaincre de la justesse de leurs demandes, répandre certaines idées, prôner certaines solutions, lui demander de faire pression sur l’État, ou l'entreprise etc.

Dernier élément : les ONG agissent soit pour s’opposer aux États (manifestations, contre forums, dénonciations d’atteintes aux droits de l’homme, interventions auprès des organisations internationales, actions « exemplaires » de type blocage d’un convoi de déchets nucléaires ou fauchage de plantes transgéniques). À d’autres moments, elles tendent à se substituer aux États défaillants (par exemple en internant en cas de catastrophe humanitaire) ou à leur imposer leurs principes (intervention humanitaire, bonne gouvernance, développement durable). L’utilisation des médias s’inscrit dans la stratégie des ONG : elles leur offrent des images spectaculaires et des discours rassembleurs (puisque théoriquement guidés par le souci moral ou l’urgence des périls).

Résumons. La com agit par le message pour promouvoir des choses ou des gens. Le lobbying agit par ses réseaux et ses moyens de persuasion et de pression pour traduire des intérêts particuliers en choix publics Les think tanks agissent sur le public et les décideurs par la production d’idées, de catégories mentales, de scénarios ou de suggestions. Les ONG agissent sur le public et sur les décideurs pour obtenir des comportements en faveur de valeurs incarnées par des causes et requérant des actions concrètes…

Bien entendu, le lecteur n’aura guère de mal à critiquer ce schéma tout théorique. Les lobbies font aussi de la com, travaillent parfois comme des think tanks et les intérêts qu’ils défendent peuvent être des intérêts très généraux ou très idéologiques comme les ONG. Les ONG sont productrices d’idées comme les think tanks, habiles aux stratégies d’image comme le secteur de la communication, capables d’agir sur les décideurs pour en obtenir des mesures comme les lobbies. Et ainsi de suite…

Et, de fait, il devient de plus en plus difficile de distinguer intérêts, valeurs, idées ou idéologies, images…., quand toutes se traduisent au final par des mouvements d’opinion, par un contrôle sur les représentations de la réalité qui prédominent via les médias ou par des exigences adressées aux acteurs politiques et économiques.

Mais dans tous les cas, l’influence se révèle comme une force majeure en œuvre dans nos sociétés dites de l’information, comme la matrice des stratégies indirectes ou de contournement qui –pour le meilleur ou pour le pire - ont réduit les formes anciennes de l’autorité souveraine à un nostalgique souvenir.




Voir aussi
idéologie
rhétorique,
idéologie et médias,
diffusion des idées,
sociétés de pensée,
influence

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