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Numérique et politique
Cyberdémocratie directe ?

Le débat sur le rôle des blogs citoyens, des blogs politiques ou sur l’usage des TIC à des fins politiques en général est à replacer dans un contexte plus large. Depuis une quinzaine d’années, la question des rapports des nouvelles technologies avec la démocratie est largement discutée.

Les optimistes opposent la structure changeante, en réseau, incontrôlable du cybermonde, à la hiérarchie, à l’autorité, à la communication venue d’en haut, à la centralisation. Ils célèbrent la cyberdémocratie. Ils y voient le pendant politique d’une économie de l’immatériel. Ils se félicitent que les citoyens puissent réagir immédiatement, disposer de sources d’information multiples et s’exprimer sans réelle possibilité de censure, voire se regrouper pour agir, sans nécessairement se rencontrer physiquement…


La technique pourrait même favoriser la participation directe des citoyens à la décision, éventuellement sous forme d’un vote électronique. La structure de communication instantanée supplanterait donc les institutions représentatives et leurs lenteurs. De façon générale, les structure pyramidales, celles où l’autorité descend du sommet où l’information est monopolisée, seraient menacées par les « self-media » que chacun peut créer, et par les réseaux.

Dans ce modèle, le citoyen idéal s’émancipe de toute attache et de toute autorité. Il devient capable d’opposer aux manipulations médiatiques une libre parole que ne limite aucun problème matériel et il est plus facilement informé. Il n’est plus soumis à la langue sans réponse des médias et des institutions, mais devient émetteur, producteur de messages, capable avec des outils simples, un ordinateur et une ligne téléphonique, de faire connaître son point de vue à la planète.

Son point de vue ou celui de sa communauté, car le cybermonde favorise le regroupement à distance de tribus librement choisies, baptisées communautés virtuelles. Dans ces rassemblements, les individus décident de leur appartenance, se regroupent par passions et choix de vie, affirment “à la carte” leur identité en dehors des déterminations du statut social, des appartenances naturelles, des enracinements. Ces communautés d’affinités se jouent de l’État-Nation et de ses institutions, comme elles échappent à ses frontières.

Résumons leurs arguments :
- plus de liberté puisque plus de possibilités d’expression et d’action politique, qu’elle soit critique ou revendicative
- plus d’égalité puisque l’entrée dans le monde d’Internet coûte peu
- plus de fraternité puisque des communautés virtuelles (voire des « foules intelligentes » pour reprendre une expression d’Howard Rheingold) peuvent se constituer.


Riposte des catastrophistes et autres technophobes : le cybermonde est celui de la domination. Sa prétendue loi du partage universel dissimule l’échange marchand planétaire. La fin de la souveraineté étatique dans le cybermonde implique l’abandon des contrôles et protections qui favorisaient les plus faibles. La domination qui s’exercera au nom de la technique, de la force des choses ou des nécessités économiques, sera plus redoutable que celle de l'État ancien. Le fossé se creusera entre ceux qui participeront au processus technologique, le comprendront ou le dirigeront et ceux qui seront laissés en arrière. Ils seront impuissants face à des forces qui leur échapperont. Enfin, le renoncement aux médiations politiques ira de pair avec la perte de l’espace public et du temps politique.

La technologie provoquera le retrait sur la sphère privée, une citoyenneté réduite à une pure réactivité. Sur le champ de ruine des institutions et médiations classiques, chers à la démocratie représentative, fleuriront indifférence, démagogie et manipulations. À l’argument “pas de citoyen sans cité, sans les limites de la cité, sans le rythme de la vie politique, sans le passé partagé de la communauté”, il faudrait ajouter “pas de citoyen sans les institutions et les représentations de la République”.

Comment trancher entre les deux ( en évitant les niaiseries du genre « Les Tic seront la meilleure ou la pire des choses, suivant l’usage qu’on en fera ») ? Il nous semble qu’au bout d’une quinzaine d’années de débat sur le sujet, et surtout autant d’expérience réelle de la pratique politique sur Internet, nous pouvons tenter de dégager quelques tendances.

Première hypothèse : Internet mène-t-il la démocratie directe ?

Par démocratie directe, il faut entendre un système où le peuple se passe de représentants pour manifester sa volonté et qui jusqu’à présent se pratiquait par la réunion physique des citoyens en un lieu où ils délibéraient. C’est ainsi que cela se faisait dans l’Athènes du V° siècle avant notre ère, c’est ainsi que cela se fait dans certains cantons suisses (et pour certains domaines de compétence). C’est ainsi que Rousseau voyait la démocratie.

Le rêve d’un Internet de décision démocratique hantait certains utopistes californiens dans les années 70 (« computer for the people ») ou le japonais Masuda auteur de « Comutopia” (Computer Utopia). Il décrivait un monde où l’ordinateur réaliserait le vieux rêve de l’harmonie des désirs individuels et de l’intérêt collectif et prophétisait : “ Cette société sera globale, dans laquelle des communautés de citoyens volontaires qui participent volontairement à des objectifs approuvés par tous fleurissent simultanément dans le monde.” Et n’oublions pas « l’Agora électronique planétaire » préconisée par Al Gore avant qu’il ne se reconvertisse dans la lutte contre le réchauffement de la planète.
Cette démocratie électronique synthétiserait tous les espoirs: abolition des obstacles de l’espace et du temps, fin des médiations, transparence….

Pourtant, il suffit de faire quelques constats ; :
- le vote électronique direct (qui en lui même ne suffit pas à constituer une démocratie électronique) est loin de s’être généralisé et sa fiabilité est pour le moins discutée. La question du décompte, des contestations et vérifications est loin de faire l’unanimité
- Le vote à domicile est encore moins au point, ce qui est surprenant si l’on tient compte du temps depuis lequel on l’attend pour demain.
- L’équation plus de facilité égale plus de démocratie n’est toujours pas démontrée. Nous verrons plus loin que toute nouvelle technologie de communication déplace du pouvoir, cela ne veut pas dire qu’elle le partage automatiquement et égalitairement ni qu’une virtualité technique se transforme en possibilité politique.

Enfin et surtout, quand bien même il existerait une procédure fiable permettant aux citoyens de manifester leur volonté à tout moment et de tout lieu, par exemple sur des terminaux nomades connectés, cela ne résoudrait jamais le principal argument contre la démocratie directe . il est connu depuis plus de deux siècles : la surabondance de décisions à prendre, leur technicité, leur complexité. La consultation instantanée risquerait d’aboutir aux mêmes résultats qu’une démocratie de sondage. Elle présupposerait que la « volonté du peuple » est préformée dans la tête de chacun et que la pratique de la politique consiste à s’y conformer, comme une firme doit se plier aux goûts de ses consommateurs.
Nous pensons que démocratie et instantanéité font mauvais ménage et que la volonté populaire doit se constituer par un procédé qui prend du temps, de l’effort, de la confrontation, de l’usage public de la raison et , pourquoi pas, du rituel et de solennité. Pour nous, la démocratie suppose de la distance symbolique. Comme l'analyse parfaitement Daniel Bougnoux dans "La crise de la représentation"nous ne souffrons pas de trop d'obstacles entre le discours ou l'institution politique et nous, mais au contraire d'un manque de distance.

Bien sûr, personne n’est obligé de partager cette opinion. En revanche, il faut bien constater que la machine à gouverner n’existe pas, et que les systèmes très embryonnaires de consultation numérique de l’opinion ne dépassent pas le stade du marketing branché.

En revanche, si nous posons non pas la question de la démocratie directe, mais celle de la démocratie participative, ou de la plus grande participation des citoyens, et de l’utilisation intelligente des TIC dans ce but, nous parlons de tout à fait autre chose. Que l’on raisonne en termes de faisabilité ou de désirabilité.


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