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Journalisme citoyen
Réseaux et expression politique


Initialement, la citoyenneté est un statut, réservé à qui appartient à une Cité, est membre d’une communauté politique, un sujet de droit à qui cela confère des droits et des devoirs (dont parfois le devoir de mourir à la guerre). Le sens moderne, issu des Lumières, est celui d’une personne civique susceptible d’accomplir certaines fonctions politiques, ayant la nationalité d’un État organisé en République.

Cette notion est classiquement liée à celle de volonté populaire, volonté qui doit se former dans certaines conditions, - lorsque le peuple est libre d’exercer sa parole et son jugement, par exemple – et s’exprimer par certaines médiations comme le vote et la représentation législative. La citoyenneté est inscrite dans un rapport avec la puissance souveraine qui est celle de l’État.

Rien à voir avec le sens post-moderne qui sépare la notion de citoyenneté de celle de nationalité ou de territoire.
Dans le langage contemporain le mot citoyen (entreprise citoyenne, démarche citoyenne…) s’est affadi au point de devenir un synonyme vague de solidaire. Un comportement « citoyen » veut dire un comportement altruiste, qui respecte des droits des autres ou recherche le bien commun, quand cela ne prend pas le sens de « qui respecte la loi », de politiquement correct, voire de gentil et sympa…

Quant au journalisme « citoyen », il consiste à intervenir dans les affaires publiques pour émettre une opinion, faire une critique, soumettre une revendication, ou, tout simplement, présenter un point de vue sur le cours des affaires du monde. Il n’y a là rien qui diffère de l’usage public de la raison tel que le préconise Kant. Où est le problème, alors ? Faut-il vraiment s’indigner d’un usage - certes abusif ou à la mode - du beau mot de citoyen ?

Le problème est celui du rapport entre la politique et la technique.
L’auteur de ces lignes, lui-même citoyen et tenant un site où il exprime son humeur (de préférence, il est vrai, dans des domaines ou ses études universitaires ou se publications papier lui donnent un vague semblant de compétence) n’a absolument rien contre le fait que n’importe qui puisse publier sur la Toile. Chacun de nous peut disposer gratuitement avec quels fils RSS et après quelques recherches sur un moteur, d’une masse de dépêches, éditoriaux, articles étrangers, points de vues des acteurs, renseignements de témoins, opinions de communautés ou d’individus (notamment grâce aux blogs)… Et ce dans des proportions, à une vitesse, avec une richesse de choix et avec une facilité dont n’aurait jamais pu rêver un grand reporter ou un éditorialiste de renom d’il y a vingt ans.

Pendant, le même temps, le journalisme professionnel, celui des gens qui ont une carte et on fait des études pour cela, ressemble de plus en plus à celui que peut pratiquer l’internaute. Moins de temps, moins de budget, moins de recul, moins de déplacements, moins de sources primaires… Un journaliste passe la majorité de son temps à chercher de l’information sur Internet, et sur certaines chaînes d’information continue, une salle de rédaction est simplement occupée par des bureaux avec des écrans, face auxquels des journalistes piochent des images d’agence venues du monde entier et les pré-montent pour en faire de futurs sujets formatés sur un nombre précis de secondes. Le journalisme est devenu affaire de gestion de flux d’informations bien plus que de quête.
Dans ces conditions, il n’y a pas de raison que le travail des professionnels soit automatiquement bien meilleur que celui de certains « citoyens », qui, eux, ne sont pas soumis aux trois grandes contraintes :

- l’argent (les annonceurs, les demandes de l’audimat, la pression de la rentabilité),

-l’urgent (produire vite pour passer avant la concurrence, être plus « réactif »)

- et les gens (les rapports qu’entretiennent nécessairement les journalistes avec les milieux de la politique, de la « com », de l’économie et nombre de ceux que Jean-François Kahn surnomme les « bullocrates »).

Ne pas avoir les moyens de déposer les statuts d’une société de presse, de payer des locaux et des salaires, etc. n’est plus un handicap pour avoir des milliers de lecteurs. Et souvent l’opinion dominante dans les rédactions, le conformisme (inhérent à toute communauté qui tend à vivre en milieu endogène), le politiquement correct, le formatage des esprits, le mimétisme qui amène chacun à s’occuper des mêmes sujets que l’autre, le poids de l’agenda des médias sur le contenu des médias…, tout cela peut amener la caste médiatique à être singulièrement en rupture avec l’opinion et les soucis de l’homme de la rue.

À l’ère de la surabondance, quand tout semble gratuit et disponible sur le Net et que le temps passé face à l’écran concurrence fortement la presse écrite (et même chez certaines catégories d’âge, le temps passé devant la télévision) pourquoi faire une distinction entre « vraie » presse en ligne et simple bloggeur ou site privé ?

Nous objecterons à cela que la célébration sans nuance du journalisme privé comporte au moins deux risques :

- Celui de la démagogie, du « tout vaut tout », du populisme (l’idée que les « vrais gens » ont toujours raison contre les journalistes forcément serviles), la tendance à mettre sur le même plan l’expression d’une croyance ou d’une émotion et la pratique de la recherche de l’information suivant des règles théoriques plus ou moins admises par une communauté des pairs. Certes, il y aurait beaucoup de critiques à faire sur la déontologie du journalisme qui est violée tous les jours, sur le quatrième pouvoir qui est le seul à s’exercer sans contrôle populaire (celui de l’acheteur n’en est guère un), sur le caractère théorique de la séparation canonique entre fait et opinion, sur l’irresponsabilité de ceux qui peuvent se tromper et récidiver en profitant de l’amnésie de l’opinion (et des collègues). Mais, au moins comme référent idéal, ces principes existent. Libéré de toutes ces contraintes, le journaliste « citoyen » est toujours soumis au risque de devenir un Monsieur « Je sais tout » ou Monsieur « de Source-Sûre » prêt à relayer n’importe quelle rumeur (pourvu qu’elle semble contredire la « vérité officielle ») et tranchant de tout. Ou encore de se livrer à l’escalade de l’indignation permanente et de la dénonciation tous azimuts. Et ne parlons pas du risque de la pensée "copier/coller"...

- Second danger, celui de la clôture. Il est trop facile sur Internet de ne se tourner que vers les sources qui confirment nos préjugés, de faire circuler en boucle les mêmes contenus rhabillés autrement, de n’être en relation qu’avec ceux qui pensent comme nous, d’éviter toute confrontation, de ne débattre qu’avec ceux qui pensent dans les mêmes termes. Se libérer de certaines contraintes économiques (pas de clients, pas de patron, pas d’annonceur..) ou politiques (pas de pression pas de censure…) ne doit pas être un prétexte pour se soumettre à ses biais cognitifs, à la pression de ses pairs, au poids du groupe.

Il n’y a aucun moyen légal ou bureaucratique de se prémunir contre les dangers et nous ne pouvons faire appel qu’à l’auto-discipline. Mais, de grâce, ne l’affaiblissons pas par la célébration sans nuance de la société civile, de la communication, de la technologie libératrice et autres lieux communs qui traînent depuis vingt ans.





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