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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Intelligence économique et PME
Le Conseil Économique et Social s'y met

Où fixer les limites de l’intelligence économique ? Nous avions souligné ici même la différence entre les « sécuritaires » défensifs (ceux pour qui l’IE consiste essentiellement à garder des données sensibles ou à se protéger contre des attaques et crises informationnelles), des « veilleurs » (toujours en quête de données si possible sur le Web invisible et à l’aide de robots sémantiques compliqués) et des «stratégistes» (soucieux d’influence internationale).

On pourrait opposer pareillement une vision de l’IE comme méthode de gestion de certaines informations, donc comme un ensemble techniques neutres par définition - et une autre insistant sur la dimension de la relation entre le politique et l’économique. Du reste, du point de vue universitaire, l’intelligence économique fait le grand écart entre les sciences de l’information et de la communication et les sciences de gestion économique. Peut-être aurait-il fallu la classer dans les sciences politiques ?

Voir le débat sur le patriotisme économique. Avoué ou hypocrite, c’est la mobilisation des moyens régaliens pour favoriser les entreprises, les emplois, les capitaux nationaux.
Dans un récent document (26 ET 27 Septembre), «Intelligence économique, risques financiers et stratégies des entreprises», le Conseil Économique et Social se propose d’élargir la définition de Bernard Carayon le député auteur de deux rapports sur la question.

Du coup, ce dernier réagit sur son blog en reprochant au CES sa vision passéiste et "dépolitisée" de l'IE comme technique surtout défensive.
Pour, les politiques d’IE «doivent en effet se concentrer autour de secteurs clés identifiés comme stratégiques (aéronautique, défense, énergie, industrie pharmaceutique etc.). »

Le CES se donne plutôt comme priorité d’en étendre la pratique aux PME : non seulement pour les aider contre les risques de vol d’information, de désinformation de copie, de prise de participation hostiles ou prédatrices, mais aussi de les inciter à pratiquer l’IE de façon offensive.

Le CES préconise en effet d’explorer « des domaines d’action plus offensifs tels que l’attention portée aux marchés et aux consommateurs à l’échelle mondiale, l’anticipation de nouvelles règles internationales, les comportements socialement responsables qui renforcent les capacités d’innovation et assurent une avance essentielle de compétitivité pour les entreprises. » et ajoute « les efforts doivent être déployés par les acteurs de la vie politique, économique et sociale très en amont, notamment pour ce qui concerne la France lors de l’élaboration et des transpositions des directives européennes. »

Certes, l’intelligence économique n’est pas un luxe réservé aux seules grandes entreprises, aux multinationales détentrices de secrets planétaires qui mèneraient de pharamineuses stratégies internationales. Au contraire, les PME sont celles qui ont le plus à gagner à une utilisation intelligente de l’intelligence économique. « Utilisation intelligente » veut dire souple innovante, souvent en réseaux. Dans tous les cas, cette pratique doit respecter le principe que l’information pertinente sert avant tout à gagner du temps, des efforts, et donc à s’épargner des rigidités et des séries d’essais et erreurs inutiles, La « bonne » information n’est pas celle qui s’accumule en procédures, bases de données et rapports que personne ne maîtrise. C’est celle qui est utile et utilisée. Si les moyens, la compétence, ou le domaine d’excellence de la PME sont plus restreints que ceux des très grandes entreprises, c’est une raison de plus pour conserver un avantage relatif. Mais ce peut être aussi un atout.

Ceci vaut pour la protection du patrimoine informationnel : plus une entreprise dépend d’une innovation qui lui est propre, plus elle a développé une spécialisation en termes de savoir-faire et de pratiques, plus sa « niche écologique » est déterminée, plus les données et connaissances qu’elle détient comptent pour elle. Il est donc important de conserver le monopole de ce trésor immatériel. Ce qui est souvent plus facile quand ladite information circule à une échelle qui la rend encore gérable.

Bien sûr, l’intelligence économique n’est qu’en partie défensive. Elle va bien au-delà de l’art de conserve ses secrets. Une PME ne peut pas forcément se permettre de confier à des consultants extérieurs, à des machineries complexes voire à un personnel nombreux qui serait mieux employé ailleurs, la vaste tâche de scruter le monde. Un vrai travail de veille suppose se tenir au courant du marché, de la concurrence, de l’état des technologies et des législations, de facteurs géopolitiques ou sociétaux….

En revanche, une PME est un lieu plus adapté à la coordination interne entre les diverses fonctions, mobilisées par l’I.E Celles-ci sont tout à la fois stratégiques, sécuritaires, prospectives ; elles touchent à la gestion de la ressource (donc de l’initiative) humaine. Elles sont liées à la circulation interne d’un savoir utile, tournées vers la détection des signaux faibles et des tendances du marché.

Bref l’Intelligence Économique requiert des pratiques de transversalité, de partage et de sélection de l’information au quotidien. Cela demande polyvalence et souplesse, adaptabilité et vitesse de réaction. Plutôt que de posséder de gros logiciels ou de mobiliser des spécialistes des journées entières devant leur écran, il s’agit de savoir ce que l’on doit savoir, de le trouver, de le formuler et le faire savoir à qui il faut dans l’entreprise. Pour cela, il n’y a nul besoin d’être un mammouth bureaucratique.

Mieux vaut être au plus près des besoins réels. Mieux vaut être sensible de l’adaptation aux niches porteuses que suppose toute stratégie de développement ou de conquête des marchés. Mieux vaut aussi savoir mutualiser les tâches, échanger et s’entraider. Cela demande aussi de savoir utiliser les réseaux institutionnels de veille, de s’inscrire dans le cadre de l’intelligence économique territoriale, de jouer « gagnant-gagnant » en coopérant dans le cadre régional ou sectoriel. Voire souvent de profiter de toutes les opportunités qu’offre la coopération public/privé. Enfin s’il est un domaine où il y a intérêt à jouer en équipe, soit par secteur d’activité, soit suivant des critères de proximité (régions, bassins d’emploi), c’est bien celui de l’influence. Pour être présent là où se formulent les normes et les critères dont dépend l’avenir économique, comme pour faire valoir son point de vue en amont, notamment à Bruxelles, l’improvisation et le travail en solitaire ne sont certainement pas de mise.
L’intelligence économique est plus affaire de pratiques bien adaptées que de moyens ou de structures lourdes. À ce jeu, il vaut mieux parier sur David que sur Goliath.

D’autres notions à retenir dans ce rapport (même si toutes ne sont pas vraiment neuves) comme celle d’une charte professionnelle ou d’un label pour les cabinets d’intelligence économique, la généralisation des plans de sauvegarde en cas de crise, la nécessité d’anticiper les évolutions sociétales (. « Ces nouveaux éléments (développement durable, respect des droits sociaux, transparence financière et lutte contre la corruption) constituent des atouts à inclure dans la stratégie de l’entreprise et représentent pour l’avenir un des principaux ressorts de développement à moyen et long termes. »

D’autres propositions touchent aux rapports de l’État et de l’entreprise :

• Associer davantage les acteurs économiques à la préparation des négociations internationales
• Redécouvrir les bienfaits de la prospective au niveau national ou international
• Poursuivre le développement de l’intelligence territoriale
• Une meilleure défense des secteurs stratégiques et des intérêts nationaux vitaux
• Une aide de l’État pour mieux faire connaître la recherche et l’innovation françaises.
• Identifier des domaines d’excellence sur lesquels les efforts publics devraient être concentrés.

Enfin le Conseil Économique et Social suggère action à l’échelon européen avec une forte présence française (on prononce même le mot de lobbying) dans les négociations en amont, l’élaboration des normes, une action juridique (d’un procureur européen indépendant chargé de la protection des intérêts financiers de l’Union et la mise en place d’un Parquet européen.) et une structure européenne au service des PME, capable de coordonner leur action comme le fait la Small Business Administration européenne.

 La réaction de B. Carayon
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