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Sommes-nous en guerre ?

Christian Estrosi vient de déclarer que nous étions en guerre, la "troisième guerre mondiale" avec l'"islamo-fascisme" qui constitue partout une "cinquième colonne".
Pour mémoire :
- l'expression "cinquième colonne" est née pendant la guerre d'Espagne et désignait de supposés groupes d'espions et saboteurs sensés aider les quatre colonne militaires classiques de Franco contre les Républicains. Par la suite cinquième colonne est devenu une expression un peu complotiste pour désigner des agents dans l'ombre, obéissant à un État et infiltrant les arrières. Rien à voir avec les jihadistes, qui, précisément, sont animés par leur seul fanatisme et n'appartiennent pas à une organisation secrète d'État.
- l'islamo-fascisme est une contradiction dans les termes, sauf à faire du fascisme un synonyme de "très méchant" ou "très cruel". L'islamisme est un internationalisme qui veut instaurer la loi de Dieu sur toute la terre, le fascisme un nationalisme étatiste, généralement laïque, même s'il lui arrive de faire des compromis avec des églises, et qui veut soumettre un territoire ou son empire à la loi du peuple authentique et de ses chefs, certainement pas à un code religieux.
- s'il est évident que l'État islamique mène, au moins en Irak et en Syrie, une guerre sur et pour le territoire, guerre que l'on peut nommer insurectionnelle ou civile, qualifier les attentats ou les tentatives d'attentat en France d'actes de guerre est, évidemment, un pur effet rhétorique. Ni par le nombre de morts (hors les dix-sept de janvier dernier, l'islamisme tue très peu chez nous), ni par le caractère décentralisé et caché des groupes terroristes, tout à l'opposé d'une armée, ni surtout par leurs objectifs politiques (punir des caricaturistes, des juifs ou des catholiques) et non pas s'emparer du pouvoir ou imposer une paix favorable, le jihadisme français ne peut ressembler à une guerre.
- l'expression "troisième guerre mondiale" (comme d'ailleurs "islamo-fascisme" ou "fascisme vert") rappelle irrésistiblement le vocabulaire des néo-conservateurs américains comme Eliot Cohen ou James Woolsey. Mais eux avaient été plus loin encore en considérant que la guerre froide était la troisième et que les États Unis allaient gagner la quatrième, celle contre le jihadisme. Notamment en envahissant l'Irak.

Nous avions écrit à l'époque une livre "Quatrième guerre mondiale. Faire mourir et faire croire" pour démontrer cette conception qui était aussi celle de la "guerre globale au terrorisme" proclamée par G.W. Bush le 12 septembre 2001. Sans en infliger une lecture rétrospective au lecteur, nous reprenons ci-dessous un texte d'époque qui critique la notion de "nouvelle guerre mondiale".




1) La guerre est-elle mondiale ? (écrit en 2004)

Le programme « neocons » comprend l’élimination des groupes terroristes, des États voyous et des détenteurs d’armes de destruction massive, au besoin par une guerre dite « préemptive ». Mais il comprend aussi la démocratisation du Grand Moyen-Orient, le remplacement de dictatures par des gouvernements issus de vrais élections. Ce programme évoque une lutte sans limites ni frontières pour convertir la planète aux valeurs démocratiques ; il pourrait bien déboucher sur la guerre sans fin. Du reste, même ses « partisans » parlent de « long war » de plusieurs décennies

En face, d’autres partisans d’une autre guerre illimitée : les jihadistes. Leur but est l’extension universelle des terres d’Islam – et pourquoi pas le rétablissement du califat détruit par les Mongols en 1258 - .
Du moins, ils comptent mener un jihad, à leurs yeux, purement défensif, en tout lieu et sans limites contre les Juifs et les croisés.

En somme nous aurions connu en moins d’une génération trois bouleversements dans notre vision de la confictualité :

- La guerre froide, dont la caractéristique principale fut de ne pas éclater et de se traduire par une multitude de conflits locaux, tandis que les deux principaux acteurs se refusaient dans les faits à monter aux extrêmes

- La courte période entre les deux guerres du Golfe où il sembla un moment que l’Occident mènerait des guerres policières ou humanitaires (Première Guerre du Golfe, Somalie, Kosovo…) . Dans des opérations de « contrôle », menées au nom du concert des nations, les forts réprimaient des apprentis dictateurs (Saddam et Milosevic figurés comme nouvel Hitler), sauvaient des populations et des réfugiés et rétablissaient l’ordre du centre vers la périphérie

- L’ère ouverte par la proclamation d’une guerre « globale au terrorisme », que certains n’hésitent pas à qualifier de « quatrième guerre mondiale ».


Leur argument est que les États-Unis après avoir gagné la première Guerre contre les autocraties nationalistes européennes, puis la Seconde contre le fascisme, puis la troisième (la guerre froide) contre le communisme, devraient maintenant se battre au profit de l’humanité entière contre l’islamo-fascisme, ou contre « ceux qui haïssent la liberté ».

C’est une terminologie qui suscite des critiques et pas seulement sémantiques ; la moindre n’est pas que la proclamation d’une guerre mondiale risque de se transformer en prophétie auto-réalisatrice en guerre des civilisations, en guerre perpétuelle en vue d’une paix impossible, ou encore en machine à multiplier les ennemis.

Rappelons les principaux arguments contre la rhétorique martiale de « guerre mondiale » :

- Pas plus que la Guerre Froide, elle n’est vraiment mondiale, même s’il peut y avoir sporadiquement des attentats touchant des cibles dispersées dans tous les pays

- Ce serait faire trop d’honneur aux terroristes que de les mettre sur le même plan qu’une puissance étatique

- Il est impossible de faire la guerre au terrorisme, méthode de lutte au même titre que la Blitzkrieg et non entité nationale ou juridique.
Le terrorisme peut préparer la guerre (le temps qu’un groupe atteigne la taille critique où il peut mener une vraie guérilla, par exemple) ; il peut être un substitut de la guerre (pour ceux qui ont des bombes humaines mais pas d’avions ou de missiles) ;
il peut être un moyen de contrainte politique et symbolique (il vise davantage à un effet psychologique qu’à des résultats militaires) et à ce titre, il peut mener à une certaine paix (le retrait d’une puissance coloniale d’un territoire qu’elle occupait p.e.).

Mais en aucun cas, le terrorisme, si criminel qu'il soit, n’est un ennemi en soi.

- Certains ont proposé de parler de guerre « à l’islamisme » ou imaginé des formulations grotesques comme « lutte globale contre l’extrémisme violent » (Struggle Against Global Extremism) qui offusquerait moins les populations arabes. On se souvient de D. Rumsfeld parlant de Struggle against ennemies of freedom and civilization. Mais cela ne fait que traduire le même embarras à nommer « un » adversaire. Et pour cause. L’unicité de la guerre (contre des groupes clandestins, contre des idéologies, contre des régimes en raison de leur nature dictatoriale ou de leur volonté d’acquérir l’arme atomique) n’existe que dans la réprobation morale commune que suscitent toutes ces cibles.

- La criminalisation de la guerre, tendance à assimiler l’ennemi non pas à un égal avec qui l’on peut conclure un traité de paix reflet d’un rapport de force, mais à un ennemi du genre humain, incarnant un principe du Mal (et dont souvent son propre peuple serait la première victime qu’il faut libérer), ce principe-là, déjà inauguré lors de la Première Guerre Mondiale, atteint ses propres limites.

La quatrième guerre mondiale serait donc une métaphore (au même titre que guerre psychologique, guerre économique ou guerre des images). Au moins autant qu’à désarmer des armées ou occuper des provinces, elle vise des fins d’affirmation symbolique et des effets de croyance :
-Gagner une bataille « pour les cœurs et les esprits »,
-Dissiper le mythe d’une pusillanimité de l’Occident face à la violence,
-Compenser l’humiliation du 11 Septembre,
-Désarmer jusqu’à la moindre velléité d’attaquer les USA,
-Répandre sur la Terre l’amour de la liberté (ou du moins les régimes démocratiques et de marché bien intégrés dans la mondialisation).

Mais cela se traduit au final par de vrais bombardements sur de vraies capitales et l’occupation de pays par de vraies troupes.

Une mission, qui, par définition, ne peut se borner dans l’espace et dans le temps est bien planétaire. Et il s’y oppose bien une stratégie terroriste planétaire. Elle choisit ses cibles en fonction de critères tout aussi symboliques (des tours, une boîte de nuit, une ambassade, les moyens de transport dans ou vers une capitale européenne, une zone touristique, mais aussi une représentation d’un régime arabe « collaborateur », un lieu de culte,…). Elle se révèle aussi comme sans frontière.



2) Est-ce une guerre ?

On peut définir la guerre par des critères objectifs. Le plus évident est un certain type de mortalité : «état d’un groupe humain souverain, c’est-à-dire doté d’autonomie politique, dont la mortalité comporte une part d’homicides collectifs organisés et dirigés. » (pour le Glossaire polémologique des termes de violence). Des ONG (tel le Sipris dans son rapport annuel) se livrent à une atroce comptabilité d’où il ressort :

- Que le nombre des conflits n’a pas augmenté depuis la fin de la Guerre froide, au contraire.

- Qu’il n’y a aucune commune mesure entre le caractère mortifère d’un conflit et sa capacité d’intéresser les médias occidentaux.

- Que les conflits à faible technologie ne sont pas moins mortels que ceux qui emploient des armes plus modernes. Dans tous les cas, que les taux de pertes des armées high tech sont sans commune mesure avec celle de leurs adversaires.

- Que les conflits modernes tuent surtout des civils. Il vaut souvent mieux être militaire pour sauver sa peau (ce paradoxe s’est révélé lors de la première guerre du Golfe : statistiquement, le taux de mortalité des GI’s sur le front était moins élevé que celui des jeunes gens du même age restés au pays).

- Qu’il y a eu plus de 175 conflits armés faisant sans doute trente millions de morts depuis 1945, mais qu’ils impliquent de moins en moins des armées régulières dans une relation symétrique.

Il est bien connu que la guerre est la période où les pères enterrent les fils et non le contraire, mais elle ne se réduit pas à des chiffres de mortalité.

Elle est aussi selon la définition d’Alberico Gentilis dans son De jure bellis de 1597 : armorum publicorum justa contentio. (La guerre est un conflit armé, public et juste). Depuis, toutes les définitions juridiques ont combiné avec plus ou moins de bonheur ces notions :

- Un conflit, or la notion de conflit suppose un concept très particulier : celui de victoire. La victoire est la situation théorisée par Clausewitz où la volonté d’un des acteurs cède à l’autre et où il renonce à l’usage des armes. On notera que la victoire est en principe synonyme de paix. Comme le faisait remarquer Saint Augustin « Nous faisons la guerre en vue de la paix », donc en vue d’un ordre politique stable du monde, excluant la reprise du conflit. Cet ordre souvent concrétisé par le droit, certes favorables à nos intérêts ou conforme à nos idéologies, s’inscrira dans l’histoire. Même la paix des cimetières par extermination de l’adversaire, reste une paix.


- Des armes, outils spécifiques pour cette activité, outils qui agissent sur les corps, mais aussi sur le cerveau d’autrui, notamment par la peur. Les armes sont avec les médias les deux seuls instruments destinés à opérer sur le psychisme humain.


- Ce conflit doit être mené par une communauté (tel «le peuple en arme» ou les guerriers de la tribu), au nom d’une communauté et pour le bien supposé d’une communauté (même si chacun sait bien en réalité que les guerres peuvent servir la fantaisie du Prince ou les intérêts des marchands de canons). Cette communauté a une identité organisationnelle et symbolique


- Le conflit a par conséquent une durée, résultant de cette organisation finalisée. Il ne se résume pas à une seule bataille, et vise à une perspective à plus ou moins long terme. On est ou bien en état de guerre ou bien état de paix, et ce pour un certain temps. Certains pensent même que le conflit est une action pour l’histoire voire pour l’éternité.


- Enfin le conflit est juste au regard de ses acteurs. Phénomène altruiste (on lutte et l’on meurt pour les siens), c’est aussi un phénomène moral, soutenu par une notion de Bien, par contraste avec une violence privée, condamnable et de statut inférieur.



3) Adieu à la guerre ?

Nous assistons visiblement à la confusion de toutes les catégories que nous pensions immuables. Et la fameuse phrase de Clausewitz, « la guerre est un caméléon », prend un sens ironique.

Ainsi dans le cadre de la Global War On Terror :

- Personne ne peut plus définir le critère de la victoire. Comme l’avait répondu D. Rumsfeld à un journaliste, la guerre prendra fin « quand personne ne songera plus à s’en prendre au mode de vie américain » Sans capitale ennemie à occuper, sans généraux pour signer une reddition ou même sans population adverse à exterminer, la victoire devient vague. Et la victoire adverse semble tout aussi utopique (l’établissement d’un émirat salafiste à Washington D.C. n’étant pas envisageable à très court terme).

- Tout devient arme : l’information, la propagation de la terreur, les armes non conventionnelles la guerre économique, les médias, les attaques informatiques, bref tout ce que la stratégie chinoise nomme guerre illimitée.

- L’identité des acteurs et la désignation de l’ennemi sont tout aussi problématiques : axe du Mal, terrorisme, islamisme, États voyous… Peut-être même s’agit-il de faire la guerre au sentiment de peur ou à l’hostilité elle-même.

- La durée du conflit (dont il devient difficile rétrospectivement de décider quand il a éclaté) est inimaginable. D’où le fantasme d’une guerre perpétuelle puisqu’elle vise à une paix perpétuelle.


Pour autant faut-il seulement incriminer le seul délire idéologique des néo-conservateurs et un délire symétrique des jihadistes) et se contenter d’imprécations contre les extrémismes ?

Il nous semble que la guerre est menacée de façon bien plus générale et par le fort (même non bushiste) et par le faible (même non-islamiste), le tout pour des raisons plus structurelles.

Côté du fort, souvenons-nous, avant le 12 Septembre :

- De la pratique des opérations humanitaires ou du droit d’ingérence aux dépens des souverainetés, des opérations dites Peace building, Nation Building, Operations Other Than War, Preemptive strike et autres méthodes d’intervention d’urgence, de renversement de gouvernements, de contrainte à but humanitaire ou judiciaire (châtier des tyrans et des épurateurs ethniques)

- du mythe de la guerre zéro mort, qui devait résulter de l’énorme supériorité occidentale en moyens de surveillance électronique et de frappe ciblée instantanée à distance (sensor to shooter sans délai, sans limitation de distance et en tout lieu de la Terre)

- de l’utopie de la cyberguerre, de la guerre en réseaux (netwar), de l’action psychologique (psyops) en lieu et place des moyens classiques

- de la doctrine de la Revolution in Military Affairs. Son principe est que la supériorité en matière de technologies de l’information et de la communication et notamment la possession d’armes intelligentes placera les ennemis comme « sous l’œil de Dieu ». Combattus par écrans interposé, prêts à subir le Shock and Awe… (choquer et sidérer) tombé du ciel, les criminels, forcément archaïques, subiraient la guerre comme châtiment.

Évidemment tout cela s’est heurté à quelques constats évidents :

- Le territoire nié se venge. Les enracinés (les rebelles, les résistants) rendent l’occupation insoutenable aux « modernes » censés les libérer.

- Le high tech ne vaut pas grand chose contre la guérilla urbaine et pas toujours contre la guérilla des campagnes

- Le volant de dissuasion ne dissuade ni Téhéran, ni Pyong Yang

- La part de répression ne réprime ni les kamikazes ni les chefs jihadistes en fuite…

- La politique d’assèchement des sources du terrorisme multiplie les terroristes

Bref c’est l’échec de l’idée d’abolir la conflictualité soit par la modernité (années 90: élargissement du modèle occidental, nouvel ordre international) soit par la radicalité (années 2.000 : guerre à l’axe du mal).

Côté du faible les symptômes ne sont pas moindres :

- massacres de civils par des milices

- passage de provinces entières sous les contrôle de groupes mi-mafieux, mi-politisés comme les guérillas dégénérées

- extension des zones grises

- désordres dans les « États échoués »

- menace d’utilisation –pour le moment théorique- d’armes du pauvre, biologique, chimique, nucléaire sale


De façon plus générale, plus nous nous éloignons du modèle classique du conflit (revendications, souvent territoriales, montée des passions nationalistes, explosion de l’hostilité en conflit ouvert), plus il devient difficile de fixer un seuil entre violence privée ou criminelle armée et violence politique, guerre civile ou internationale.



Conclusion

Faut-il renoncer à comprendre la guerre ou à la nommer ? Pour notre part, nous avions parlé des nouvelles violences symboliques et techniques et plaidé pour une polémologie qui ferait une juste place aux signes et symboles.

Mais peut-être faudrait-il, nous Européens, commencer plus modestement à repenser l'absence de paix. (en renversant la phrase de Hobbes pour qui la paix est la simple absence de guerre) ?



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