huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
Sénat US: pas de liens Saddam/ ben Laden
Mensonge d'État et refus de la réalité

Pensez-vous que Saddam Hussein a été personnellement impliqué dans le 11 septembre ? 43% des Américains répondent oui dans un récent sondage. Retour sur un singulier refus de la réalité en dépit ou à cause de la surabondance de l’information.

Dans un rapport contesté par la Maison Blanche et remis en Septembre, le Sénat
Les services de renseignement, eux, étaient beaucoup plus prudents dans leurs affirmations. Ce sont donc bien les éléments néo-conservateurs qui ont brodé et monté la fable d’al Zaqaoui « chaînon manquant » entre le régime honni qui se préparait à fabriquer l’arme atomique et les responsables du 11 septembre. Tout au contraire, affirme le rapport, Saddam Hussein s’efforçait de capturer et d’éliminer les jihadistes sur son territoire. Du reste, ceux qui visitent les sites islamistes savent bien que ceux qui combattent en Irak prennent bien soin de rappeler qu’ils n’ont jamais aidé le régime de « l’athée communiste » SaddaM

Ce qui précède n’est probablement pas un scoop pour les visiteurs de ce site (surtout s’ils ont lu les textes de l’auteur sur la guerre d’Irak). D’une part, il existait une haine profonde entre les salafistes et le régime laïc et socialiste de Bagdad, ce qui rendait la chose invraisemblable. D’autre part toutes les preuves avancées pour établir un lien entre Saddam et les jihadistes reposaient soit sur de la désinformation pure et simple (comme les mystérieuses rencontres enter Mohamed Atta et les services secrets irakiens) soit de la spéculation.

L’intérêt du rapport n’est pas tant de montrer la place du mensonge dans la justification de la guerre d’Irak (est-ce vraiment une chose sur laquelle il faille beaucoup argumenter en France. Il est de démontrer comment, en dépit d’immense moyens de surveillance et d’intelligence au sens anglo-saxon, la Nation la plus puissante peut être égarée dans ses grands choix stratégiques. Cela s’explique par l’action de quelques hommes qui ont sélectionné et orienté l’information « montante » depuis le services de renseignement vers les décideurs (et vers les médias) jusqu’à leur faire dire le contraire de ce qu’elles signifiaient au départ. Mais l’autre problème que soulève les rapport est l’incroyable imperméabilité d’une partie de l’opinion US aux informations nouvelles, argumentées, prouvées qui contrarient ses mythologies (dont celle de l’ennemi unique).

Nous sommes en présence de ce que nous avions qualifié ailleurs de « sur-croyance »

Ce que nous écrivions en 2003 :

L’efficacité et la structure de la propagande vaut ce que vaut sa réception. Or une multitude d’indices témoignent du développement d’un phénomène qui pourrait se résumer comme celui de la « preuve surabondante », ou de la « surcroyance ». La surcroyance est une forme extrême de la façon chacun de nous se protège des nouveautés dérangeantes et ignore les faits contraires à ses préjugés. Elle consiste donc à déformer ou surinterpréter la réalité dans le sens conforme à ses attentes.

Pour prendre une autre comparaison, la surcroyance apparaît comme version idéologique du phénomène connue en psychologie comme dissonance cognitive : le processus par lequel un individu modifie ses jugements et opinions pour les mettre en accord, à « moindre coût » psychique, avec les comportements qu’il adopte, les normes du groupe social auquel il s’intègre,... C’est une façon de réajuster ses croyances partielles à l’image globale que l’on se fait de la réalité et de se trouver des bonnes raisons d’être devenu ce que l’on est. Cette grille pourrait aussi bien expliquer pourquoi nous reprenons à notre compte les arguments publicitaires qui correspondent à nos habitudes alimentaires, ou pourquoi nous adoptons si facilement les jugements prédominant dans notre milieu.

La foi en la perversion de l’ennemi est si enracinée que le public U.S. « surcroyant »
a) ne retient et ne croit que les faits conformes à ses préjugés,
b) oublie les démentis font subir à ses croyances
c) est persuadé que des faits imaginaires ont été fermement établis voire abondamment rapportés par la presse.

D'où quelques paradoxes qu'on pourrait nommer de la preuve inutile. Ainsi, nous nous souvenons tous des médiamensonges de la première guerre du Golfe. Promis, juré, on ne nous y prendra plus ; n'est-ce pas ? Nous ne croirons plus aux fausses quatrièmes armées du monde, aux marées noires imaginaires, aux armes secrètes abracadabrantesques, aux soi-disant capitaines irakiens repentis témoins d'horreurs dans les caves de Saddam, ni aux bébés koweitiens dont les couveuses auraient été débranchées !

Pour prendre ce dernier exemple, s'il est une forgerie bien démontrée, c'est bien celle-là. Elle a fait l'objet de livres (notamment l'excellent : Second Front : Censorship and Propaganda in the Gulf War de John R. Mc Arthur) et d'émissions. Nayirah, l'infirmière, témoin de 15 ans, entendue par les Nations Unies, qui disait avoir vu des soldats irakiens débrancher des couveuses dans les hôpitaux koweitiens s'est révélé être la fille d'un ambassadeur du Koweït à Washington. On sait que l'autre témoin supposé des faits, le Dr. Behbehani, qui depuis a reconnu son imposture, était dentiste, pas chirurgien de l'hôpital de Koweït City. On sait que toute la campagne sur les atrocités irakiennes était mise en scène par la compagnie de relations publiques Hill and Knowlton moyennant 11 millions de dollars. Bref le faux semble démontré.

Pourtant, comme le signale le Washington Post, du 7 décembre, 2002, la fable est reprise dans l'émission "Live from Baghdad" sur HBO qui ajoute même ce détail : ce sont les propagandistes irakiens qui auraient manipulé les reporters de CNN en les laissant enquêter sur place. Et la moitié environ du public américain se souvient de l'histoire comme vraie, proportion qui a sans doute augmenté après diffusion de l'émission.

Autre exemple : les « preuves » de l'implication irakienne dans les attentats de New York, notamment une rencontre à Prague entre Mohamed Atta, le chef des kamikazes, et un agent irakien. Le Premier ministre tchèque a démenti qu'Atta ait été filmé en compagnie de cet agent irakien, Ahmed Khalil Ibrahim Samir al-Ani. Selon Dana Post du Washington Post (journal qu'on pourrait difficilement qualifier de pacifiste ou pro islamiste), même la CIA ne croit plus ni à cette rencontre, ni à un quelconque lien entre Al Quaïda et Saddam via des groupes fondamentalistes réfugiés au Nord de l'Irak, comme Ansar Al Islam. Le dossier serait donc vide, sauf à prendre au sérieux les affirmations d'une ex-maîtresse de Saddam, Mme Lampsos, qui prétend que Ben Laden était en contact avec le maître de Bagdad


Suivant un sondage mené par the Knight-Ridder News 0rganization, 41% des Américains croyaient que l’Irak possède l’arme atomique, 36% ne se prononçaient pas et 24% seulement savaient que Saddam n’avait pas la bombe. Or, même les faucons de la Maison-Blanche n’ont jamais prétendu que l’Irak était une puissance atomique, mais seulement qu’il était sur le point fabriquer sa bombe (un bruit qui courait déjà en 1991). Un sondage commandé par le Council on Foreign Relations montrait pareillement que les deux tiers des Américains étaient persuadés que l'Irak est derrière les attentats du 11 Septembre, proportion qui n’a guère bougé deux ans après les attentats ,. Selon d’autres études plus d’un tiers des Américains étaient même convaincus qu’il y avait des citoyens irakiens au nombre des kamikazes du 11 Septembre, alors qu’il n’y en avait aucun, mais en revanche beaucoup de saoudiens.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner d’une enquête d’après-guerre montrant que quelques semaines après la prise de Bagdad 41% des Américains s’étaient convaincus que leurs troupes avaient effectivement trouvé des Armes de Destruction Massive.

Le phénomène d’anticipation nourri par l’hystérie médiatique (tout savoir, tout de suite, y compris l’avenir) contribue certainement à ces « fausses reconnaissances ». Le statut de faits réels et des spéculations n’est plus si clair.

C’était le cas pour les cavernes de ben Laden à Tora Bora ou pour les souterrains de Saddam sous Bagdad : dans les deux cas, des images virtuelles de bases secrètes à la fois vastes et pourvues des derniers perfectionnements technologiques ont servi de soutien à une croyance qui doit sans doute davantage au souvenir des films de James Bond qu’à la réalité. Mais elle est restée profondément enracinée : la description d’objets imaginaires leur confère une existence virtuelle.



Le discours sur les A.D.M. ou sur les liens Al Quaïda/ Irak a donc fonctionné au moment nécessaire et sur son public prioritaire. La question est donc : pourquoi pas sur le reste du monde ? L’incapacité du pays qui a inventé CNN, Hollywood et Nike à vendre sa guerre hors frontières, traduit un phénomène plus profond que la « résistance des récepteurs » chère aux science sociales. C’est le rapport entre réalité, réalité représentée et réalité acceptée est maintenant remis en cause.


Tous ces indices confirment que nous pourrions être entrés dans un troisième cycle : celui de la simulation justement. Baudrillard avait envisagé le triomphe de la simulation, non pas l’imitation même falsifiée ou esthétisée de la réalité, mais son remplacement par des signes du réel, comme par un réel plus vrai que le vrai . La simulation disait-il « n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel ou d’une substance. C’est la création par modélisation d’un réel sans origine, sans réalité : un hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte et ne lui survit plus. C’est la carte qui précède le territoire.”

Autant dans sa motivation (la guerre préemptive pour prouver l’existence d’une menace) que dans sa forme (la production d’une télé-réalité guerrière après sa modélisation) ou dans son modèle théorique (la guerre de l’information parfaite par écrans interposés) la dernière guerre de 2003 a surabondamment vérifié cette idée. Le passage à l’acte ou au réel apparaît dans les trois cas comme un simple processus de confirmation, un test du modèle simulé. Après la guerre humanitaire, la guerre sécuritaire est la guerre probante qui cherche à nous persuader de sa propre vérité..

La notion de guerre de simulation a aussi un sens plus concret. Côté américain, c’est une guerre pour faire croire pour établir les critères de la crédibilité. C’est un conflit dont l’enjeu est la détermination de ce qui est réel. »

 Sur la guerre d'Irak
 Imprimer cette page