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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
IE et techniques d'influence
L’intelligence économique ne consiste pas seulement à savoir quelque chose (par la veille) ni à protéger ce que l’on sait (en assurant la sécurité de son patrimoine informationnel). Elle suppose aussi une capacité d’influencer, c’est-à-dire provoquer chez d’autres acteurs des comportements ou des attitudes favorables à desseins, sans avoir à recourir à la force ou sans promettre de contrepartie.

L’influence à des techniques pratiquées et enseignée par des spécialistes depuis vingt-cinq siècles : le projet d’agir sur le cerveau d’autrui à travers des mots ou d’autres signes date des sophistes grecs. Ceux-ci systématisent des recettes ou stratégies (il s’agit bien de stratégie, puisque le but est de vaincre une résistance et une volonté en utilisant au mieux ses propres forces, même s’il s’agit ici de forces intellectuelles ou de simples mots). Le but est d’abord de persuader un interlocuteur : lui faire accepter une proposition ou un jugement, lui faire aimer ou condamner une cause ou un personnage.

En ce sens la publicité moderne n’est qu’une version contemporaine et souvent imagée de cet art. Certaines techniques d’influence se présentent d’ailleurs comme telles et se pratiquent ouvertement. La publicité, les relations publics, le marketing, la communication externe…, autant de variantes de la vieille méthode persuasive : elles consistent à argumenter et à séduire, à vanter son produit ou sa marque. Cela se fait à visage découvert dans des espaces réservés à cette activité, face à interlocuteurs conscients du processus auquel ils sont soumis. Du moins en principe.

Mais d’autres techniques sont plus complexes. Elles sont indirectes en ce sens que leur but immédiat et affiché n’est pas d’obtenir un avantage économique (faire acheter, par exemple) ; mais de défendre des intérêts en faisant intervenir un tiers : en amenant le législateur à prendre une décision favorable à une certaine activité, en formant les goûts ou opinions du public dans le sens désiré, éventuellement, en suscitant des obstacles contre ses concurrents. Toutes ces techniques ont en commun d’intervenir à un degré ou à un autre sur la façon dont ses cibles (décideurs, médias, public) perçoivent et évaluent une certaine réalité, parfois très en amont et de manière très dissimulée.

Pendant tout le XX° siècle, nombre de chercheurs ont analysé et dénoncé avec raison, les «manufactures du consentement», telle la propagande d’État ou la publicité. Ils ont tenté d’en montrer les bases scientifiques, autant que les limites. Encore s’agissait-il de stratégies directes, ostensibles, de persuasion. Celles que nous désignerons comme indirectes procurent du pouvoir ou causent un dommage à un concurrent ou adversaire à travers des médiations : relais d’opinion, médias, contrôle des flux informationnels, formatage des modes d’appréciation et des comportement.
On parle suivant le cas de désinformation, affaires publiques, diplomatie publique, emprise médiatique, déstabilisation informationnelle… Ces méthodes ne sont pas toutes scandaleuses, immorales ou terrifiantes et leurs résulats peuvent se révéler aléatoires.

On les trouve employées en géostratégie, en intelligence économique, dans la vie publique ou culturelle
En IE, le très vaste champ des stratégies indirectes englobe donc aussi bien des politiques globales d’image menées par des pays ou des activités de lobbying légales (et bien acceptées dans certains pays) que des manœuvres bien plus obscures et agressives de déstabilisation informationnelle d’une entreprise.

Et cela dans un environnement précis et à une époque précise. Un technique rhétorique connue depuis l’Antiquité ou une méthode de désinformation ou de guerre culturelle inventée pendant la guerre froide peuvent toujours resservir, mais il faut singulièrement les adapter au contexte.

Il présente trois caractéristiques principales pour ce qui nous intéresse :

- Nous vivons dans ce qu’Ulrich Beck nomme «société du risque», un système obsédé par l’éventualité de la catastrophe, du danger industriel ou sanitaire, par les conséquences imprévues et inquiétantes du développement et de la science. Évaluation et surtout répartition du risque semblent tenir dans notre imaginaire la place qu’occupaient auparavant développement et répartition des moyens de production. Mais qui dit risque dit événement futur et incertain. C’est en jouant – dans un sens ou dans l’autre – sur notre perception du risque, en convoquant expertises et anticipations, en profitant de nos peurs ou de nos ignorances que se développent de nombreuses stratégies de contrôle ayant parfois d’énormes enjeux économiques.

- Cette société est à la fois mondialisée et hypercompétitive. Tandis que marchandises, capitaux et modèles culturels se jouent des frontières et que l’opinion se mondialise elle aussi, tout semble avoir des conséquences sur tout. Un accident industriel dans le pays A ou une panique boursière dans le pays B joue sur le marché du pays C et les investisseurs du pays D donc sur le résultat d’une société dans le pays E et sur l’emploi dans le pays F et ainsi de suite. Ce processus peut être accéléré ou contrarié par l’emprise de médias, de groupes intervenant dans le débat public ou d’experts et autorités, par des campagnes de communication ou de désinformation… Autant de champs ouverts aux stratégies indirectes.

- Nous vivons dans une société qui se veut de l’information. Non seulement l’information (au sens des «nouvelles») circule vite et provient de sources toujours plus diversifiées et moins contrôlables (notamment Internet qui concurrence singulièrement les vieux médias), mais la valeur économique de l’information (savoirs que l’on possède, données que l’on gère, image que l’on engendre) est au cœur de l’activité économique. Raison de plus pour recourir à l’influence en exploitant les technologies de l’information et de la communication.

Le lobbying d’abord, une notion qui ne cesse de s’étendre. Il s’agit au minimum de l’action de groupes de pression – éventuellement représentés par des professionnels de la chose - et au service d’intérêts, et tentant d’agir sur le politique sans se présenter aux élections. Ils tentent d’infléchir un pouvoir dont ils ne sont pas dépositaires. La notion même de pression évoque l’idée d’employer un poids (y compris le « poids des mots ») au point le plus juste pour infléchir une force. La placer là où il pèse le plus lourd en somme.

Une définition étroite réserve la notion d’intérêts aux intérêts économiques, mais il peut aussi s’agir d’intérêts au sens de ceux de communautés humaines, d’idées ou d’idéologies…
Et en ce sens des institutions aussi différentes que des Organisations Non Gouvernentales ou des centres de recherches de type « think tanks » peuvent aussi pratiquer le lobbying. Sans parler du lobbying que l’on attribue facilement à tel ou tel réseau ethnique, religieux, national, professionnel, idéologique… Le très vaste éventail du lobbying est largement déterminé par les traditions politiques et les cultures des pays où il s’exerce.

Quant à la forme de la « pression », elle varie considérablement : argumentation, mise en valeur d’une image, marchandage, mobilisation de groupes partageant les mêmes objectifs, influence à travers les médias et l’opinion, corruption, menace, voire attaques par le biais de l’information contre des individus ou des Institutions. Le tout est inefficace si le lobbyiste ne commence pas par acquérir l’information pertinente au bon moment, par évaluer les dangers, les opportunités, les rapports de force (ce qui rejoint très largement la veille).

D’autres techniques d’influence visent uniquement à la paralysie d’un rival par la déstabilisation, la désinformation, la rumeur. Elles suscitent des obstacles, attentent à l’image de l’autre, le décrédibilisent parfois simplement lui font perdre du temps et de l’énergie. Les nouvelles technologies,
à commencer par Internet, ne prémunissent pas contre les crises ; elles les multiplient. Internet favorise les rumeurs, le « pilori numérique » que constituent les sites ou forums agressifs, parodiques ou dénonciateurs, l’intoxication, la panique, l’attaque anonyme, bon marché, sans frontières… Et surtout, la Toile est le royaume de l’urgence. Le temps représente un facteur crucial. Ceci va du « déni d’accès » à la course de vitesse entre médias et versions des faits, du temps qui manque pour se confronter à l’imprévisibilité future.




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