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Qui est anti quoi ?
Un préfixe pas très fixé

En cette période d’universités d’été des partis, voici qu’apparaît un « rassemblement antilibéral de gauche » et que se multiplient les collectifs du même nom. Cette innovation sémantique repose sur le postulat qu’il existe une gauche libérale honteuse qui serait celle de Ségolène, du PS,, etc. Ou encore il n’y aurait plus pléonasme à accoler gauche et antilibérale. Curieux aveu de faiblesse que de se définir comme minoritaire à l’intérieur de son propre camp et comme une force de « résistance » au libéralisme gagnant les esprits, ce qui équivaut à lui accorder le bénéfice du sens de l’histoire.

Tandis que la droite qui a toujours aimé se dire « libérale et sociale » ne songe plus à se dire anticommuniste (ce fut pendant des décennies un terme fort sulfureux, rappelez-vous le fameux « un anticommuniste est un chien » de Sartre). Elle ne pense pas davantage à se définir comme antisocialiste ni même à employer des périphrases comme « antibureaucratique » ou « antiétatique ».
Sauf antifascisme et antiracisme, plus petits communs dénominateurs de la gauche de tradition (d’autant plus rassembleurs que personne ne se déclare ouvertement fasciste ou raciste), les mots commençant par anti (et finissant souvent par isme) sont en perte de vitesse.

Sous peine d’apparaître comme archaïque, mieux vaut se défendre de professer l’anticapitalisme des années 60-70, l’antisionisme vite suspect d’antisémitisme, l’antieuropéisme qui, lui, sentirait le populisme ranci. Bref, il faut toujours lutter, se mobiliser, mais ne jamais nommer un ennemi trop précis (à la rigueur : l’ultra-libéralisme, l’archaïsme ou l’intolérance). Comme dans la publicité d’un supermarché, il faut positiver. Et ne plus s’en prendre aux idées ou les intérêts de son adversaire, mais à ses traits de caractère : archaïsme, cynisme, utopisme…

En revanche, tout ce qui est précédé du préfixe alter (altermondialisme, alternative) ou tout ce qui prétend penser, gouverner, produire autrement, tout ce qui nous affirme qu’un autre monde, une autre mondialisation, une autre économie sont possibles, tout ce qui nous appelle à reconnaître, respecter, découvrir l’Autre est assuré du succès médiatique. Ces formulations vagues ont un double avantage. Le nostalgique peut satisfaire son regret du « soyons réalistes, demandons l’impossible » et persévérer dans l’esprit d’utopie, sans avaliser un contre-modèle qui finirait peut-être par s’incarner de façon déplaisante. Quant aux réalistes, ils se rassurent en se disant que tant d’altérité pourrait bien dissimuler beaucoup de timidité.

Mais parmi tous les « anti » sortis de l’air du temps, il en est un qui a un destin particulier : l’antiaméricanisme.. « Je ne suis pas antiaméricain, mais… » est un leitmotiv honteux qui rappelle « Je ne suis pas raciste mais…. »

Sa critique, donc l’anti-anti-américanisme est devenue par rebond un genre florissant dans lequel s’illustrèrent autant un Revel qu’un BHL ou un Adler. L’anti-anti considère l’antiaméricanisme comme forme d’idéologie de ressentiment et de dissimulation, d’ailleurs responsable de la plupart de nos malheurs. Ce serait l’alibi de tous les renoncements : refus de voir l’avenir ou d’accepter la globalisation, lâcheté face au terrorisme, incapacité à remettre en cause ses archaïsmes.
A.Adler pousse le raisonnement jusqu’au bout « Si Engels disait que l’antisémitisme était le socialisme des imbéciles, l’antiaméricanisme français est une version politiquement correcte de l’antisémitisme. Après la Seconde Guerre mondiale, il n’est plus possible en France de dire contre les Juifs tout ce que les gens aimeraient pouvoir dire, mais contre les Américains, on peut presque tout dire. » (Courrier International 11 Octobre 2002). Donc gare à vous si vous vous plaignez de l’endettement US ou critiquez la politique des néo-conservateurs car le ventre est encore fécond dont est sortie la bête immonde. Vous mangerez trois hamburger pour chasser la tentation et vous repentiez en sifflant quelques vieux rocks, mon fils.

La vaste catégorie « antiaméricanisme » recouvrirait historiquement des attitudes culturelles diverses : mépris aristocratique envers une société égalitaire, crispation populiste du ronchon à béret basque, ressentiment du ringard dépassé par la modernité… Aggravant son refus de l’universalité par son agressivité paranoïaque, l’antiaméricain symbolise la redondance de l’odieux par le pitoyable.

Avantage collatéral : cette caricature suggère que l’anti-antiaméricain est un anticonformiste face à l’antiaméricanisme, pensée dominante. L’anti-anti devient ainsi rebelle à peu de frais .

Pour lui l’antiamérician, primaire forcément primaire est :
- psychorigide (il ne comprend pas que le monde change et projette toutes ses angoisses sur une Amérique imaginaire),
- dangereux (sa haine des USA, qui pourrait bien dissimuler une haine du Juif, est celle d’un raté qui déteste la réussite, d’un chauvin qui refuse ce qui est universel, d’un envieux qui rêve secrètement de la prospérité et du mode de vie américains mais feint de les mépriser, …)
- manipulé, puisque les idéologies ou les régimes les plus suspects instrumentalisent l’anti-américanisme…
- hypocrite puisqu’il n’applique pas les mêmes critères d’indignation aux USA et à d’autres pays ou d’autres régimes
- niais puisqu’il attribue à la puissance étasunienne la responsabilité de tout ce qui se passe de mal dans le monde et qu’il verse facilement dans la théorie du complot (en réalité les terroristes du 11 septembre sont manipulés par la CIA, en réalité la crise du pétrole sert les intérêts des Texans qui tirent les ficelles…)
- lâche puisqu’il critique un système qui le protège et favorise la liberté d’expression
- réactif, plein de ressentiment, atrabilaire, ronchon…

Au total l’antiaméricanisme apparaît aux « anti-anti » comme le crime idéologique par excellence, sans commune mesure avec l’hostilité que les peuples éprouvent à l’égard d’autres plus puissants, ou plus faibles, ou plus proches, ou plus dissemblables…. L’antiaméricain fait des USA le symbole de la puissance, de l’avidité, du fondamentalisme, de l’argent, de l’inculture, de l’arrogance, de l’ignorance de l’autre, de la régression sociale, bref un mal absolu qui justifie sa propre impuissance. Tous les laissés pour compte de l’économie, de politique, de la culture trouvent là leur bouc émissaire. En jugeant l’Amérique, ils se jugeraient eux-mêmes.

Ouf ! Que répliquer à de telles tirades ? Que l’Amérique n’est pas une. Que l’on peut aimer Henry James et détester Dan Brown. Reconnaître le nombre de prix Nobel US sans envier les high schools. Condamner Guantanamo et donner en exemple les commissions d’enquêtes ou certaines jurisprudences de la cour suprême. Ne pas confondre un Texan avec un intellectuel de la côte Est. Regretter l’intervention en Irak, sans être un partisan de Saddam ou d’Oussama. On a presque honte d’énumérer de telles évidences.
Surtout, le cercle infernal du pro et de l’anti fonctionne autour d’un objet imaginaire qui mêle critique (ou éloge) de l’économisme, de la technique, du consumérisme, de la mondialisation et qui a peu à voir avec l’Amérique réelle.
Personne ne serait capable de définir ce qu’est l’américanisme. Nul ne songerait à reprocher son d’antisaoudisme à celui qui désapprouve les lapidations ou le voile des femmes. Qui condamnerait pour antirussime viscéral le critique de Poutine et le dénonciateur de la mafia moscovite ?






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