huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Intelligence économique : du savoir à l'influence
Retard français ?
Sur une mythologie nationale

"Rattrapez ou périssez" tel est nouvel impératif technologique. D'autant plus troublant que faute de maîtriser les dossiers le citoyen doit déléguer à l'expert, d'autant plus angoissant que ce même citoyen apprend chaque fois qu'en ce moment précis se joue le sort des générations futures. Ou bien nous comblons notre retard (essentiellement culturel, dû aux mentalités, détendez-vous, c'est dans la tête...) ou bien, c'est l'irrémédiable décrochage.... Le thème du retard discrimine (lucides versus dinosaures), explique (la technique fait le sens de l'histoire), dédramatise (choix des solutions contre affrontement des valeurs) et rassure (nous sommes au seuil d'une ère nouvelle, il suffit d'être en phase techniquement et mentalement). C'est un mélange des programmes de Saint-Simon (règne des choses) et de Baden Powel (scouts, toujours prêts).

Tout ce qui touche aux technologies de l’information et de la communication favorise cette rhétorique. Chacune des phases de l’informatique engendre même son mythe du développement et la crainte corollaire d’un décrochage, crainte que l’évolution même de la technique s’est souvent chargée de rendre obsolète. Le modèle du grand cerveau central (le calculateur central en lequel les premiers commentateurs voyaient la future machine à gouverner), le modèle de la grande bibliothèque (les bases de données qu’il importait de rendre accessibles à tous) et maintenant celui du grand réseau provoquent chaque fois la crainte que notre industrie des machines ou des robots, notre capacité à accéder aux données ou enfin notre potentialité de connexion ne retardent au seuil de la mutation décisive.

Le “retard” se réfère à l’image de la course ou à celle de la pédagogie. Certains pays tels les enfants en retard seraient “au-dessous du niveau de leur âge par défaut de développement” comme nous l’apprend totu bon Vocabulaire de la philosophie.

Retards en retard

Le retard, et en particulier le retard français dû à des “blocages” ou “rigidités” en dépit “d’atouts” est un thème récurrent qui parcourt toutes sortes de rapports ou de travaux de prospective.

Pour ne prendre qu’un exemple, le rapport Théry de 1994 sur les autoroutes de l’information déplorait à la fois les retards de la France dans la téléinformatique en comparaison avec les États Unis ou l’Allemagne, affirmait que “les autoroutes de l’information permettent croissance exponentielle des mécanismes dialectiques générateurs de la connaissance... les pays qui auront les autoroutes pourront améliorer en permanence leurs connaissances, accroître leur compétence, conserver leur avance.” Il préconisait un plan d’équipement de notre pays en fibre optique coûtant entre 150 à 200 milliards de Francs. Mais c’était cela ou être irrémédiablement dépassés

Or ces fameuses autoroutes de l’information qu’on nous appelait si solennellement à construire dans les années 90, qui se souvient encore de cette vieillerie ? Rappelez-vous : le vice-président de Clinton, Al Gore claironnait que l’avenir appartiendrait aux nations qui construiraient les très coûteux équipements de fibres optiques par lesquelles passeraient des flux de bits électroniques. Les ringards qui n’auraient pas construit à temps cette infrastructure devaient se retrouver dans la situation des pays qui, au vingtième siècle n’auraient pas eu d’autoroutes ou de réseaux électriques. Or aujourd’hui l’Internet à haut débit fonctionne très bien, surtout en France, pays très bien équipé.
Sans chercher à ridiculiser Théry (le très estimable père du Minitel) ou à nier les vertus de la fibre optique, il y a quand même là une assez belle illustration de la phrase célèbre qui veut qu’en matière d’anticipation l’erreur la plus commune soit de croire qu’il prolongera le passé, mais que l’erreur la plus redoutable est de surévaluer la nouveauté.


L’alternative retard/rattrapage se décline en termes de choix (moderne contre archaïque) mais suppose comme une immanence de la technique : elle est porteuse d’un développement futur qui, lui-même, stimulera un développement humain, à la condition que ce même facteur humain n'entrave pas la réalisation de ses potentialités. La vision un ordre futur des choses, révélée aux esprits lucides, alimente un discours plus futurocratique que futurologique : la véritable légitimité repose sur la conformité à la tendance émergente.

La réplique la plus simple repose sur la comparaison et le rappel des erreurs récentes. Car le futur a un lourd passé. Superphénix et le D2 Macpaquet, les plans câble ou "informatique pour tous" étaient après tout censés "combler un retard", comme le faisait ailleurs l'Initiative de Défense Stratégique (la guerre des étoiles). On sait ce qu’il en est advenu.

Les plus nostalgiques reliront le "Le défi américain" (1967) qui expliquait que, dans une génération, si nous ne prenions le train en marche, nous serions dépassés par l'Allemagne de l'Est, la Pologne ou l'Australie devenues, elles, de vraies sociétés postindustrielles. Ou ils se délecteront de ce rapport du Hudson Institute de 1972 "Survol de la France" qui démontrait au contraire que sauf retard imprévu, la France de 1985 deviendrait une puissance industrielle très supérieure à la R.F.A. et ignorerait le chômage . Bien sûr, pareil bêtisier ne fournit pas d'argument décisif : il faut bien prévoir et le fait qu'il existe de faux prophètes ou de la mauvaise prospective n'empêche pas qu'il existe de vrais retards. Mais, lorsque les mêmes vocables redisent les mêmes promesses démenties, il y là au moins un indice .

L'espérance postindustrielle

Ce thème du retard a une histoire : il naît, nous semble-t-il, avec une espérance "postindustrielle" des années 60, et une pensée souvent américaine, qui inspirait les rapports sur le prochain millénaire du Hudson Institute ou de la Rand Corporation et produisait quelques grands succès de librairie de la fin des années 60 "L'an 2000" ou "Le choc du futur". Résumons la : nous sommes au seuil d'une mutation humaine semblable par son ampleur à l'invention de l'agriculture ou aux temps modernes.

La technologie, au seuil de sa seconde révolution peut se révéler porteuse d'une puissance de libération inouïe. Toutes les règles de l'ancienne société industrielle, travail, encadrement disciplinaire des individus, lutte contre la pénurie, prédominance de la production matérielle sont obsolètes ; du coup, les formes politiques sociales et culturelles qui y sont liées sont condamnés. Les descriptions de la société postindustrielle ont changé, allant de la "société des loisirs" attendue pendant les trente glorieuses à l'actuelle utopie de la société de communication, s'enrichissant ici d'une thématique écologique, se prolongeant là par des odes aux pouvoirs libertaires des réseaux. Mais globalement, les mêmes qualificatifs (complexité, inventivité, immatériel, innovation, intelligence, communication, fusion du travail et du jeu) désignent le monde émergent.

Et surtout la grande ligne de rupture (transcendant comme se doit nos anciennes divisions nationales, sociales ou idéologiques obsolètes) sépare l'archaïque du moderne, le rigide du souple, le traditionnel-répétitif de l’innovant-complexe, les atomes des bits, la production de l’information....
Le retard apparaît dans ce discours comme symptôme de cet unique péché ou unique danger : l’inadaptation qui pourrait empêcher le monde nouveau de surgir. Pour le dire autrement, lorsque un "retard" vrai ou faux est présenté comme une métonymie d’un retard général, celui du politique et du culturel par rapport au technique.

La vieille idée du sociologue américain Ogburn du “cultural lag”, à savoir qu’il y a un hiatus entre la culture matérielle et la culture spirituelle ou adaptative qui évolue plus lentement, retrouve une nouvelle jeunesse. La pensée postindustrielle la pousse à la caricature. Ainsi le futurologue Toffler, dans La troisième vague remplace explicitement luttes des classes ou des nations par le conflit des “vagues” (la troisième celle de la connaissance "révolution planétaire", "saut quantique dans l'histoire", s’opposant à la seconde, celle de l’industrie et à ses tenants attardés . La “Révolution Super-Industrielle" réclamera une "super-idéologie...au delà du capitalisme et du communisme”, une “psycho-sphère” adaptée à la nouvelle techno-sphère, la disparition de toute superstition "basée sur l'ignorance la plus évidente de ce que sont la nature, la signification et l'orientation de la Révolution Super-Industrielle"

Les objections qu’il y a à faire à cette vision sont multiples : que les rapports entre les ordres ne sont pas d’adaptation mais d’interpénétration et d’adaptation, que “la” technologie n’existe pas mais qu’il y a synergie entre des techniques, temps d’adaptation, confrontation aux logiques d’usage, rétroactions, que ce n’est pas nécessairement la technologie la plus récente qui est la plus porteuse d’avenir. Le neuf se fait souvent avec le vieux (le vieux téléphone, le vieux téléfax ex bélinographe, Arpanet oublié devenu Internet, par exemple)...

Mais il est souvent plus éloquent de comparer les retards supposés d’aujourd’hui à ceux que l’on dénonçait hier pour entendre de singuliers bégaiements. Les promesses d'accès à toutes les connaissances du monde par Internet, de domotique omniprésente, la vie en station spatiale ou sous les mers, la traduction automatisée, la fin de l’école au profit du télé-enseignement prennent un singulier coup de vieux si on les compare aux prédictions que l’on faisait dans les années 60 pour les années 80. Elles deviennent touchantes si on les met en parallèles avec les rêveries futuristes du début de ce siècle. Dans le monde de Robida, tuyaux pneumatiques et câbles électriques, phonographes et projeteurs d’images, robots ménagers cliquetants exprimaient les mêmes fantasmes moustaches en croc en plus, Web en moins. Mais l’utopie du Progrès et des merveilles de la fée électricité avait plus de charme que l’impératif de la mise en conformité.

FBH

Repères bibliographiques
Le lecteur curieux de connaître les futurs d'hier et les retards oubliés pourra se référer à quelques textes classiques :
- Herman Kahn, The next 200 years, William Morrow and Co,. 1976, - H. Kahn, Anthony J Wiener , L'an 2000, , Robert Laffont /Paris Match 1971, - Alvin Toffler Le choc du futur, Denoël, 1971 , La troisième vague , Denoël 1980. - Jean-Jacques Servan-Schreiber Le défi américain, Denoël 1967, Le défi Mondial, Livre de poche, 1981
Voir également - Simon Nora, Alain Minc, L’informatisation de la société, Documentation française 1978 - Commissariat Général Au Plan, Rapport du groupe long terme, Changements du mode de vie, Documentation Française 1984, Une image de la France en l'an 2000, Documentation Française 1970, DATAR, La France de l'an 2000 Scénario de l'inacceptable, Documentation Française 1970, E. Stilman, L'envol de la France, Hachette, 1971
Enfin notre propre ouvrage Les experts ou l'art de se tromper de Jules Vernes à Bill Gates (Plon 1996) tente d'expliquer les mécanismes de la prospective erronée et répétitive.

 Imprimer cette page