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Des blogs par millions
Sur un objet numérique mal identifié

Au premier abord, un blog est simplement un site, facile à créer et à gérer par des logiciels peu compliqués, permettant à son auteur de tenir un journal fait de pages ou notes, le plus souvent en ordre chronologique inverse (la dernière contribution apparaît la première en haut du site). De ce point de vue, un blog ressemble à un volumen, inversé, un de ces rouleaux de papyrus que les lecteurs de l’Antiquité déroulaient d’une main pour les déchiffrer en tenant le rouleau de texte pas encore lu dans l’autre main. Même s’il va de soi que l’on peut proposer d’autres structures du blog et y naviguer autrement que de la note la plus récente à la plus ancienne.

Outre ses «performances » évidentes (facilité d’accès de partout et pour tous, capacité de transporter indifféremment son, image, texte et algorithmes, abolition apparente des distances et des délais) célébrés par une abondante littérature, le blog exacerbe certaines des caractéristiques d’Internet :

- Le principe du « tous émetteurs » qui devient vite « tous journalistes » : au lieu d’être un consommateur passif de messages fabriqués industriellement par quelques uns, les internautes peuvent créer leurs propres moyens d’expression à faible coût et sans les contraintes légales qui s’imposent aux médias traditionnels (comme l’existence d’un directeur de la rédaction responsable). Chacun a théoriquement les mêmes chances d’atteindre de nombreux destinataires qu’un site lourd, cher, mobilisant un nombreux personnel d’une grande organisation ou d’un grand média. Il faut souligner théoriquement car la richesse des moyens se reflète dans l’attractivité d’un site ou d’un blog et d’autre part, tout est affaire d’indexation (cf plus loin). Bref, Internet est un média « tous vers tous » et non « un vers tous » comme les mass media.

- Le principe « chacun recompose le message » pour ne pas dire le principe de butinage. Contrairement à une émission qui se déroule du début à la fin, un site n’impose aucun ordre de lecture. L’internaute navigue et décide de son itinéraire numérique, donc de ce qu’il voit, lit et écoute, en fonction de deux facteurs : ses intérêts (fantaisie, associations d’idées…) et les liens hypertextes qui lui sont proposés. L’itinéraire est parfois entrecoupé par des explorations dans les sites favoris ou des quêtes par moteurs de recherche). Cette tendance à se fabriquer son propre chemin « dans » l’information, donc son propre média, peut être renforcée par les systèmes de « proposition » de certains sites (du type « les internautes qui ont acheté ce livre ont également lu celui-ci », ou les dépêches classées selon les centres d’intérêt de l’utilisateur). Cela équivaut au final à un journal par lecteur.

- Le renouvellement permanent : les sites changent tout le temps, la même quête sur le même moteur de recherche donne des résultats différents d’un jour sur l’autre, les internautes réagissent de plus en plus vite sur leurs blogs ou sur des forums à l’information des grands médias. Ils la nourrissent parfois, voire la court-circuitent.

- Le glissement du pouvoir. Un philosophe a dit que le pouvoir est d’abord le pouvoir d’occuper le temps d’autrui. Ceci vaut particulièrement dans le monde de l’information. Dans un système autoritaire, il consiste à décider ce que les citoyens auront le droit de dire et de savoir. Quand les médias sont pluralistes, le pouvoir consiste à « faire l’agenda », à décider à quoi s’intéresseront les citoyens et en quels termes ils le feront, à accorder la visibilités, donc faire la hiérarchie des événements et des sources d’information… Sur Internet, le pouvoir est le pouvoir d’indexer. Quand on peut tout dire et soutenir toutes les opinions, l’emporte qui attire un maximum d’internautes, donc qui répond le mieux à leurs quêtes. Concrètement, c’est souvent celui qui apparaît à le première page de Google (y compris le malin qui a compris toutes les ficelles du « google ranking »). Dans le cas des blogs il est très difficile de déterminer les facteurs qui font que tel blog va accéder immédiatement à la notoriété et attirer de très nombreuses visites, tandis que tel autre plongera dans les ténèbres extérieures, condamnant son auteur à l’autisme ou presque. Par ailleurs, la pratique des rétroliens (détection, comptabilité et signalisation des liens des autres blogs qui pointent vers le vôtre) crée une sorte de hiérarchie de la popularité.

Le blog est donc la forme d’expression qui exploite le plus les caractéristiques précédentes d’Internet, plus ces deux traits qui lui sont propres.

- C’est une forme hybride. D’une part, un blog apparaît d’abord comme le journal d’une personne (ou de plusieurs) avec toute sa subjectivité, exposant son point de vue sans autre contrainte que l’ordre chronologique inverse d’apparition des textes. Beaucoup voient le blog comme une institution narcissique, une forme d’exhibition du Moi ou de mise sur la place publique de pensées intimes que l’on réservait autrefois à son journal secret. Chacun s’y livre, parfois maladroitement, et souvent à chaud. Mais d’autre part, un blog vit par les interventions qu’il suscite, notamment les réactions des visiteurs qui discutent souvent avec passion les affirmations du blogeur. Parfois d’importants forums électroniques plus ou moins parasites se développent à partir du texte originel. Par ailleurs, aucun blog n’est une île : il vit dans un environnement changeant, par les liens qu’il comporte, ou par les citations qu’en font d’autres sites et blogs. Au sein de la blogosphère, il existe ainsi de multiples mini-environnements formés par toutes les relations entre le blog et le reste d’Internet. En France, il faut signaler le rôle très particulier joué par Skyblog de la radio Skyrock qui a permis à des millions d’adolescents de créer des blogs mais constitue une communauté à part avec son propre langage. L’ambiguïté du blog, intimité accessible à des inconnus, s’y révèle particulièrement.

- Le blog ne se présente pas comme une « œuvre » au premier degré : une fiction, un essai, mais comme une réaction à ce qui est souvent le contenu des « grands médias » ou les événements de la vie quotidiennes. Le message d’un blog est rarement autosuffisant : il suppose que le lecteur dispose par ailleurs de certaines informations (ne serait-ce qu’une connaissance minimum de l’actualité ou une culture de base). Très souvent, donc, le blog parle de ce dont parlent les médias, éventuellement pour le critiquer, le commenter, le contredire, y réagir… Les blogs de professionnels de la communication comme les journalistes sont assez caractéristiques à cet égard : ils sont censés compléter ou éclairer ce qu’ils ont par ailleurs l’occasion d’exprimer publiquement .

Dans cette perspective, le blog présente de multiples avantages :
- il permet de réagir vite, à ce que l’on veut et sans les contrainte de longueur et de rubriques d’un grand média
- il n’exige pas la même qualité d’écriture et privilégie plus la spontanéité que la forme
- il donne une totale impression de liberté à son auteur et l’aide à se révéler, y compris avec une certaine impudeur ;
- le cas échéant, il permet de se défouler davantage que les grands médias plus formalistes

Mais il y a un prix à payer pour toutes les possibilités que nous venons d’évoquer : risque de narcissisme voire d’exhibitionnisme, tendance à la pensée copier-coller, manque de recul dans la réflexion, démagogie et sensationnalisme pour attirer des visiteurs, relâchement de la forme qui se répercute sur le fond, prédisposition à ce que nous avons nommé ailleurs le « mythe X files » (la vérité est ailleurs, tout ce qui contredit la « vérité officielle » est juste), absence de vérification des sources.…

Des contradictions dont nous aurons à reparler à propos des blogs politiques.

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