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Contre le parler vrai
Le contraire de la langue de bois ? À vérifier !

« Ségolène, la force du parler vrai », titrait récemment le Sud-Ouest. « Nicolas Sarkozy revendique le parler vrai » analysait RFI. « Promis, j’arrête la langue de bois » se vantait Jean-François Coppé, le titre de son livre. « Qu'on l'appelle "parler vrai", "authenticité » ou "langage simple", la tendance de la communication d'entreprise est l'anti-langue de bois. » selon Adverbe, un des meilleurs sites consacré aux blogs… Le « parler vrai » serait donc le remède à la langue de bois.

Il y aurait d’un côté cet idiome que le Trésor de la langue française définit comme suit : «Manière d'exprimer sous une forme codée, dans une phraséologie stéréotypée et dogmatique, à l'aide d'euphémismes, de lieux communs, de termes généraux et / ou abstraits, un message idéologique qui ne sera pas opposable à ses auteurs, mais qui cependant sera compris dans son vrai sens par un petit nombre d'initiés ; p. ext. tout langage qui s'alimente au dictionnaire des idées et des formes reçues ... »

Ou pour ceux qui préfèrent la définition plus courte du Petit Larousse : " manière rigide de s'exprimer en multipliant les stéréotypes et les formules figées, notamment en politique ".

Face à ses adeptes se dresseraient ceux du « parler vrai », une expression reprise d’un livre de Michel Rocard publié en 1979. Comment ne pas choisir la seconde option ? Qui ne voudrait être sincère, moderne, compréhensible, efficace ? Pas si simple ! Tout d’abord, les gens qui parlent vrai évoquent fâcheusement ces gens qui parlent du cœur comme on parle du nez.

Surtout, que signifie « parler vrai » ? L’expression, outre qu’elle pose certains problèmes grammaticaux en accolant un adjectif à un verbe, n’est pas tout à fait équivalente à « dire la vérité » (auriez-vous confiance dans quelqu’un qui vous jurerait qu’il ne va pas mentir aux électeurs ?). Elle suggère au moins trois idées :

- Parler franc donc dire ce que l’on pense et ce qui est.

- Parler clair donc employer des expressions que connaît bien l’interlocuteur, éventuellement les mots de tout le monde, et, dans tous les cas ne pas chercher à tromper l’auditeur avec du charabia et des termes ronflants.

- Parler net donc bien désigner les choses par leur nom, ne laisser subsister aucune ambiguïté, même et surtout s’il s’agit de dire des choses désagréables, d’annoncer de mauvaises nouvelles, ou de formuler des thèses qui ne sont pas conformes au ron-ron rassurant qu’emploient les autres. Voire à la ligne officielle du parti ou au conformisme médiatique. Dans le cas de Nicolas Sarkozy, certains lui reprochent même son parler brutal.

Mais quand nous nous approchons de ces mots tout simples et si véridiques des « vraiparleurs », il nous semble que le sens s’éloigne aussitôt. Pour ne donner qu’un exemple le « désir d’avenir », et la « République du respect » de Ségolène Royal, ou la « France d’après » de Nicolas Sarkozy ont-ils vraiment beaucoup plus de sens que « les soviets plus l’électricité » ou « une seule solution : la révolution » ? Certes, il s’agit de slogans, mais, même à ce stade, une différence saute aux yeux : il est très possible d’être contre les soviets ou contre la révolution (il y a même des écologistes qui sont contre l’électricité). Mais allez souhaiter un avenir qui ne soit pas désirable, une République qui ne respecte pas les droits les dignités ou les personnes ou encore une France qui soit exactement comme celle d’avant (avant quoi, au fait ?). Voir aussi sur le marketing politique.

Continuons le test. Piochons sur Internet les deux premières phrases de nos présidentiables. Pour Sarkozy que nous propose Google, Sur Sarkozyblog, cela donne : « Au sein de l'UMP, il existe des sensibilités différentes qui reflètent la diversité française. Mon rôle est de faire en sorte qu'elles s'expriment librement car notre formation est un lieu de débats et d'idées et non une caserne idéologique. »

Et pour Ségolène (sur la décentralisation) : "Si en 2007, les Français nous font confiance, nous ferons la décentralisation jusqu'au bout et sans peur et sans reproche…Cela veut dire faire confiance aux territoires jusqu'au bout de cette logique, en accompagnant la prise de responsabilité régionale par une nécessité de rendre davantage des comptes et de démocratiser le pouvoir".

Reprenons les trois critères évoqués plus haut :

- Nous ne saurions douter une seconde de la sincérité des vraiparleurs : nul ne suppose que Nicolas Sarkozy ne soit positivement enchanté de voir s’exprimer des sensibilités villepinistes, souverainistes, gaullistes orthodoxes ou autres au sein de l’UMP. Quant à Ségolène Royal, il faudrait être de mauvaise foi pour imaginer qu’une fois élue elle ne tienne cette promesse qu’aucun candidat n’avait faite avant elle.

- Sur le second point, le vocabulaire, les deux candidats utilisent en effet des mots de tous les jours, mais de tous les jours dans les médias. Le thème de la « diversité », des « sensibilités », de la « logique », du « lieu de débats et d’idées », de la « prise de responsabilité » et de la « confiance » font partie des ces expressions que l’on entend tous les jours à la radio ou à la télévision, dont les connotations sont positives ou chic mais dont les utilisateurs seraient bien en peine de préciser le sens exact.

Ainsi la « sensibilité » politique, notion qui suggère qu’il s’agit de quelque chose de psychologique presque d’un trait du caractère, surtout si elle est « diverse », est une notion moins discriminante que « l’existence de courants organisés », ou « des doctrines opposées » ou « des gens qui ne soutiennent pas ma candidature ».

Quant à « faire confiance aux territoires jusqu’au bout de cette logique », cette heureuse expression qui évoque à la fois la chaleur humaine de la confiance (le tout accompagné par une nécessité), le courage de Bayard jusqu’au bout et la garantie de la raison (c’est une logique !) elle recouvre joliment des réalités administratives et budgétaires que l’on pourrait désigner moins galamment.

- Reste le troisième critère, celui de la précision (ce que dénote le langage, pour parler en termes savants). Or celle-ci est inversement proportionnelle au pouvoir de discrimination du mot. Si celui que vous employez s’oppose à beaucoup d’autres objets ou notions, s’il est facile d’énoncer son contraire, alors et alors seulement ce mot a du sens.

Un test simple consiste à formuler la phrase de façon négative pour voir s’il est possible de dire l’inverse sans tomber dans le non sens, dans le ridicule ou dans l’odieux. Ainsi, un homme politique pourrait-il proclamer : « Mon parti ne reflète absolument pas la diversité du pays. On n’y pratique pas le débat d’idées, c’est une véritable caserne idéologique ». Ou encore « Nous allons décentraliser à moitié, mais lâchement et de façon douteuse. Étant illogiques, nous n’accorderons aucune confiance aux territoires, etc. » ?


Que cherchez-vous à démontrer peut se demander le lecteur ? Que Sarkozy et Royal sont aussi vagues que les autres politiciens ? La belle affaire !

Ce que nous cherchons à suggérer, c’est ceci : même si leurs locuteurs prétendent le contraire et veulent « parler vrai », il existe des langages qui présentes des caractéristiques communes avec la langue de bois doctrinaire (prévisibilité des termes, automaticité des enchaînements, bien-pensance, capacité à masquer ou atténuer la réalité, stéréotypes) mais qui ne sont pourtant pas de la langue doctrinale comme la soviétlangue.

Autrement dit, à la forme canonique de la langue de bois voire à la novlangue, il faudrait opposer un modèle plus léger, plus moderne, plus « soft » de langue sans réplique, un modèle né dans les vingt dernières années. Nous l’avons baptisé «langue de coton» et, dans un prochain article, nous nous efforcerons d’opposer les caractéristiques des deux langues.

F.B. Huyghe

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