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Propagande (7)
Propagande, image et guerre avant le Vietnam et la TV

Guerre et image : vieilles complices. Depuis des millénaires, tout conflit mobilise des symboles pour rassembler, des monuments pour commémorer morts et victoires, des artistes pour dépeindre au peuple la vilenie de l’ennemi et l’héroïsme de ses soldats. Mais la modernité industrielle - moyens de communication de masses, massacres de masses, idéologies et partis de masses - a apporté deux changements majeurs. Ils touchent aux moyens de représenter la réalité de la guerre – à commencer par la photographie - et aux techniques de la propagande – à commencer par sa pratique bureaucratique à partir de 14-18.

Ainsi la photographie de guerre est née avec la guerre de Crimée, dont elle donne une image encore très statique : paysages et troupes au repos. Mais c’est avec la guerre civile américaine que se révèle la vraie puissance de la photographie : montrer des morts. Elle rappelle qu’une bataille, ce sont d’abord des tas de cadavres. Ils ont peu à voir avec ceux la galerie des batailles de Versailles, par exemple et qui agonisent si esthétiquement. Il ne faut pas longtemps pour comprendre l’intérêt d’un média si irréfutable. Dès 1870 des clichés plus ou moins posés ou truqués servent à démontrer la barbarie des Teutons : ils tuent les enfants et brûlent les francs-tireurs. Désormais, l’image servira à prouver que l’autre a le monopole de l’horreur.

Quant à la propagande, les règles éternelles de sa rhétorique ne changent pas, mais ses vecteurs et supports se transforment pendant la première guerre mondiale, ne serait-ce que par l’ampleur des moyens mobilisés. Des bureaucraties d’État censées appliquer une science de la persuasion contrôlent tous les aspects de la communication publique et privée. Au même moment, les groupes de pression en faveur de l’intervention U.S. aux côtés des alliés appliquent les méthodes de la « réclame » commerciale : idées simples, slogans, répétition, utilisation des vedettes, photo et cinéma... Et la criminalisation de l’ennemi. La méthode des alleged atrocities , les crimes dont on accuse l’adversaire, existe déjà.

La guerre actuelle des images et représentations, s’explique par rapport à ces cycles. Le cycle long de la propagande « classique », allant des guerres industrielles aux guerres mondiales et que nous pourrions appeler le cycle de la dissimulation consiste à cacher la réalité du conflit sous des représentations convenues et manichéennes. Les années 60, celles du Vietnam et la T.V. ouvrent un second cycle plus court, dont nous sortons à peine. Nous le nommerons cycle de la stimulation : déclencher les émotions du public par le contrôle des flux d’images. C’est à partir de là qu’émerge l’hypothèse d’un troisième cycle, celui de la simulation ne s’ouvrirait pas devant nous.

Au départ, les deux principales armes d’un bureau de la propagande furent les ciseaux pour couper et l’encre pour caviarder. Ainsi, en France en 1915, la seule censure emploie plus de 5000 personnes . Pour le reste, une structure centralisée répercutait les versions officielles que les médias reprenaient Ceci se justifiait toujours au nom des mêmes arguments :

- Le secret par crainte que les révélations de la presse ne renseignent l’adversaire
- Le « moral » des troupes et des civils. Il justifie de cacher qui pourraient faire douter de la victoire finale, du caractère haïssable de l’ennemi ou de la vaillance de ses propres troupes. D’où tantôt l’occultation de vérités de fait, tantôt, plus subtilement des tabous touchant l’emploi de certains mots (comme « guerre », « résitance », « terroristes »). S’ajoute une ébauche de guerre psychologique : tracts ou appels pour persuader ceux d’en face de l’inutilité de leur combat et de l’injustice de leur cause.


Cette stratégie d’interdiction des informations dangereuses suppose une stratégie de gestion de l’attention publique : diriger celle des médias, les amener à regarder du bon côté. Au besoin, on fabriquera les événements. « Fournissez les dépêches, je fournirai la guerre » dit la célèbre formule de R. Hearst, le patron de presse, modèle du Citizen Kane d’ Orson Welles.

La guerre des daguerréotypes ou des télégrammes n’est pas – on s’en doute -celle de CNN et de la Toile. Et une campagne au nom des droits de l’homme ne fait pas appel aux mêmes stéréotypes que la reconquête de l’Alsace et de la Loraine. Deux aspects s’interpénètrent : la contrainte technologique et médiologique (la guerre que les moyens de transmission permettent de voir) interfère sur les choix idéologiques et stratégiques (la guerre que l’on désire de faire-voir) et vice-versa.

Dès que la propagande a été étudiée systématiquement, c’est-à-dire dès après la première guerre mondiale, les chercheurs ont tenté d’en résumer les recettes.

Ainsi, pour Jean-Marie Domenach, la propagande suppose
– la simplification et le choix d’un ennemi unique
– le grossissement et la défiguration des faits
– l’orchestration dans la répétition des thèmes principaux,
– la transfusion au sens de l’emploi des mythes préexistants et affects collectifs mobilisés au service de la cause
– le principe d’unanimité et de contagion : la pression conformiste que le groupe exerce sur l’individu

Pour Alvin Toffler, la propagande efficace procède par :

• Accusations d’atrocités,
• Gonflement des enjeux (la guerre devient un affrontement métaphysique du Bien et du Mal),
• Diabolisation de l’adversaire (diabolisation qui équivaut souvent à son « hitlérisation » comme le montrent les exemples de Saddam et Milosevic),
• Polarisation (ou bien on est pour le camp du Bien, ou bien pour celui du Mal),
• Appel à la sanction divine (Dieu est avec nous),
• Méta propagande, c’est-à-dire accusation de propagande lancée contre toute information provenant de source adverse ou simplement contestant la version de votre camp.


La propagande, c’est la mise en scène, la mise en émotion et la mise en images de syllogismes récurrents. L’ennemi est criminel, donc il n’est pas politique au sens classique et nous agissons au nom de la Justice. Il est criminel pas nature et non par accident, donc notre action est justifiée. C’est un individu, un tyran, non un peuple que nous combattons, donc nous représentons la communauté des Nations. Ses propos sont toujours mensongers, donc ce que nous disons, nous, est de l’information, pas de la propagande. Il présente un danger imminent, donc nous n’agissons pas par intérêt, mais pour prévenir un péril plus grand encore que la présente guerre. Les moyens qu’il emploie sont pervers inefficaces, donc les nôtres sont justes, proportionnés. Ils nous mèneront à une victoire méritée.

Toutes ces énumérations – et probablement une douzaine de listes recettes recensées par les bons manuels – tombent juste, parce qu’il n’y a pas mille façons de convaincre les foules. Les figures de la propagande sont aussi formalisées que les tropes dans la rhétorique, même si la première joue plus sur le pathos des passions que sur le logos de la Raison. En propagande, la persuasion repose davantage sur la répétition et l’orchestration des mêmes lieux communs que sur l’enchaînement des arguments menant malgré lui l’auditeur à la conclusion que l’on visait.


Ces méthodes restent constantes dans un monde dominé par l’écrit : les nouvelles ne circulent pas instantanément, et les images moins encore. Là où il y a un État, des fonctionnaires, des journaux avec adresse et directeur de la publication, il est possible d’appliquer une censure préalable ou des sanctions a posteriori. Toutes les nouvelles peuvent être soumises à une autorité centrale. Cela vaut encore à l’époque où le journal en images reste cinématographique. Or, la télévision qui selon le mot de Mc Luhan « fait entrer la guerre dans le salon » bouleverse tout. Et cela coïncide avec la guerre du Vietnam, c’est-à-dire avec l’échec d’une grande puissance doutant de soi face à une guérilla idéologisée. Les stratèges ne tarderont pas à en tirer la leçon.


Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
Voir aussi le résumé de la série sur la propagande et télécharger une brochure avec anthologie de citations et bibliographie.
À suivre...

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