huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Transmission et communication : la médiologie > Médiologie au présent
Da Vinci vs Clearstream
Comment fonctionne le best-seller de Dan Brown ? Plusieurs excellents critiques nous ont expliqué les erreurs et approximations du scénario qui mêle joyeusement complots de l’Église, associations secrètes, évangiles apocryphes, connaissances occultes transmises de génération en génération par quelques grands hommes. Là où il n’y a aucun mystère, c’est bien dans le fonctionnement du livre. C’est exactement le même que celui de l’autre grand succès de Brown, Anges et démons, le même que celui de dizaines d’imitateurs. C’est également le même que celui que parodiait Umberto Eco dans le Pendule de Foucault (mais lui, au second degré, et avec beaucoup d’humour).

La recette mélange

- Le principe de la bande dessinée (une surprise à la fin de chaque case en bas à droite : « Oh, mais que vois-je ? » s’exclame le héros ou « nous sommes perdus !»),

- Plus le principe du jeu de piste (le couple de héros va d’indice en indice, avec chaque fois une énigme à résoudre qui lui donnera la localisation de l’étape suivante : une banque, une tombe, une cathédrale…).


- Plus une bonne dose de démagogie (les énigmes sont si faciles que le lecteur a deviné huit lignes avant le héros, pourtant « docteur en symbolique »), C’est d’autant plus gratifiant que le mystère en question est parfois censé avoir été sous les yeux de tout le monde depuis des siècles, sans que personne n’ait songer à l’interpréter.

- Plus une couche d’ésotérisme (tout est signifiant, tout est porteur d’un message occulte qui une fois transcrit verbalement se résume à un vague éloge de la tolérance ou de la justice…).


- Plus la méthode Reader’s Digest : en 600 pages, vous aurez compris le sens de l’Histoire, le message ésotérique des principales religions, le sens profond de l’art, le mystère des pyramides et celui de la seconde guerre mondiale…

- Plus quelques références historiques : la mort du pape, les goûts architecturaux de Mitterrand, l’Opus Dei, l’œuvre de Vinci, l’origine des Mérovingiens, les sources du christianisme, tout cela a un lien, comme, dans d’autres cas, on mélangera les Templiers, l’Okhrana, les Francs Maçons, les Illuminati….


- Plus un vague mais rassurant principe de continuité : c’est le même sang qui…, c’est la même doctrine que… ce sont toujours les mêmes et les mêmes qui s'affrontent

- Plus les principes du conspirationnisme : l’histoire toute entière s’explique par le développement d’un plan secret, la volonté d’une poignée d’hommes d’élite (ou plutôt de deux camps d’hommes d’élite en lutte depuis des siècles). L’histoire (ou l’actualité) dite « officielle », celle des livres d’histoire ou des journaux, est un récit absurde plein de contradictions, de fureur et de hasard. Mais si on part du principe que rien ne se produit de façon aléatoire et que tout obéit à un plan dont l’intelligence est réservée quelques esprits subtils (dont celui du lecteur qui achète le bouquin), tout s’éclaire.


Pour mémoire, nous rappellerons au lecteur les principaux arguments du conspirationnisme :

- « Il aurait fallu un hasard miraculeux pour que … » voire, plus catégorique : « il est physiquement impossible que.. »
- « Cela tombe trop bien.. » ou « Comme par hasard, juste au moment où… »
- « Avec tous les moyens de savoir qu’ils possèdent, vous ne me ferez pas croire qu’ils ont pu ignorer que..» Variante : « Comment ont-ils pu savoir si vite que… »
- « Cela sert trop bien leurs desseins… »
- « La thèse officielle est trop bien documentée, c’est louche.. À trop vouloir prouver… »
- « La thèse officielle est pleine de contradictions.» (comme forcément la version des faits présentée par les autorités ou les médias comporte toujours des zones de flou ou des inexactitudes, on gagne à tous les coups : l’erreur, voir le trucage partiel, tout est interprété comme preuve d’une mise en scène).
- « Ce n’est pas par hasard que… »
Le plus fascinant dans ce système est justement sa façon de traiter la question du hasard. Tantôt son rôle dans les affaires humaines est nié. Tantôt il faut faire appel à une suite incroyable de coups de chance pour expliquer comment quelqu’un a découvert la vérité et démonté un complot aussi machiavélique.

Dans le cas du « Da Vinci Code », l’auteur se paie même le luxe de jouer du second degré. « Mais non, nous n’avons pas voulu offenser la foi des croyants, tout cela n’est que de la fiction. Bien sûr, vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a pas un petit fond de vérité derrière tout cela, mais… » Et de fait, l’Opus Dei existe vraiment, un certain curé de province a bien bénéficié d’une soudaine fortune, il y a quelques décennies, la pyramide du Louvre ressemble bien à une pyramide. Troublant, non ?

Bien entendu, tout ce qui précède (et que bien d’autres ont souligné avant nous) n’explique pas pourquoi des millions de gens se passionnent pour cette version-là d’une recette que des dizaines d’autres ont déjà appliquée avec moins de succès. Sans doute faut-il un dosage bien précis de pédagogie, de simplicité et de confiance en soi pour réussir cette alchimie.

Par comparaison, on voit bien tous les défauts de l’affaire Clearstream. En dépit d’un excellent point de départ que tout monde a oublié (il existe sans doute une banque qui est capable de transférer les fonds de narcotraficants, de multinationales, de mafieux russes, de gens liés à l’affaire des frégates de Taiwan, etc., en toute impunité.)

Or
- Dans cette affaire, les comploteurs sont tout sauf diaboliques. Le corbeau a la tête d’un premier communiant pris avec un gramme de shit dans la poche. Le général qui est censé envoyer des hommes en mission secrète dans des pays où ils peuvent être pris et torturés note sur son carnet « ne pas oublier de faire un complot contre N.S ; ministre de l’I. ». L’informaticien libanais qui casse le code des transactions les plus secrètes du monde est tellement suspect que même son frère a déconseillé de le discriminer négativement à l’embauche.

- Plus on avance, moins on comprend. Loin d’éclairer les événements la thèse du complot les obscurcit en dépit d’une bonne chronologie (une révélation par jour, y compris le dimanche). Elle disperse l’attention du public entre plusieurs thèmes, et, plus grave encore, plusieurs victimes supposées ou douteuses.


- Dans la « vraie vie », il n’y a pas un complot et deux forces, mais toute une gradation d’emballements, de suggestions, de déformations, de demi-mensonges, d’imagination développée par une paranoïa galopante, d’opérations de diversion, de vrais faux, de franche désinformation… au service de plusieurs acteurs. L’explication pourrait être, par exemple, qu’il y un vrai scandale financier, sur lequel se greffe une manœuvre entre rivaux au sein de grands groupes industriels français, plus une manœuvre politique visant aussi bien J.P Chevènement qu’A. Madelin, plus une opération anti Sarkozy, plus une opération médiatique du ministre de l’Intérieur pour prendre la vedette dans une affaire où il ne devrait être en tout état de cause qu’un coupable ou une victime très secondaires. Plus toutes celles que nous ignorons et qui sont les seules vraiment significatives. Bref la vérité est comme une fouille archéologique : en strates et ne suivant aucun plan préalable.


Le terrible dans le principe de réalité, c’est qu’il manque de principes.



 Imprimer cette page