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S'informer par l'image ?
Une image peut-elle transmettre un savoir ? À quelques exceptions près (comme les Encyclopédistes qui croyaient en sa vertu pédagogique et employaient planches et schémas pour se faire comprendre), les philosophes ont tendance à répondre par la négative. Ils tendent à opposer l’image qui hypnotise, qui séduit, qui réduit, etc; à la parole qui enseigne par contact avec sage ou à l’écrit qui permet la réflexion et ouvre un dialogue invisible mais stimulant avec le lecteur. Platon voulait bannir de sa cité idéale les peintres, les sculpteurs et tous ceux qui font de la mimésis, de l’imitation. Pour lui, l’idée de lit était supérieure au lit fabriqué par un menuisier, mais ce dernier était infiniment meilleur que le lit peint qui ne faisait que déformer la réalité et créer des illusions. L’image qui s’adresse aux sens est chatoyante, trompeuse… L’icône s’oppose au Logos.



Les religions n’ont pas non plus été tendres envers les fabricants d’images. Les mouvements iconoclastes, qui détruisaient les figurations religieuses ou profanes, se retrouvent à toutes les époques, et pas seulement dans les religions monothéistes. Parmi les reproches– être un acte démiurgique qui rivalise avec la création divine, favoriser l’idôlatrie en représentant de faux dieux, inciter aux plaisirs terrestres - il y a aussi le reproche d’insuffisance sémantique. Une image faite par un  homme ne peut représenter l’essence d’un être omnipotent comme le Créateur, ou simplement la nature ineffable du Saint.



Quand l’image est devenue indicielle, c’est-à-dire quand est apparue la photographie qui est un enregistrement du réel et non sa reproduction par un main habile, ce fut un cri  pour prophétiser la mort de l’art. Et quand l’image s’est animée, nombre de penseurs se sont mis à énumérer les dégâts psychiques qu’allait produire cette technique. Mais l’horreur de l’horreur, reste la télévision, cet objet que les intellectuels aiment haïr. Des membres de l’école de Francfort exilés aux USA sous le nazisme à Karl Popper, ou de Neil Postman à Pierre Bourdieu, de la gauche à la droite, au nom de la culture humaniste ou de la lutte des classes, les pamphlets ne se comptent plus. Umberto Eco avait même formé le mot d’apocalyptiques pour désigner tous ceux  qui croient que „le média ne véhicule pas l’idéologie, il est l’idélogie“. Et il a parodié avec talent ces fulminations contre la manipulation du réel par les images télévisées ou ces descritpions du téléspectateur passif, amorphe, livré à la fascination d’un monde sans réalité fait pour l’entretenir dans ses rêves stéréotypés.



Rappelons cependant les principaux reproches faits à l’information télévisuelle :



- La hâte, le règne du vite filmé, vite diffusé, vite jugé, vite pensé. Donc l’absence  de recul et de réflexion la tendance à recourir aux stéréotypes. Vite digéré, vite oublié. Cette hâte produit souvent une hystérie qui atteint à son tour les acteurs : il faut réagr pour le  vingt heures, il faut annoncer une mesure spectaculaire…, en attendant que les caméras se détournent.



- Le flux d’images qui met tout sur le même plan  : il écrase toute hiérarchie, tout sentiment de ce qui est vraiment important. Le spectaculaire l’emporte sur le singificatif et le répétitif (ce à quoi s’intéressent les médias) sur l’informatif. Les images qui nous sont présentées ne sont qu’une infime partie de celles qui sont disponibles, ne serait-ce que celles des agences. Mais cette infime partie finit souvent par être sélectionnée selon les mêmes critères dans le même pays, si bien que l’on ne cesse de se repasser les mêmes séquences à peu près dans le même ordre, au même moment, et avec des commentaires similaires..



-  La mise en scène de la réalité (avec acteurs indentifiables, souvent bons et méchants, suspense, développement, dénouement…) a des effets pervers comme le développement de la polémique au détriment de la réflexion, la recherche du sensationnel ou la réduction du complexe.



- La fusion émotionnelle, le sentiment de vibrer ensemble, l’emportent sur la recherche du sens.



- La force du direct, le sentiment de participer, la séduction des grandes communions (nous vivons l’histoire tous ensemble, toute la planète vibre à ces images, regardez, vous êtes concernés..), la fusion émotionnelle, la prédominance de la communication/communion sur l’information/distanciation…



- Le formatage : pour simplifier, ratisser large et soutenir l’attention distraite du téléspectateur, on recourt aux lieux communs, aux simplifications, on emploie les mêmes ressorts, on classe tous dans des genres et catégories très répétitifs. Un voisin, une victime, un pour, un contre, un expert et chacun devra exprimer sa vérité ou fournir son explication en moins de quarante secondes.



- L’effet d’anticipation : on filme ce qui intéresse ou concerne les „gens“. Mais comment sait-on ce qui „intéresse les gens“ ? est-ce ce que réclame l’Audimat, ce que le public a l’habitude de se voir proposer ou ce dont un groupe de décideurs (les „gardiens des portes“) ont décidé qu’il serait digne d’être porté à l’attention des „gens“ ? Et sur quels critères ?



- Le pas-vu devient facilement le pas su et le pas intéressant. Ce dont il n’existe pas d’images, nul n’en parle, ce n’est pas un objet de „débat“, donc on s’y intéresse de moins en moins et on cherche moins à en trouver de images. Donc…



- La tentation du pistacisme : les médias traitente de ce dont traitent les médias et en particulier d’eux-mêmes. Du coup, il peut se produire un effet emballement : on parle d’un sujet qui acquiert, par exemple, la dignité de symptôme d’époque ou de fait de société; puis on commente et on commente le commentaire du commentaire (le débat, la polémique) qui devient à son tour un phénomène éminent, digne d’être largement traité. Jusqu’à ce que la baudruche se dégonfle et que le sujet de société soit chassé par un sujet de société ou le problème par le problème (voir par exemple comment l’affaire de la grippe aviaire disparaît du jour au lendemain de l’actualité pour cause de CPE).



- La production de pseudo-événements (des événements qui ont été mis en scène pour passer à la télévision), de pseudo-personnalités (des gens qui sont bien connus pour être connus et dont la présence médiatique est liée à la visibilité médiatique antérieure) et de pseudo-commentaires (réflexions générales ou morales, généralement dans le registre de l’indignation, censées éclairer l’événement mais totalement prédictibles et absolument formatées pour passer et être assimilées dans le temps imparti). À noter que l’emballement peut partir d’un événement faux, mais que personne n’a pris le temps de vérifier ou n’a eu le courage de contester. Voir la prétendue agression antisémite dans le RER. Par ailleurs, les acteurs tendent de plus en plus à prendre des pseudo-décisions : effets d’annonce, plans de communication, mobilisation des tribunes, …



- En amont, la prédominance de l’image modifie les habitudes et les mentalités. Par exemple, la sélection de la  classe politique se fait de plus en plus sur la télégénie. Les programmes tendent à se gommer au profit du marketing politique…



- Le trucage pur et simple : scènes jouées, situations provoquées, images traitées, désinformation. La technologie numérique le met à la portée de chacun



- La semi-authenticité de l’image. Comment en douter, puisque la caméra n’a fait qu’enregistrer des événéments qui se déroulaient devant son objectif ? Pourtant, il faut rappeler quelques évidences : une image télévisée dépend de son commentaire, de son contexte et de son montage. C’est un lieu commun, mais il faut le répéter : elle est construite et son interprétation nous est sinon imposée, du moins proposée avec insistance.



- Les déficiences de l’image qui est d‘abord particularisante. Elle peut montrer une personne, une victime, un „jeune“ ou un „Iranien“ que l’on fera parler au nom d’une catégorie de gens,  à qui on fera représenter le sort d’une communauté. Les sentiments que l’on éprouve à l’égard d’un individu visible ou d’une situation spectaculaire tendront à être généralisés. À la télévision on personnifie et on incarne, le fait est exemple et symptôme. Or l’image ne peut par définition représenter les abstractions (La République, la Justice) ni ce qui est absent, ni ce qui est conditionnel, ni ce qui est contradictoire. Donc rien de ce qui aide vraiment à comprendre le réel. La télévision tend à montrer des gens. Les gens sont sympathiques ou pas, ont l’air compétents, sincères, proches des préoccupations des gens, bon pédagogues ou pas. Malheureusement cela n’a rigoureusement rien à voir avoir la vérité de ce qu’ils énoncent ou la valeur de la cause qu’ils défendent ou avec le rôle de la catégorie qu’ils représentent.



- Le provincialisme paradoxal : bien que nous répétions sans cesse que les images ne connaissent pas de frontières et que les médias sont par excellence le domaine de la globalisation dans le village planétaire, les images que nous voyons dépendent fortement de nos cultures et de nos  habitudes nationales. Rien de plus frappant que de comparer deux JT le même jour à la même heure dans deux pays européens : à se demander si nos vivons dans le même monde.



- Le journalisme télévisuel qui est souvent un journalisme de l’urgence – et qui, dans tous les cas n’a plus guère le temps et les budgets pour faire des enquêtes de fond- est de plus en plus dépendant des ses sources. Voire de ses fournisseurs d’images qui ne sont pas toujours désintéressé.



Faut-il continuer la liste ? On a presque honte de prétendre ajouter sa pierre, surtout si on s’adresse, comme ici, à un public qui se pose sérieusemet la question du „Qu’est-ce que s’informer ?“ et dont la première idée ne serait sans doute pas de se précipiter sur le JT pour comprendre en profondeur la marche du monde. Mais la réponse était peut-être dans la question : si nous nous immergeons si volontiers dans ces flux d’images, si nous en délectons, est-ce vraiment parce que nous voulons apprendre ce qui se passe ? Ou parce que nous avons besoin de leur présence et de leur partage ?










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