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Propagande Les ancêtres
Les partis de masses

Les partis de masses pensent la propagande avec des catégories qui reflètent leur conception du monde.

Les marxistes ont théorisé cette question de la conscience des masses en termes de matérialisme dialectique. G. Plekhanov (1856-1918), l’introducteur du marxisme en Russie, en particulier, pose la distinction entre l’agitateur et le propagandiste. On cite souvent sa phrase : “Le propagandiste inculque beaucoup d'idées à une seule personne ou un petit nombre de personnes; l'agitateur n'inculque qu'une seule idée ou qu'un petit nombre d'idées; en revanche il les inculque à toute une masse de personnes"

Lénine comprend à la fois la cohérence doctrinale et la valeur opérationnelle de cette conception qu’il reprend dans "Que faire ?". Il y distingue un premier stade où l’agitateur se contente de souligner les « contradictions du capitalisme » en suscitant simplement un sentiment négatif : « l'agitateur, lui, prendra le fait le plus connu de ses auditeurs et le plus frappant, par exemple une famille sans-travail morte de faim, la mendicité croissante, etc., et, s'appuyant sur ce fait connu de tous, il fera tous ses efforts pour donner à la “masse” une seule idée : celle de la contradiction absurde entre l'accroissement de la richesse et l'accroissement de la misère; il s'efforcera de susciter le mécontentement, l'indignation de la masse contre cette injustice criante, laissant au propagandiste le soin de donner une explication complète de cette contradiction. »

À la frustration suscitée par l’agitateur – vous êtes exploités, vous allez mourir dans une guerre absurde, des étrangers volent les richesses de votre pays – au travail de provocation du conflit, le propagandiste doit donc adjoindre l’explication. Derrière tel cas de misère, telle guerre, il y a les lois d’airain du capitalisme dont le matérialisme dialectiques scientifique a dévoilé le principe et le remède. Après l’agitateur qui exacerbe la contradiction, le propagandiste propose la résolution de la contradiction, par l’intellection de lois générales de la société et par l’action qui va changer le monde et non se contenter de l’interpréter, action qui ne peut être que conforme à la ligne orthodoxe du parti. De surcroît, le propagandiste, enseignant une version plus élaborée du marxiste à un public plus restreint travaille bien conformément à la logique avant-gardiste, pour ne pas dire élitiste, du léninisme.
Arrivé au pouvoir, Lénine crée le Département d'agitation et de propagande (Otdel agitatsii i propaganda), d’où naîtra l’abréviation deviendra célèbre :Agit prop. Il est en particulier chargé de développer une éducation révolutionnaire à l’intention des masses. Le metteur en scène Meyerhold développe dans ce cadre le principe d’un théâtre dit « d’agitprop » qui développera la conscience des masses.

Mais la question de la propagande se posera d’une autre façon aux théoriciens marxistes : comment expliquer les succès du fascisme ? Comment se fait-il que les masses des pays européens où les contradictions capitalistes sont les plus fortes, et qui donc devraient être les plus proches de la révolution, se mettent à enfiler des chemises noires ou brunes et à suivre des démagogues. Si cela ne peut s’expliquer en termes de déterminisme économique, si le prolétariat ne se conduit pas comme il le devrait objectivement, en devenant marxiste, se pourrait-il que la cause en soit subjective ? Qu’il ait une conscience faussée de la situation objective ? Que cela se passe « dans la tête » ? Qu’une idéologie perverse le contamine ? et si le facteur qui produit cette anomalie, ou du moins son vecteur, était la propagande ? Et sa manipulation des affects ? Wilhelm Reich, psychanalyste et communiste, développe en particulier une théorie de la Psychologie de masse du fascisme (1933) où il diagnostique leur « inaptitude physiologique à la liberté » qui les rend vulnérables à la propagande adverse. La prédominance de ce qu’il nomme « personnalité autoritaire » frustrée sexuellement dans l’Allemagne d’avant 1933 lui semble en particulier expliquer le succès du discours national-socialiste.


Les nazis, de leur côté, mettent la question de la propagande, non seulement au centre de leurs pratiques – ce qui est assez évident – mais aussi au centre de leurs préoccupations doctrinales. Hitler lui-même, détenu en prison après le putsch de Munich consacre deux chapitres de Mein Kampf à la question de la propagande. Il voit en elle un vecteur naturel au service de l’idée qui éclôt d’abord chez une minorité de passionnés. L’idée produit le besoin de l’organisation qui requiert des hommes ayant d’autres qualités que les premiers doctrinaires : ainsi naît le mouvement ou parti. Celui-ci tend naturellement à l’expansion de ses idées au sein des masses.

La propagande, c’est l’idée révolutionnaire en expansion. « Le propagandiste inculque sa doctrine aux masses dans l’idée de les préparer au moment où elle triomphera à travers le corps des membres combattants, formé par les partisans qui ont prouvé leurs capacités et leur volonté de mener le combat jusqu’à la victoire. » Cette trilogie doctrinaire, organisateur, propagandiste mène à la conclusion d’une sorte de fuite en avant de la propagande qui toujours être en train de conquérir de nouvelles têtes : «Dans tout grand mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire d’importance mondiale, l’idée du mouvement doit toujours se répandre à l’étranger par l’opération de la propagande. ».


Le ministre de la propagande nommé par Hitler en 1933, Joseph Goebbels (1897-1945) est l’exécutant de cette conception. D’un côté c’est un pragmatique qui croit que la propagande est affaire de réussite pratique : dans Combat pour Berlin il raconte comment il a développé la section de Berlin du N.S.D.A.P. dans les années de conquête du pouvoir. L’occupation systématique du terrain et la propagande constante y sont particulièrement décrits.

Clyde Miller , un des pontes de l’IPA (voir article précédent ) résume ainsi les principes de la propagande fasciste contre laquelle il suggère d’immuniser les enfants dès l’école en leur en révélant les procédés :

1- jouer sur la peur et suggérer systématiquement que seul l’engagement derrière le parti peut mettre fin à ces périls (méthode qui est d’autant plus efficace que l’on désigne un bouc émissaire),

2- relier les nouveaux thèmes que l’on met en avant à des idées déjà anciennes et acceptées (ainsi le nazisme a pu profiter d’un fond culturel où le nationalisme et l’antisémitisme étaient largement acceptés,

3- répéter inlassablement les mêmes slogans ultra-simplifiés et recourir toutjours aux mêmes symboles,

4- ne jamais laisser la population échapper un seul instant à la propagande,

5- interdire l’expression de toute propagande adverse,

6- exagérer les enjeux, rester toujours dans un registre dramatique et emphatique

7- adapter la propagande à son public.


Des manuels nazis de l’époque exposent peu ou prou ces principes. Ils contiennent surtout des recettes pratiques sur la façon d’organiser un meeting ou de produire une affiche. Mais on peut y trouver des indications intéressantes comme la division que faisaient les nazis entre quatre modes de propagande : par la parole, écrite, par les défilés, par des manifestations culturelles , avouant en cette occasion leur admiration pour ce qu’on fait leurs adversaires communistes avec des films comme Le cuirassé Potemkine De fait, la propagande brune laissait une large place aux cérémonies où se créait à la fois une atmosphère fusionnelle entre les participants en train d’accomplir les mêmes gestes quasi religieux, une impressionnante démonstration de force à l’usage des ennemis et des indécis, et enfin une théâtralisation de la politique (cérémonies montées sur le modèle de l’opéra wagnérien : art total avec musique, chants, décors, lumières…).

L’idée que le combat politique est un combat total qui passe aussi par la culture, l’esthétique, les valeurs est également omniprésente conformément à l’idée souvent répétée que la propagande doit diffuser une vision du monde globale.

Goebbels développe en diverses occasion cette vision totale de la propagande au service d’une Weltanschauung cherchant à se réaliser. : «. La propagande, c’est l’intermédiaire entre l’individu et le collectif, entre l’idée et la vision du monde »


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