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Complotiste, toi-même
Complotiste est devenu une injure politique. Le complotiste, qui rime avec extrémiste ou populiste, est nécessairement coupé de la réalité (cet idiot explique tout par des actions secrètes des banquiers ou des services secrets, il ne croit pas des évidences scientifiques mais adhère à des théories délirantes comme la présence d’aliens ou de mutants, voire le grand remplacement...). Il croit faux, pense mal et juge vilainement. Car ses affects sont négatifs et ses passions tristes : il soupçonne, il déteste, il jalouse, il rejette. Il théorise ressentiment et refus de l’autre : envieux du riche, hostile à l’étranger, habité par des pulsions d’autorité et de violence? On commence par refuser l’évidence et on finit par rejeter l’autre. Ou par enfiler un gilet jaune. Heureusement les médias veillent.

Le complotiste ainsi présenté est un adversaire idéologique idéal pour le progressiste (dont un récent livre d’Isamël Emellien vient vient de produire la summa theologica macronica). L’accusation de complotisme permet de recourir à plusieurs armes rhétoriques :
- amalgame : le dénonciateur du pouvoir des banques et le maniaque des soucoupes volantes, ne seraient, au fond, pas très différents. Tout aussi ridicules seraient le type qui croit que personne n’est allé sur la lune et celui qui pense que le grand débat est truqué.
- soupçon facile et psychanalyse de bazar . Vous avez rappelé que Macron est passé par la banque Rothschild, ne seriez vous pas en train d’écouter votre inconscient antisémite ? Vous cherchez une affaire d’État dans l’affaire Benalla, mais cela vous gêne, dirait-on, qu’un jeune issu de la diversité réussisse, et vous ne seriez pas en train de recourir à un stéréotype racial ou sexuel, là ?
- évidence et unanimité : mais vous dites le contraire d’une chose qui est dans tous les journaux et que l’on répète sur tous les plateaux de télévision. Tout le monde sait bien que...
- interprétation facile : vous dénoncez des violences policières imaginaires ou légitimes et d’ailleurs proportionnées, donc on voit bien que vous n’avez aucun respect des valeurs républicaines, donc vous êtes un factieux qui veut instaurer un régime autoritaire. CQFD.
- imposition du silence : je ne peux pas discuter avec quelqu’un qui ne diffuse que des fake news
- exclusion du débat : vous ne pensez pas, vous affabulez
- réduction de toute critique à l’effet mécanique d’un mauvais message : c’est parce que les gens se font intoxiquer par les complotistes, les fake news en ligne et les manipulateurs professionnels, qu’ils ne se rendent pas à l’évidence (comprenez : qu’ils ne votent pas pour nous). Probablement manipulés, en plus (par Poutine, la fachosphère, la mélanchonosphère, les réseaux sociaux incontrôlés...). D’où le Brexit, les élections de Trump, Bolsonaro ou Salvini, peut-être le résultat des prochaines élections européennes : tout ce qui va mal est de la faute des mêmes.

Les progressistes autoproclamés semblent avoir ainsi résolu un vieux problème de la vie politique qui est d’expliquer l’existence d’adversaires. Ce ne sont pas des gens qui ont d’autres intérêts que vous ou que votre nation ou votre classe. Ils ne représentent ni tradition ni population. Non. Ce ne sont des inférieurs et intellectuellement et moralement. Ils délirent simplement. Ce ne sont pas des citoyens éclairés, ce sont des victimes de l’erreur ou de la manipulation qui, notamment, votent mal parce qu’ils croient aux mensonges populistes, à la télé de Poutine et aux rumeurs sur les réseaux sociaux. Il y a, en somme, un complot des complotistes.
Mais cette stratégie se heurte à deux limites majeures.

Il y a d’abord l’effet boomerang. Se placer dans le camp de la vérité (contre celui des manipulateurs russes, de la fachosphère et des méchants réseaux sociaux), c’est s’exposer au ridicule quand on découvre le mensonge d’un de vos séides ou qu’il avoue qu’il utilise des vidéos illégales et trafiquées et ce pour influencer anonymement l’opinion publique. L’effet de démenti - et il y en a eu beaucoup dans l’affaire Benalla, par exemple , ou dans la campagne contre les gilets jaunes - est ravageur pour le ministère de la Vérité. Le fait que les évidences présumées - par exemple les accusations de complicité de Trump avec une interférence étrangère - puissent se révéler tout aussi fantaisistes que les imaginations de certains gilets jaunes n’est pas seulement ironique. Il est troublant que ceux qui disposent de l’appareil d’État, ont le soutien des élites ou dominent mes médias dominants affabulent autant que le manifestant moyen qui ne croit plus un mot de ce que raconte les chaînes d’information continue. Montage d’État et rumeurs des foules ne peuvent pas être mises moralement sur le même plan.

Et surtout, l’incapacité de comprendre ce qui motive votre adversaire autrement que comme une infériorité mentale ou de tricherie est la façon la plus sûre de s’enfoncer dans l’autisme. Donc dans l’échec (sauf à recourir à des procédés autoritaires contre la crimepensées).

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