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Qui a dit guerre civile ? 5
Tout débattre pour que rien ne change

La question de la violence (c’est-à-dire celle du moyen licite ou inacceptable au service de fins politiques) que nous avons évoquée dans un article précédent a largement dominé le débat sur les Gilets jaunes et -ce n’est pas très original de le remarquer- la fameuse lettre aux Français est censée marquer le passage à un second stade de débat, de construction et de réconciliation. Faute de voir le mouvement « s’essouffler », il s’agirait maintenant de le canaliser et de le banaliser.

La stratégie gouvernementale repose sur deux thématiques

_ La théâtralisation de l’affrontement. Après avoir désigné cette violence - d’ailleurs tout à fait réelle et qui n’est plus imputable depuis quelques semaines à de seuls casseurs de banlieue infiltrés - comme fascisante, brune, raciste et manipulée par des organisations populistes, on insiste maintenant sur le fait qu’elle s’en prend aux journaliste, à nos « valeurs », qu’elle attente au pacte social. Ce qui n’est pas sans nourrir une spirale infernale. D’une part la répression policière est très réelle : des milliers d’interpellations, 13 yeux perdus, 93 blessés graves, 260 signalements…, ce qui ne pousse pas à l’apaisement. Parallèlement une fraction des Gilets jaunes tombe dans le piège du bouc émissaire (le journaliste comme valet des puissants sur qui se défouler p.e.) et diabolisés pour diabolisés, certains se disent que la violence paie. Elle paie à leurs yeux en termes publicitaires et en termes politiques en obligeant chacun à choisir son camp.

- L’alternative de la grande consultation. Sa première fonction est de déplacer le conflit, ou plutôt de le nier : nous sommes un peuple unique qui a une exigence particulière d’égalité, un idéal des Lumières particulièrement exigeant, certains sont en colère, asseyons nous et cherchons la solution. Du coup, la confrontation qui est largement de classe, devient un problème, un défi pour ne pas dire une challenge proposé à cette sympathique équipe de créatifs que sont nos concitoyens. Il faut exprimer des « attentes » , refaire du lien, du Nous et du projet, participer. Il s’agirait d’une sorte de clarification de nos aspirations et de recherche de leurs solutions réalistes qui responsabiliserait les acteurs. Dans un langage qui n’est pas sans rappeler celui de l’entreprise, on va donc cadrer quatre problématiques dialectiquement bien balancées (comment bien répartir l’impôt, mais en même temps rendre la dépense publique efficace ? Quelles priorités dans les économies ? Etc.). De l’art de transformer l’hostilité en possibilité : puisque vous nous haïssez, transcendons et discutons, positivons. Pour un peu on nous expliquerait que le macronisme retrouve là une merveilleuse occasion de renouer avec ses racines participatives et inventives. C’est à la fois une stratégie d’euphémisation (de l’émeute au brain-storming), de division (il y aura ceux qui refuseront de participer, ceux qui se déchireront sur les règles ou sur la portée des questions, ceux qui contesteront la représentativité des gilets jaunes, ceux qui contesteront et la méthode et le résultat, etc.). C’est surtout une stratégie qui délégitimera les brutes qui s’obstineront à protester dans la rue : calmez-vous et asseyez-vous, mon vieux, les membres du groupe de parole vont vous souhaiter la bienvenue. Vous voulez renverser le Sytème ? Comme c’est intéressant, reprenez du café et nous allons essayer de verbaliser tout cela.. Le temps que l’on discute de qui est tabou et de ce qui est totem dans cette consultation…L’effet dispersion sera maximal. Pour le dire en termes de pensée présidentielle complexe (sur le modèle : il y a de bons et de mauvais chasseurs) : « Les gens en difficulté, il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent », ce qui semble difficile à réfuter.

Es-ce que cela peut marcher ? Sans chefs cohérents, sans intellectuels organiques, sans organisation stable, dépendant de réseaux sociaux qui favorisent souvent les plus grandes gueules, les plus mouillants ou les plus provocateurs (mais juge-t-on des idées de 89 à travers les poissardes ?), sans cesse confrontés au point Godwin, perturbés par la proximité des élections européennes, embourbés dans la tension mass médias versus Facebook, coincés entre le discours moralisateur indigné (il y a des fachos, parmi vous) et celui du pragmatisme techno, ils n’ont pas tous les atouts. Et l’effet du débat, des super-débats sur les conditions du débat et des micro-débats a tout pour provoquer de la confusion entre maximalistes et ceux qui suivront la logique quasi entrepreneuriale du « Trouver des solutions ensemble. Transformer les risques en opportunités, et.c»… Le coup de la responsabilisation…

Restent deux inconnues : l’inventivité stratégique des Gilets jaunes (on ne vas par faire 52 défilés du samedi dans l’année) et la force surprenante des symboles. Un seuil de ce type pourrait être franchi si quelqu’un mourrait, non pas par « accident » (comme plus de dix personnes depuis le début du mouvement), mais tué par une arme. Personne ne le souhaite, mais le tragique, donc le politique, est toujours possible.


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