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Qui a dit guerre civile ? 4
Violence et stratégie de la peur

Dans un article précédent nous soulignions le rôle symbolique de la violence dans le conflit des Gilets jaunes. Mais quelle violence ?

D’un côté le gouvernement joue à fond la division du mouvement (casseurs qui ne veulent que le chaos opposés à vraies revendications qui seront débattues entre bons citoyens) et invoque sans cesse la violence mythifiée :

- Comme épouvantail / mantra destiné à ramener à soi le parti de l’ordre par la dramatisation (Castaner : les gens qui montent « pour casser ou pour tuer »). Cela marche, d’ailleurs, auprès de l’électorat de la droite bourgeoise. Le mythe de la barbarie de la plèbe revient : et d’ailleurs, ces gens n’ont pas le sens de l’effort(1). Ils risquent de lui répondre « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ».
- Comme moyen d’interpellation / culpabilisation de l’adversaire. Histoire de mettre sans cesse en demeure ses interlocuteurs en portant le soupçon sur leurs arrière-pensées : n’êtes vous pas en train d’excuser la violence sous couvert de la comprendre ? ou encore par l’argument des conséquences si appelez à manifester, vous serez responsable des violences Et histoire de toujours ramener la politique aux intentions cachées : évocation incapacitante de la « haine » ou de la « radicalité ». Virilité affichée, mâchoires serrées, etc.
- Comme outil de victimisation / représentation : nous sommes attaqués, insultés gravement en tant que personnes, mais à travers nous, c’est la République, la démocratie, les droits de l’homme que l’on vise (et non nos fautes, la façon dont nous avons brutalisé et méprisé le peuple)
- Comme simplificateur / critère idéologique : ou bien le Débat avec nous, ou bien la Violence avec eux.


Mais qu’est-ce que la violence ? Reprise en boucle par les médias, spectaculaire par essence - destinée à traduire un ressentiment d’un côté, à alimenter une peur de l’autre - elle tend à paralyser la pensée.

Nous parlons d’une violence « d’en bas » dont il est chaque fois précisé par les médias qu’elle est « inouïe » et « inacceptable » (les violences de 1789 à Mai 68 ou celles du dernier premier mai, étant elles, sans doute, ouïes et acceptables).

À quoi se reconnaît-elle ?

Il y a plusieurs couches :

La violence bien physique dans les manifs d’abord : jets de pavés ou de trottinettes, baffes et coups de pied, rarement construction de barricades (que l’on ne tient guère), assaut de bâtiments comme la chasse au Griveaux (détail : une vidéo de l’attaque de la porte de son ministère montre des attaquants qui lancent des slogans black blocs comme ACAB - all cops are bastards- contrairement à notre article précédent où nous tendions à minimiser leur rôle).Il s’agit là indéniablement de violences dans une confrontation avec un adversaire. On peut les condamner. On peut demander aux manifestants de recevoir passivement grenades et flashballs (donc d’adopter un point de vue moral assez kantien). On peut aussi relativiser, par comparaison avec des violences policières qui ont parfois précédé. Notons au passage que la presse étrangère ne trouve pas lesdites violences policières si bénigne que cela .
On peut invoquer une « violence structurelle » de nos sociétés qui expliquerait celle des dominés. Mais taper, c’est taper et nous sommes dans une configuration ancestrale groupe contre groupe ! Même si certains glissent facilement à l’idée d’incitation, de complicité, et autres crimes plutôt immatériels.En attendant la complicité passive.

La notion de violence est aussi mobilisée quand le caractère inouï ou inacceptable qu’on lui attribue provient de ce qu’elle s’en prend à des personnes et cherche à provoquer la peur : chahuts musclés de ministres en déplacement, tags de permanences ou de domiciles des élus, lettres ou messages électroniques avec menaces de mort et/ou orduriers. Ici il s’agit d’une volonté d’affecter des personnes comme si elles vous avaient fait quelque chose personnellement, de diminuer celui que l’on accuse de vous mépriser ou de vous tromper. Sur le plan moral, convenons volontiers qu’en démocratie, on doit se combattre de façon ritualisée par des joutes verbales et électorales, citoyen contre citoyen ayant une opinion opposée, et non de personne à personne. Pour autant, la notion ne doit pas servir à tout propos. Quand un https://www.vapress.fr/shop/DANS-LA-TETE-DES-GILETS-JAUNES_p83.html>Gilets jaunes interpelle JM Apathie pour lui reprocher d’être au service des puissants, de ne pas parler des violences policières, d’être millionaire et d’avoir une belle voiture, ce n’est pas malin, mais ce n’est pas une violence insoutenable qui menace les fondements mêmes de notre démocratie. D’autant que le journaliste s’est plutôt bien tiré d’une confrontation purement verbale.

Troisième dimension : l’opposition rhétorique : culte ou mythe de la violence versus valeurs démocratiques. La violence ici évoquée résulterait du seul fait de relancer le conflit social, de se désigner un adversaire (les riches, la classe dirigeante, les élites). C’est la dissenssion elle-même (admettre que la politique est le lieu de la lutte pour les intérêts et pour les croyances, non celui du règne des choses et de la gestion par les experts). Parle de lutte, ce serait être violent. Ici nous touchons au cœur du problème : la grande dénégation du caractère conflictuel de la politique.
Nous ne résistons pas à une citation de Mao « la guerre, c’est la politique avec effusion de sang, la politique, c’est la guerre sans effusion de sang ».


(1) On se félicitera cependant que Macron nous ait permis d’échapprer à l’extr rancie, celle qui disait : « L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd'hui le malheur. »
Pétain, 20 juin 1940

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