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Voir l'ennemi
Voir l’ennemi

Si les images sont suspectes à la mesure du désir qu’elles provoquent, elles sont autant dénoncées pour la haine qu’elles éveillent : séductrices, les voilà accusées d’être meurtrières. Au long réquisitoire qui, de Moïse au Monde Diplomatique, leur fait grief de nous détourner (de Dieu, de la vie, de la critique, de la mémoire, de la citoyenneté...), s’ajoute le reproche d’échauffer de mauvaises passions, d’où le chef d’incitation à la violence... Plus précisément, l’imputation est double : l’image serait criminogène et belligène. D’une part, le spectacle de la brutalité stimulerait de sanglants mimétismes (la violence fictive engendrant par quelque forme d’accoutumance ou d’apprentissage brutalités et délinquances individuelles) ; d’autre part, des représentations perverses porteraient à incandescence toutes les rivalités collectives : l’ennemi visible, évoqué, identifié, caricaturé, réduit à ses traits les plus noirs deviendrait la figure d’une entité détestée, type général dont les antagonistes concrets sont la haïssable incarnation.
Il existe cent théories de la violence ou du conflit ; certaines en font le résultat d’une alchimie des forces instinctuelles, d’autres l’effet d’un funeste dressage. Il y a autant de distinctions entre agressivité, agression, destructivité, combativité, destrudo,, thymos... Mais il est un point d’accord : accrues, suscitées ou orientées par l’image, nos fureurs communes se dirigent et se médiatisent. Si l’homme est un animal politique (il tue pour ses idées), il tue aussi des idées, ou plutôt des représentations qu’il se fait (qu’on lui fait) du papiste, du boche, du bolchevik, du viet, de l’impérialiste ; l’objet de ses hostilités de groupe est nécessairement un objet représenté et désigné.
De là le soupçon que nous ne soyons trop enclin à détester des leurres. Une fois encore, c’est “1984” qui fournit la meilleure illustration à nos fantasmes. Big Brother n’exige pas seulement l’adoration de son icône omniprésente sur les écrans, il réclame des “minutes de la haine” où, rassemblés devant les télécrans, les poings serrés, criant leur dégoût face à l’image honnie de Godstein, les citoyens s’unissent dans une commune exécration. Cependant les mensonges ourdis par le ministère de la vérité, persuadent chacun que les troupes d’Océania remportent des batailles chimériques ou repoussent des agressions imaginaires d’ennemis virtuels. Est-ce si invraisemblable ?
Il est tentant de répondre qu’il y a, qu’il y a aura toujours des “médias de la haine”, voire, comme Kusturica que “la télévision tue plus vite que les balles.” La peinture, le livre, l’affiche, le journal ont toujours rivalisé en pouvoir de mobilisation. Le cinéma n’a pas moins excellé à montrer les stéréotypes les plus négatifs (difficile de surpasser en emphase belliqueuse certains de ses plus grands chefs d’œuvre comme Naissance d’une nation ou Alexandre Nevski ) ; au Liban, en Yougoslavie et partout où l’on se massacre, les tubes cathodiques projettent de quoi nourrir les passions les plus agressives En 1994, les reportages de télévisions commerciales sur une malheureuse affaire de drapeau planté sur un caillou ont manqué de déclencher une guerre gréco-turque dans un grand crescendo d’exaltation nationaliste.
Mais ceci reste dans le domaine de la propagande, grande simplificatrice qui réduit le monde à nous et eux. L’adversaire unique, à la fois cause de nos malheurs et objet de nos projections, nous ressoude dans un processus où le contenu de la croyance importe peut-être moins que le lien (nous) et la frontière (eux). On croit toujours ensemble, on croit le plus souvent contre (les idéologies ce ne sont pas seulement des leurres qui occultent le réel, ce sont des idées organisées contre des idées). Que des mots et des images au service d’une intention stratégique (ou reflet d’une “imprégnation” inconsciente) puissent y contribuer, nul n’en doute. Ce processus suppose à la fois une implication (l’autre nous devient intimement odieux, nous l’intériorisons comme ennemi intime) et une réduction (le groupe adverse tend à s’assimiler au mal si ce n’est au mal absolu dans l’ordre de la morale, de la religion, du droit, voire au laid, au non-humain, à l’absolument autre, etc..) Pourquoi les médias ne pourraient-ils être pareillement xénophobes, racistes, bellicistes ? Affaire de contenu ou d’intention, donc ? A mauvaises images, mauvais instincts ?

Voir, haïr

A cette vision instrumentale des médias, s’oppose toujours un discours sur leur pouvoir pacifiant. Sous sa version simple, techno-angélique, ce discours nous redit que nous nous détestons faute de nous savoir si semblables et que plus de communication (sans censure, sans frontières, etc..) entraînera moins de violence. Des gens qui aiment Michael Jackson et écoutent CNN ne peuvent pas vraiment se faire la guerre. Version cyber: grâce au Web nous échangerons des données, pas des missiles. On sait ce qu’il en est.
Argument plus troublant : la télévision serait intrinsèquement apaisante. McLuhan soutient qu’elle est rétive aux questions brûlantes et aux personnages qui chauffent : “Hitler aurait rapidement disparu si la télévision était apparue à une vaste échelle pendant son règne. Et eut-elle existé auparavant qu’il n’y aurait pas eu d’Hitler du tout.” La télévision, medium froid capable d’émouvoir et d’impliquer, mais non d’exciter ou de mobiliser, serait, en somme, rétive à la rhétorique emphatique de l’agression, au dangereux “sublime” qui est selon Kant le registre du discours guerrier.
La théorie du gentil medium reformulée par d’autres en fait un des grands facteurs de dédramatisation, de désengagement, d’acceptation paisible de valeurs moins disciplinaires ou moins martiales La télévision, medium soft, qui marche à la séduction, qui nous parle le langage de l’intimité nous aiderait donc résister ou à nous distancier de tout pathos belliqueux. Contribuant à la paix civile, fut-ce au prix du retrait individualiste et du scepticisme, mettant “en temps réel” toute atrocité commise à l’autre bout du monde sous l’œil de chacun, la télévision serait au service de la paix tout court. L’argument est, en somme que l’on meurt pour des livres, qu’on s’engage “comme au cinéma”, mais qu’il est rare que l’on éteigne son poste pour courir au combat.
L’exemple toujours cité, celui de la guerre du Vietnam nous rappelle les ambiguïtés de la première guerre dans le living-room. Même si, côté américain, les commentaires de l’image furent globalement moins “pacifistes” qu’on ne tend à le croire, même si certaines photos symboliques jouèrent un rôle concurrent, la télévision a agi comme facteur de démobilisation (de démoralisation, penseront les militaires). Par le simple rappel que la guerre tue des boys, ou cet enfant qui court sous le napalm..., l’image cathodique, l’intruse qui trouble la paix du foyer, aurait accompli le programme que Jack London assignait, trop tôt, au cinéma quand il écrivait : “Le temps et la distance ont été annihilés par le film magique pour rapprocher les peuples du monde.. Regardez frappé d’horreur les scènes de guerre et vous deviendrez un avocat de la paix...”.
Lors des conflits de la Grenade et de Panama, avec moins de succès aux Malouines, les armées occidentales s’efforcèrent d’appliquer la règle du “pas vu, pas tué” : une bonne guerre est une guerre abstraite et propre, sans morts visibles. Si l‘on veut, comme Chomsky, se livrer à une sinistre comptabilité de milliers de victimes divisées par heures d’antenne, on saisit vite avec quelle sélectivité nous sont fournis les objets de notre compassion. La télévision excelle à montrer des victimes, à la fois particulières et interchangeables dans l’unicité de leur souffrance, séparée de tout cadre de référence, de toute histoire, de toute explication, mais pareillement aptes à nous émouvoir. Parallèlement au développement de l’idéologie victimaire et de l’humanitaire-spectacle, l’art de montrer et de ne pas voir va donc se développer. De tous les qualificatifs sur la guerre du Golfe, guerre vidéo, guerre sans images, guerre en direct, guerre-spectale, guerre du mensonge, c’est encore celui de guerre sans victimes qui frappe le plus, rappel que les images servent aussi et surtout à occulter et oublier qui meurt.
Mais il serait trop facile de tout ramener à la propagande ou à la manipulation, à la concurrence de l’image qui incite ou de l’absence d’image, aux mécanismes qui nous font abhorrer l’ennemi et à ceux qui nous le font ignorer. La réduction psychologisante aux affects, aux mécanismes supposés de l’agression ou de la pitié que des images activeraient ou inhiberaient ne peut qu’occulter l’importance de la catégorie d’ennemi.

Tuer sans haine
Les armées ont toujours tenté de produire des guerriers si discipliné qu’il massacreraient sans haine ni plaisir, par pure obéissance et sans qu’aucun sentiment personnel n’interfère ; il existe un idéal du soldat citoyen luttant contre son adversaire sans le détester, ne voyant en lui qu’une victime égarée des tyrans qui l’abusent et ne le tuant en somme que faute de le pouvoir libérer. Sans compter le rôle que joue cette sorte d’outils que l’on nomme les armes : les dispositions psychiques du guerrier qui court vers ceux de la horde adverse, celles du combattant de 14 qui attend une mort anonyme ou celles du technicien qui calcule la trajectoire d’un missile sont-elles comparables ? Tous ont pourtant en commun d’avoir un ennemi.
Le soldat n’a nulle peine à connaître l’ennemi que l’instance souveraine lui a assigné et qui se manifeste lui-même comme tel : nul ne doute d’un droit de donner la mort qu’ils se confirment mutuellement. Cette couleur d’un habit pour laquelle on s’étripe et sur laquelle ironise Voltaire suffit longtemps à marquer cette distinction. Pour le soldat voir l’ennemi, cela signifie pouvoir ou devoir le tuer. Vieille loi qu’il faut sans doute reformuler avec les télétechnologies. Désormais qui voit, tue : voir c’est vaincre. Il y a les armées dotées de machines de vision décrites par Virilio, de satellites, de caméras, d’avions furtifs, d’ordinateurs, de scanners, capables d’acquérir l’image, de traiter l’information, de modéliser la bataille, de frapper tout point saisi et qui se gagnent sur écran. Pour elles, voilà résolu le vieux dilemme du guerrier : voir l’ennemi d‘assez près pour l’atteindre, le voir d’assez loin pour ne pas reconnaître en lui un semblable. Et puis, il y a les armées à faible portée, les armées myopes, celles qui se battent plus avec des outils qu’avec des algorithmes. Le droit de savoir qui vous tue est réservé aux guerres entre pauvres. C’est ce que symbolisent ces soldats irakiens qui se rendent à un drone, un modèle réduit d’avion sans pilote, mais doté d’une caméra : ils savent bien que si l’objectif les a saisis, ils sont déjà prisonniers ou morts. Vu, perdu.
Quant au civil, censé ne pâtir du conflit que par contrecoup, accident ou violation des lois de la guerre, sa participation est affectuelle : il doit témoigner une identité collective par mille formes de solidarité ou de communions rituelles. Mais l’ennemi ne nous définit pas que pendant la guerre ; en temps de paix, la commémoration de nos morts, nos souffrances ou nos victoires est inséparable du rappel de nos ennemis. Le citoyen peut condamner moralement la guerre en général ou, historiquement, critiquer la stupidité de tel conflit particulier, mais il ne peut douter de qui furent ses ennemis. Il n’y a pas de mémoire nationale sans trophées sculptés, frises de vaincus au bas des colonnes, peinture patriotique, champs de bataille signalisés et monuments à la victoire, coqs piétinants des casques à pointe ou portraits de Jeanne d’Arc. Il n’est pas jusqu’à Astérix qui, en nous rappelant que “nous” avons résisté aux Romains, ne participe à la célébration iconique du conflit fondateur. Plus sérieusement, quelle nation peut se dispenser de célébrer sa guerre, fut-elle une guerre d’indépendance ? Il faut bien savoir quel sang impur abreuva nos sillons. Qui furent nos ennemis nous dit qui nous sommes.
Notre ennemi privé, nous l’identifions sans peine. Ou bien il nous est connu par la haine que nous lui vouons et le mal que nous lui souhaitons. Ou il nous apparaît sous l’aspect du rival, et c’est à travers l’enjeu parfois conventionnel et le déroulement, non moins souvent formalisé, de la lutte que nous l’identifions. Qu’il nous agresse en tant que personne, nous dispute un enjeu particulier, ou les deux, il se fait connaître par là même. Mais qui nous montre notre ennemi public, celui qu’il est de notre devoir de combattre ?
Le grec séparait extros ennemi particulier de polemos, celui envers qui il peut être fait appel à la guerre et plus seulement à la lutte ; le latin distinguait l’inimicus privé (contraire de l’ami et donc non-aimé) de l’hostis (qui en même temps pourrait être l’hôte, voire demain l’allié). Notre langue nous refuse de telles nuances mais une longue tradition philosophique et juridique maintient cette barrière. Ainsi pour Vattel au XIXe siècle : “L’ennemi particulier et une personne qui cherche notre mal et qui y prend plaisir ; l’ennemi public forme des prétentions contre nous, ou se refuse aux nôtres, et soutient ses droits, vrais ou prétendus, par la force des armes.”. En somme, cette tradition nous apprend que si l’ennemi public entend fonder en droit ce que donne la force (fut ce la destruction d’un État, l’invasion d’une terre, la disparition d’un peuple) en un conflit échappant à toute instance supérieure c’est que la guerre est une écriture pour l’histoire : elle doit implicitement assurer aux générations suivantes la perpétuation paisible de ses résultats. La guerre vise une paix où notre trace recouvrira la leur, elle veut toujours changer le monde et sa mémoire. Corollairement, la possibilité de la guerre fonde la catégorie de l’ennemi.

L’idée d’ennemi

C’est une conception fort claire pour qui raisonne dans le cadre d’un État classique : il existe des entités souveraines qui sont ou bien en paix ou bien en guerre, situations qui sont signalés par toutes sortes de rites ou discours, traités et proclamations. L’État n’est censé mériter ce nom qu’autant qu’il expulse la violence mortifère, guerrière hors de frontières, la soumettant en deçà à ses propres normes. Sur son territoire, le conflit politique doit être agonal et viser des avantages enjeux conventionnels par des voies régulées, et notamment démocratiques, électorales. Sinon, si des groupes armés s’affrontent, non pour leur avantage particulier, mais parce qu’ils entendent fonder une ordre, il y a tout simplement guerre civile et on peut dire à juste titre que l’État n’existe plus.
La théorie sulfureuse de Carl Schmitt fait même de la distinction ami-ennemi le critère du politique (catégorie bien plus vaste que celle de l’État) : “ Dans la mesure où elle (cette distinction) ne se déduit pas de quelque autre critère, elle correspond, dans l’ordre du politique aux critères relativement autonomes de diverses autres oppositions : le bien et le mal en morale, le beau et le laid en esthétique, etc.. ” Sans discuter le caractère d’une telle définition, retenons l’hypothèse que le politique se constitue entre deux possibilités : la menace de la montée aux extrêmes (ce qui n’exclut pas le règne de la paix effective, tant que la guerre subsiste comme virtualité) et le choix de l’ennemi, choix qui revient à l’unité politique (qui n’est pas nécessairement l’État) et qui fonde la possibilité d’avoir un ami, l’allié.
Toute activité humaine est conflictuelle et peut déboucher sur de la violence, mais seul le politique suppose la guerre comme condition d'existence et la distinction de l'ami et de l'ennemi public comme polarité. Ni la paix effective, ni la neutralité d’un État, ni la capacité concrète qu’aurait le politique de réduire le conflit à sa forme agonale, réglée, non mortifère ne sauraient infirmer ce principe. Il l suffit à la guerre d'être éventuelle pour que subsiste la distinction entre inimitié, violence et haine.

Temps et distance

À l’évidence, une telle notion deviennent plus difficile à cerner pour une époque qui a connu simultanément ou successivement la guerre révolutionnaire (l’identification de l’ennemi intérieur et de l’ennemi extérieur au nom d’un affrontement final à l’échelle de la planète), la dissuasion (le confinement de la guerre aux marges de la non-guerre globale) et la guerre humanitaire-policière (la guerre faite au nom de la communauté internationale par les technologiquement développés contre des pays pauvres mais “criminels”). Vivre sans ennemi, angoisse qui visiblement est épargnée au ruandais ou au tchétchène) est devenu un malaise de riches depuis que nous avons vécu successivement deux expériences uniques : croire que la guerre serait apocalyptique puis se persuader qu’elle était impossible, n’avoir qu’un ennemi, puis ne plus en avoir. De tels bouleversements relativisent le rôle délibéré ou non de l’image.
De ce point de vue, contrairement à la solennelle force de preuve de la photographie, la télévision joue visiblement un rôle ambigu qu’il est impossible de réduire à ses effets passionnels, à sa véracité ou à une supposée annulation de l’événement. Elle contribue plutôt à une désorientation globale.
C’est d’abord la catégorie de la guerre qui nous apparaît plus floue. Non pas tant l’horreur de la guerre : on a tout dit sur ces visions de massacres qui envahissent notre salon entre la pub et la page sport, que ce soit pour s’indigner de leur force ou pour déplorer qu’elles deviennent si supportables ou si banales. Mais ces sont la distance et le temps de la guerre qui nous apparaissent à la fois trop proches et trop lointains par un véritable effet d’écrasement. Le conflit Et à cela, toute tentative pédagogique pour arracher l’événement à la force d’immédiateté des images puis le “recadrer” ne peut pas grand chose. Une loi millénaire voulait que la guerre soit, bien plus qu’une lutte ou une bataille, une activité organisée et continue ayant sa propre temporalité, se déroulant sur un territoire propre. Difficile à concevoir quand toutes les guerres commencent à 20 heures, perdent topologie politique et déroulement continu, quand guerre civile et guerre nationale, guerre proche et guerre lointaine, escarmouche ou bataille décisive ne se distinguent plus que par la puissance éphémère de leur impact visuel et de leur force émotive.
Et comme de surcroît, la télévision est un grand instrument à dépolitiser et à montrer la “force des choses”, toutes les guerres deviennent égales, pareillement fondue dans la catégorie des catastrophes naturelles, de la violence ou de l’éternelle folie des hommes, pareillement explicables par la “barbarie”, les passions archaïques, etc.. Le fameux “sentiment d’impuissance” que nous éprouvons alors face à cette étrange guerre globalisée, délocalisée, introuvable, permanente et sporadique, sans distance ni hiérarchie manifeste alors un trouble de l’orientation.
De même la catégorie de l’ennemi devient pareillement problématique. Avec la télévision, nous dit Derrida “ Je suis donc plus isolé, plus privatisé que jamais, avec chez moi l’intrusion en permanence, par moi désirée, de l’autre, de l’étranger, du lointain, de l’autre langue. je la désire et en même temps je m’enferme avec cet étranger, je veux m’isoler avec lui, sans lui, je veux être chez moi.” Mais cet étranger, invisible ou en gros plan, lui aussi à mauvaise distance apparaît trop anonyme ou trop individuel. Notre rapport est lui aussi privatisé : il est forcément la victime ou le criminel, humainement touchant, moralement condamnable, réduit à sa dimension affective, mais jamais ennemi possible, pas plus qu’il ne sera un hôte en puissance. Sa souffrance ou sa perversité lui interdisent d’appartenir à une communauté abstraite. Finalement, massacré ou fanatique, il témoigne de la dangerosité d’un monde qui m’assiège. Car si je ne peux pas avoir d’ennemi, le risque est que tout me devienne hostile.




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