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Gilets jaunes, idéologie et déni
Trouvé une petite perle sur Twitter, cette phrase d’Eugeny Morozov (le Biélorusse, penseur du numérique et du politique, et que nous annexerions volontiers à la médiologie): “Fake news” is how a post-ideological society navigates the intellectual terrain formerly known as ideology.» (Fake news, c’est la façon dont les sociétés post-idéologiques explorent le domaines autrefois connu comme celui de l’idéologie.) Donc, quand on se croit libéré du vieil affrontement idéologique (i’e. des passions politiques contre des passions, des explications du monde contre d’autres, des projets contre des volontés) on tend à tout réduire à la catégorie du vrai et du faux. Nous sommes les véridiques et l’on ne peut s’opposer à notre vérité (ou plutôt à l’ordre du monde qu’elle reflète) que par erreur ou tromperie, par incapacité de voir ce qui est vraiment. Ce n’est pas l’auteur de fake news qui va le démentir : l’illusion que si l’autre savait vraiment, ou s’il n’était pas victime de ses passions tristes, il penserait exactement comme nous.
Essayons de pousser l’argument.
Très grossièrement, la période de la Guerre froide est celle d’un affrontement idéologique accepté. Personne ne nie que deux systèmes luttent pour la domination du Monde (c’est à dire des têtes).A l’ouest on croit volontiers que l’appareil de propagande bolchevique empêche ses populations de désirer la liberté occidentale. A l’est on pense qu’un peu de dialectique aiderait à se réveiller de l’illusion capitaliste.
Au final, c’est l‘ouest qui gagne.

Pendant une période intermédiaire, celle de la mondialisation heureuse, où règne que nous avons nommée de la soft-idéologie, les bons esprits se sont persuadés, sinon, comme Fukuyama, que l’Histoire était finie par victoire d’un modèle, du moins que l’opposition à la société ouverte était condamnée par l’Histoire. Il s’agissait de liquider les dernières poches de résistance archaïques, de convaincre les derniers impatients (anti puis altermondialistes, vieux gauchos), mais on y arriverait avec un peu de croissance verte et quelques interventions militaires. Quand apparut la dimension du péril djihadiste, le premier réflexe fut d’ailleurs d’en nier la nature profondément idéologique (or, s’il est un projet d’interpréter et de transformer vigoureusement le monde, c’est bien celui-là) : non, c’était un problème d’extrémisme violent ou de « chute » dans la radicalisation comme on tombe dans l’alcool.
Finalement, au cours des toutes dernières années, il faudra bien réaliser qu’il y a des milliards d’individus chinois, russes, indiens, brésiliens, etc. qui ne veulent pas systématiquement se soumettre au modèle ou au soft power occidental : l’automaticité libéralisme économique, société de droit, société ouverte, ne fonctionne pas du tout. Ou ne séduit plus.
Puis est venue la scission interne : les classes inférieures ou périphériques votant Trump aux Etats-Unis ou illibéral en Europe. Dernier épisode, provisoire : celui des gilets jaunes qui s’opposent de front à l’hégémonie idéologique et refusent l’obéissance/résignation tranquille à la quelle on s’était habitués de la part de cette France.

Que faire ou plutôt que penser ? L’idéologie dominante est en panne (s’il y a opposition idéologique, il y a deux idéologies au moins qui s’affrontent, donc une est dominante). Sa rhétorique invoque un trio des concepts infernaux pour décrire le phénomène. Il y a le crime contre le réel : la fausse nouvelle, fake, infox, la désinformation, la rumeur, bref tout ce qui n’est pas vrai mais qui trompe ceux d’en bas, maintenant de plus en plus imperméables à la bonne pédagogie des médias. Il y a le crime moral : pulsion à la violence, discours de haine, rejet de l’autre, fantasmes identitaires et sécuritaires, peurs irrationnelles. Et puis il y a le crime contre la raison : le complotisme, la tendance à chercher des causes imaginaires (aliens, Juifs, gros capitalistes, services secrets) derrière le cours des affaires humaines.

Le problème est que la triple exclusion du véridique, du moral et du raisonnable aboutit à traiter toute idée hors système comme non-idée relevant d’une des trois catégories. Ainsi, quand il s’agit de disqualifier les gilets jaunes, Laurent Joffrin dans Libération du 21 décembre, évoquera leur inspiration par Chouard (l’homme qui s’était rendu célèbre en 2005 en combattant le oui au référendum sur son site et contre la presse unanime mais qui serait devenu conspirationniste), Dieudonné et François Ruffin « représentant autoproclamé du peuple souffrant, député histrion, il prend les accents de Marat pour dénoncer indistinctement «les élites» de droite et de gauche, exhalant sa détestation obsessionnelle de Macron en truffant ses discours du mot «haine» comme le Père Duchesne ponctuait ses diatribes du mot «foutre» pour imiter le parler sans-culottes. ». Ainsi l’opposition idéologique actuelle, c’est-à-dire ici la contestation des fondements de l’autorité et la demande de démocratie directe, peut être réduite à la conjonction des délires de fait ou de sentiment. Contre le cercle de la raison, du pragmatisme et de la vertu on dresse des listes de proscrits : les bêtes et les méchants.


Voir livre Dans la tête des gilets jaunes

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