huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
BHL foudroie les gilets jaunes
Nihilisme, populisme et apocalypse si affinités

Dans son dernier bloc—notes, Bernard-Henri Lévy explique pourquoi il a éprouvé une « si vive et durable réticence » envers les gilet jaunes.Nous n’aurons pas la vulgarité de lui faire remarquer qu’il pourrait y avoir un peu de réflexe de classe dans son dégoût, que l’on a souvent l’idéologie de ses maîtres ou de ses intérêts mais que, pour être honnêtes en retour, nous n’avons guère rencontré de grands admirateurs de « L’idéologie française » ou de « La pureté dangereuse » dans les manifs.

Que leur reproche sa Conscience douloureuse ?

- Il y a des tendances d’extrême-gauche et d’extrême-droite. C’est l’argument de la confusion : en revendiquant des améliorations économiques et sociales, on laisse le champ aux extrémistes idéologisés et organisés
- Trump, Poutine et Erdogans en éprouveraient une « joie obscène ». C’est l’argument de la complicité objective.
- Il y a eu des appels à prendre l’Elysée, c’est un nouveau boulangisme. C’est l’argument « ad consequentiam » : manifestez encore et vous nous mènerez vers la dictature.
- Il y a une violence symbolique et réelle des manifestations. Ce qui, d’ailleurs et vrai : il y a eu casse (pas forcément du fait des gilets jaunes et les 9 morts sont chez eux) et des propos extraordinairement injurieux envers la personne du Président. Mais il ne faut pas en faire l’argument « prenez garde ma chère ». Tout le monde convient que la violence, c’est mal, mais personne n’ignore que les conflits politiques débouchent sur de la brutalité quand les modes d’affrontement conventionnels ne fonctionnent pas.
- Ce seraient des nihilistes. Il y aurait « une peu de ce parfum d’apocalypse... ces détestation nues et aveugles..., des explosions de fureur pure, un appel à... pas de société du tout..., le deuil annoncé du monde tels qu’il vient..., des actes de violence et, un jour, de barbarie ». C’est l’argument de la peur. Le coup de l’idéologie mortifère et du soupçon métaphysique : ces gens là ne sont animés que par le ressentiment et veulent tout détruire. Ils sont capables de s’en prendre à ma Mini Cooper aussi bien qu’aux fondements de la vie sociale.


Par ailleurs, la notion de nihilisme employée tantôt pour décrire ceux qui veulent détruire l’ordre existant, tantôt ceux qui ne croient en aucune valeur, est un petit peu dramatique quand on l’applique à des gens qui réclament surtout des allégements fiscaux et surtout moins de mépris.

Derrière le raisonnement de sa Conscience, il y a l’articulation souvent évoquée entre nihilisme (idéologie « mortifère ») et populisme (idéologie se réclamant du peuple pur). La catégorie de populisme est souvent mobilisée pour expliquer le caractère spontané, non hiérarchique, à la fois de droite de et de gauche, de l’actuel mouvement. Et surtout pour souligner la nature utopique ou purement négatives de ses revendications, son hostilité envers les élites, les gouvernants, les journalistes, etc.,. Le tout pour dénoncer son allergie à toutes les formes de représentation, ses revendications de représenter le « peuple authentique »

On n’échappera pas à une tentative de définir « populistes », bien sûr. Il s’est écrit des dizaines d’ouvrages sur le sujet, mais ils tournent autour de trois acceptions principales.

On peut d’abord « essentialiser » le populisme : ce serait une idéologie spécifique, un type de mouvement politique. C’est plutôt une catégorie repoussoir. Le populisme est alors accusé de trois tares principales. D’abord, il aurait des problèmes avec la réalité. Il croirait en des choses fausses, des théories fausses (complotisme), des promesses fausses (démagogie), de fausses hiérarchies (refus de reconnaître la compétence des experts, des professionnels et des intellectuels, tendance à se croire supérieurs aux politiciens classiques). Les populistes seraient aussi en proie à des passions égoïstes, narcissiques (peur de l’étranger, obsession de la pureté ethnique). Enfin le populiste serait attaché à de vieilles valeurs, il refuserait la modernité, le progrès, l’Europe, l’ouverture culturelle,etc,il serait promis aux poubelles de l’Histoire. On voit que le populiste, c’est l’anti-Macron par excellence. C’est bien ce que fait BHL : le populiste est ignorant et méchant.

Comme cette définition / stigmatisation suppose par contraste, l’image d’une bonne politique, moderne, ouverte, libérale, respectueuse de l’État de droit, progressiste, etc., celle dont se réclament nombre de dirigeants actuels, on peut la considérer comme trop polémique et idéologique pour éclairer quoi que ce soit.

Seconde interprétation : le populisme serait un « style » (une expression d’André Taguieff). Plus que sur un projet politique, une tradition intellectuelle ou sur les intérêts d’un groupe social précis, le populisme reposerait une forme de discours et d’actions. Choix d’un leader gueulard qui affiche sa vulgarité. Tendance à dramatiser les questions politiques comme à la fois très graves, très urgentes mais très simples à résoudre si l’on a un peu de courage et de bon sens. Revendication d’une souveraineté directe du peuple qui serait écrasée par les élites, forcément coupables.
Cette définition contient énormément de vérité - même si elle ne dit pas grand chose sur le fond du populisme -.

Pour notre part, nous préférons l’idée qu’il y a une configuration stratégique (dans le rapport entre dirigeants et dirigés). C’est un « moment populiste » (expression employée par des intellectuels aussi opposés que Chantal Mouffe ou Alain de Benoist). Le populisme représente un rapport tendu entre ceux d’en bas et ceux d’en haut. Il se manifeste quand il y a crise idéologique des idées tenues pour évidentes et crise des rapports sociaux plus ou moins paisibles. Quand les grilles droite / gauche fonctionnent mal (ce qui ne veut pas dire qu’elles soient obsolètes), quand une partie de la population ne se reconnaît plus dans ceux qui sont sensés la diriger ou lui dire quoi penser. Ce sont des moments où l’inévitable conflit des croyances et des intérêts n’est plus ritualisé par les appareils politiques et médiatiques. Dans ce cas, le peuple ou sa fraction « populiste » veut prendre directement les affaires en main ; il se réclame justement de sa légitimité de peuple souverain.Il intervient - souvent maladroitement- sur la scène politique où il veut jouer une autre pièce suivant d’autres règles. Il veut se renvoyer sa propre image, en somme, à travers des revendications comme « nous sommes le peuple, nous voulons être entendus, voir notre souffrance reconnue, ne plus être méprisés, etc. ».

En ce sens donc, le mouvement « Gilets jaunes » est bien populistes, et personne n’allait d’ailleurs soutenir le contraire (que serait-il autrement ?). Mais reconnaître qu’il y a un moment populiste, c’est dire qu’il ne peut aboutir qu’à autre chose que lui-même. C’est un mot qui, au fond, traduit plutôt notre désarroi devant l’inédit.


Voir livre Dans la tête des gilets jaunes

 Imprimer cette page