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Intox d’en haut, infox d’en bas
Gilets jaunes et guerre des vérités

On a surabondamment souligné la spécificité du mouvement des gilets jaunes : souvent provinciaux auto-organisés, ouvriers et petits patrons fraternisant, transidéologiques, sans chef ni parti, coordonnés sur les réseaux sociaux, n’ayant souvent jamais manifesté,... Mais si l’on se rassemble, c’est pour dire ensemble. Or ici, pas de slogans scandés en chœur. Des Marseillaises spontanées. Des phrases « dégagistes » qui reviennent contre le pouvoir. Certaines ont une connotation sexuelle, qui montre à quel point la détestation de Macron et de son épouse est vécue par les humiliés comme une réplique à des offenses personnelles (mépris et arrogance). Les cris de désespoir ne sont pas élégants ou harmonieux.

Ils parlent d’eux d’abord. De ce qu’ils représentent : « Nous sommes le peuple » ou « la classe moyenne », « la France qui souffre et qui travaille ».
Ils veulent témoigner « Je voudrais payer un petit cadeau à mes enfants, m’offrir un restaurant avec mon mari », « Je suis en découvert le 15 », «Je ne peux pas me passer de la voiture », « Je ne peux pas m’en payer une nouvelle ». Dans la manifestation, les gens vous parlent spontanément de leur fiche de paie et de la peur du compte en rouge comme si vous étiez de leur famille. Ils vous disent des choses qu’il n’ont peut-être pas dites à leurs meilleurs amis depuis trente ans.

Ils parlent des autres — les gouvernants, les élites, les journalistes, les bobos — mais pour leur dire combien qu’ils font et qui blesse : « ils ne nous écoutent pas », « Ils nous méprisent », « ils nous prennent pour des cons ». Voir cette manifestante — sur une vidéo virale — qui se met à genoux devant les CRS : « Nous sommes la Nation, nous sommes le peuple, nous sommes comme vous. Bon dieu, vous comprenez ? » Et cet autre, un homme a genoux aussi devant eux, dans les gaz« Je travaille 45 heures et je suis en découvert le 15. Alors, allez-y, j’ai déjà les yeux qui pleurent. »
 
Cette parole d’en bas parle d’expériences et de douleurs vécues. Certes, sur les réseaux sociaux, circulent des photos bizarres ou mal datées — ainsi rattachant aux marches de novembre telle scène de brutalités policières ou telle foule sur une place, (alors que les clichés datent d’un an ou plus). Il arrive aussi à une manifestante complaisamment filmée de tenir des propos délirants sur la constitution « périmée » ou sur Macron qui ne serait plus président. Ou à un Tartarin de s’imaginer pénétrant à l’Élysée pour renverser le tsar.
Mais, hors ces rumeurs de bistrot, guère encore de fake news géantes, d’infox comme on est censé dire aujourd’hui. Et d’ailleurs, elles sont très vite repérées par des médias vigilants et sans doute par une des 150 ONG à travers le monde vouées au fact-checking. C’est heureux.

Nous ne sommes pas en train de justifier les gens qui pensent que la France sera foutue lundi si elle signe le pacte de Marrakech ou qu’il ya des mercenaires infiltrés. Mais les réseaux sociaux donnent une prime au dingo : plus c’est énorme (et moins c’est représentatif : un affabulateur sur des millions de gens) plus cela fait de bruit.

Nous sommes en train de dire que la rumeur, plus vieux média du monde, se répand aussi chez des gens qui pensent que « les médias officiels leur mentent » et que, pour autant, les plus de 70% de Français qui soutiennent le mouvement ne sauraient être une bande de complotistes intoxiqués. Ou alors rétablissons le suffrage censitaire comme sous la Restauration et la censure préalable.

En revanche quand l’intoxication ou l’interprétation manipulatrice viennent d’en haut, de ceux que nous avons élus ou que nous payons pour nous gouverner, nous ne pouvons plus les juger à la même aune. D’abord parce que représenter le peuple français devrait entraîner obligation de sincérité et recours à des critères de vérification. Ensuite, parce que ceux qui nous désinforment ont précisément fait campagne sur le thème que le très Véridique Président Macron était visé par des rumeurs immondes, que des forces obscures complotaient pour le déstabiliser par le mensonge et que qu’advenait le règne du vrai, du juste et du réalisme (définition de la technocratie).

Cela rend d’autant plus significatif un petit incident. Lors de la manifestation du 24 novembre (celle où un ministre avait dit voir la peste brune remonter les Champs Élysées), circule soudain une « preuve » en ligne. Un vieux manifestant un peu ventripotent regarde la caméra et fait ce qui semble un salut nazi. La preuve ? Pas de chance : sur la bande-son originale, on entend un « Ave Macron » plus inspiré d’Astérix que d’Hitler. Parmi les comptes Twitter qui répandent le plus ce trucage avéré, celui de la rapporteuse LREM de la loi « manipulation de l’information » de novembre, Madame Moutchou.

N’accablons pas l’arroseuse arrosée (quand la loi votée sera appliquée, en période électorale, le juge des référés pourra-t-il faire retirer une telle séquence?) mais même au ministère de la Vérité, on n’est pas à l’abri de la tentation idéologique : remplacer le réel que l’on nie par l’image que l’on souhaite. Le déni de réalité est un mécanisme de défense psychique pour Freud et un symptôme de déclin idéologique en politique : quand on ne comprend plus le réel on décrète que l’adversaire agit par méchanceté et ignorance et surtout qu’il ne peut être que victime du mal absolu.

Idem pour le sociologue « spécialiste des mouvements sociaux » qui pointe du doigt un drapeau à fleur de lys dans la manif en s’exclamant que la preuve de la manipulation d’extrême droite est constituée. Pas de chance, dans plusieurs drapeaux régionaux (Picardie, Berry, Bourgogne, Provence..) il y a des fleurs de lys, ce qui ne fait pas de ces gens des suppôts de Maurras.

  Dans d’autres cas, un secrétaire d’État a relayé des rumeurs selon lesquelles un proviseur avait été aspergé d’essence et presque brûlé vif, puis il a parlé de policiers défigurés à l’acide, toutes informations démenties par les intéressés.

D’autres rumeurs (c’est le terme employé par Le Driant) commencent à courir, s’appuyant sur des articles dans la presse anglo-saxonne pour crédibiliser : 200 comptes russes auraient lancé plus de 1.600 tweets et retweets par jour à travers des comptes « poupées » prétendument occidentaux, et ce pour dépeindre la situation en France sous le jour le plus sombre.

Et des éditorialistes de conclure qu’après avoir fait élire Trump, les pro Brexit, la ligue en Italie, les anti Merkel, les indépendantistes catalans..., les Russes déstabiliseraient notre pays où ils n’avaient pu faire élire Marine le Pen en dépit de manœuvres fort dolosives.

Or
- il existe certainement des comptes étrangers certains faux, militants et d’État défavorables à Macron (pas forcément russes : on aurait trouvé des iraniens et peut-être qu’il a des adversaires à Ouagadougou ou à Chicoutimi). Et alors ? N’existerait-il aucun compte anti-Trump ou anti-Erdogan en France ?
- 200 comptes sur Twitter, alors que les gilets jaunes sont énormément concentrés sur Facebook, c’est très très peu.
- Cela rappelle l’affaire Disinfo Lab du nom de l’ONG qui avait attribué l’impact de l’affaire Benalla sur Twitter à des manœuvres russes (car sinon quel Français se serait soucié de cette anecdote ?)
-une covariation (ou une amplification marginale d’un courant préexistant) n’est en aucun cas une causalité. Et ne fournit certainement pas une explication. Macron n’a pas été élu non plus parce que des médias étrangers ou des réseaux sociaux disaient du bien de lui. Ou alors...

Pour prendre un exemple : pendant le printemps arabe, beaucoup de mes étudiants participaient au mouvement en Tunisie sur Facebook ou sur Twitter. Parmi eux, une seule était de nationalité tunisienne (et est d’ailleurs revenue courageusement militer dans son pays si je suis bien informé). Toutes les informations que diffusaient mes étudiants n’étaient pas exactes à 100%. Si la chose avait été connue des services tunisiens qu’auraient-ils déduit ? Que c’était un coup des services français, de l’Iris ou de Huyghe ? Fallait-il garder ben Ali pour autant ?

Donc arroseurs de Vérité, ne vous faites pas arroser. Nous ne serons pas aussi indulgents avec vous qu’avec les présumés gros beaufs qui sentent le diesel et la clope.

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