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Dernière cartouche contre la loi infox fakes
Deux fois repoussée par le Sénat, la loi dite « fake news » ou « infox » (ou encore destinée à « lutter contre la manipulation de l’information ») devrait être votée une troisième fois, définitive celle-là, par l’Assemblée Nationale. Quitte à lasser le lecteur, rappelons les motifs qui fondent sa critique.

Et ce
Sans faire de procès d’intention à cette loi (même si elle peut servir d’arme de disqualification massive contre des opinions dissidentes)
Sans même arguer de son caractère liberticide (ce n’est pas le Ministère de la vérité d’Orwell, mais cela contrarie un peu le principe : si l’on laisse plusieurs opinions s’exprimer en démocratie, il y en a forcément une au moins qui est fausse)
Sans même oser évoquer l’idée que le CSA qui (parallèlement au juge des référés chassant les fakes en ligne) sera charger de sanctionner les médias étrangers de propagande (Radio Vatican ou al Jazeera, sans doute ?) puisse avoir le moindre biais politique.
Sans évoquer l’hypothèse d’un faux positif (on sanctionnerait comme fausse une information qui, peu après, se révélerait vraie (les exemples ne manquent pas des Armes de Destruction Massive de 2004 à l’affaire Benalla de cet été).

Une notion dangereuse

La loi parle de sanctionner (comprenez : demander aux plateformes détentrices du vrai pouvoir de retirer gentiment) et en période électorale « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvu d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable »
La formule commence bien puisqu’elle parle de l’imputation d’un fait et finit très mal. Le jugement (dans le temps du référé) du vérifiable ou du vraisemblable peut permettre de sanctionner tout ce qui choque la doxa.

Sauf à devenir un concept-valise, l’infox ou fausse nouvelle doit renvoyer à un fait précis : une action intentionnelle, supposant donc des procédés condamnables de fabrication (truquer une photo, inventer un témoignage ou rapporter des propos mensongèrement) et visant à faire croire à des faits imaginaires.

Du coup, avec cette formulation, il y a risque de confondre (peut-être pas innocemment) avec

L’interprétation, fût-elle douteuse ou délirante, de la réalité. En clair : une loi contre le faux (faux énoncé, fausse source...) peut vite servir à désigner des thèses complotistes (non sans contradictions, car les partisans de la loi sont souvent les premiers à désigner comme responsables des complots russes, des complots de la fachosphère et de la mélanchonosphère ou des effets pervers des réseaux sociaux). On passe de là à la dénonciation des idéologies « extrémistes », etc.. On passe ainsi de l’incrimination du fait répréhensible à celle de la pensée suspecte.
L’intention qui guiderait la diffusion de nouvelles orientées. Cette intention peut être manipulatrice (au sens où il s’agit de persuader, par exemple, les électeurs de voter pour A et pas pour B) ou déstabilisatrice (répandre la confusion, saper la confiance des citoyens dans les autorités et les moyens d’information). C’est très vilain, on en convient. Mais là encore, en démocratie, qui, comme le disait Aristote est le régime où les citoyens se prononcent non sur le vrai, mais sur le souhaitable et le vraisemblable, comment justifier le droit de distinguer ce qui est propagande et ce qui est argumentation légitime, et surtout le droit d’interdire ?
L’incitation qui résulterait de ces informations. Il est tentant d’assimiler catégorie du faux et du mensonge à celle des discours présumés malfaisants, incitant à la haine ou à l’action, stigmatisant telle catégorie, poussant à tel extrémisme. Si l’on juge d’un fait par son effet supposé sur la cervelle d’un citoyen lambda, il devient trop facile de criminaliser.

Une législation antifakes qui amalgame les gens qui croient aux reptiliens, les promesses électorales mal chiffrées, les bots de Moscou, les tweets d’imbéciles homophobes, des rumeurs qui courent tout Paris et des photos retouchées sur Photoshop, est-elle vraiment sérieuse ?

Une efficacité douteuse

Un des principaux arguments pour une interdiction de facto (retrait de comptes ou de contenus, enfouissement dans les moteurs de recherche...) des infox est que l’on hait ces mensonges qui nous feraient tant de mal. À savoir provoquer le Brexit, l’élection de Trump, celle de Salvini, de Bolsonaro. Bref une manipulation satanique expliquerait les errances électorales de peuples trop naïfs, mais qui correctement réinformés pourraient revenir à des conceptions plus saines.

Or c’est tout sauf prouvé. Il n’est pas question de nier qu’il existe des usines de trolls, des services, des officines ou de francs affabulateurs. Ni de considérer que globalement la diffusion de fausses nouvelles soit une mauvaise chose. Simplement, de nombreuses études de sciences humaines, notamment sur l’élection américaine, concluent toutes (et aucune contre) à un effet très limité des fakes, même si des millions de gens y ont été exposés (en concurrence avec des centaines de fois plus de « vraies infos »). Un effet de renforcement pour les plus convaincus qui, à la limite avaient cessé de s’exposer aux médias mainstream ou de leur accorder la moindre crédibilité ? Oui peut-être, mais connaître l’existence d’une fake news, y croire, la mémoriser, persister dans sa croyance en dépit d’énormes efforts de fact-checking et de rectification (par les ONG, les médias classiques, les chercheurs, etc.), ne pas croire aux nouvelles bien plus abondantes allant en sens inverse, conserver sa conviction et agir en conséquence (par exemple en votant) sont sept choses différentes ou sept obstacles sur le pouvoir de persuasion d’un message.
On se réfère ici aux travaux de Columbia Journalism Review, Journal of Economic Perspective, Science, Yale University, University of Southern California et quelques autres (pas la place ici, mais certaines détaillées dans notre propre livrelivre) qui ne sont pas vraiment des bastions trumpistes. Pour ne prendre qu’un exemple français à propos de l’élection de 2017, selon le CNRS 1% des contenus circulant sur Twitter étaient des Fake news. Autre décompte, pour Politicoscope 4.888 tweets surs 60 millions analysés pendant la période électorale portaient sur des fakes (et pas forcément anti Macron) etc.

On nous objectera que, même si l’effet est très marginal et ne joue que sur des esprits très réceptifs, c’est très mal. Encore faudrait-il que l’effet boomerang ne soit pas pire. Car si vous voulez persuader une partie de la population que les médias «dominants » lui mentent, qu’il y a une vérité officielle, que les élites sont dans le déni de la réalité, que l’on ne peut plus rien dire et qu’on nous cache tout et ne nous dit rien... il n’y a probablement pas de meilleure façon d’accentuer le fossé entre deux populations qui ne croient pas le mêmes médias ou les mêmes autorités et qui ne vivent pas dans le même monde?

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