huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Idéologie, stratégie et médias 3/3


Les médiations

S'il arrive que l'on se convertisse en lisant un livre ou que l'on s'engage après avoir vu une image bouleversante, le plus souvent, l'idéologie se diffuse par l'action continue d'organisations spécialisées dans la production d’influence. Pour répandre cette pensée de groupe (ou d’un intellectuel collectifi, il faut aussi des groupes d'interprétation et de diffusion, des professionnels. Des organisations se mettent à son service, la valorisent, la défendent et recrutent pour elle, dans leur incessant désir de faire entrer de nouveaux membres dans la communauté. Suivant les époques, cela peut être la Samgha bouddhiste, la Compagnie de Jésus, la Franc-Maçonnerie, le Parti...

Il y a trente ans, un Althusser parlait des "appareils idéologiques d'État" pour accuser Église, École, Justice, syndicats, partis, médias... d'être des machines à reproduire l'idéologie dominante et à implanter la même conscience imaginaire de la situation réelle. Voir aussi les intellectuels organiques chers à Gramsci.

À cette vision monolithique, il faudrait substituer aujourd'hui - au moins dans les pays dit "développés"- un schéma souple. Nos sociétés sont largement caractérisées par l'action de structures que nous avons baptisées "Organisations Matérialisées d'Influence". Toutes ont pour caractéristique que leur pouvoir (qui est souvent un pouvoir d'obtenir une décision de l'État ou d'une autorité, éventuellement sous pression de l'opinion et par le relais des médias repose sur un mécanisme de diffusion de l'idéologie ou au moins de son exploitation.

Ces organisations peuvent fonctionner par la diffusion d'idées ou de solutions (les think tanks), par la promotion de causes généralement humanitaires ou écologiques (les ONG) ou par la présentation d'un intérêt particulier comme conforme au Bien Commun et aux valeurs dominantes d'une société (lobbies). Tout cela "fonctionne" à l'idéologie (donc renforce des croyances de nature idéologique) surtout face à un État gestionnaire dont la légitimité idéologique ou le principe d'autorité est de plus en plus douteux. Il est évident que rien ne fonctionnerait sans le succès de thématiques comme "développement durable", "société civile" "bonne gouvernance", "principe de précaution" ou "société de l'information", c'est-à-dire sans l'évidence absolue qui fait accepter ces notions comme universelles (et non idéologiques).

Il faudrait aussi consacrer de longs développements aux rapports qui s'établissent dans nos sociétés entre intellectuels et propagation des idéologies. Les premiers, à partir du moment où ils s'autorisent d'une compétence supposée acquise par exemple dans les sciences sociales, pour se prononcer sur les affaires publiques d'un point de vue universel remplissent visiblement une fonction idéologique. Que celle-ci en fasse des "chiens de garde" du système, des conseillers du Prince ou, au contraire, des "intellectuels critiques" dénonçant et analysant sans cesse les pièges de la pensée commune, importe peu. Cette fonction est indispensable dans la mesure où l'idéologie est moins un "contenu" qui se répète sans cesse comme en une perpétuelle récitation, qu'une œuvre commune d'interprétation et d'assimilation du nouveau.


Le Milieu


Toute volonté de répandre une idéologie quand bien même elle réunirait les trois conditions précédentes (bon message, contrôle du média, soutien de médiateurs efficaces), se heurte à une surprenante résistance que nous appellerons par facilité "culturelle". Le destinataire n'est pas une page vierge ; chez lui ce qui est transmis et partagé (par ses pères, son milieu, sa religion, sa communauté, son éducation...) s'oppose à ce qui est communiqué et propagé (par les moyens de communication et les groupes de professionnels de la persuasion ou de l'influence). L'oubli de cette très simple vérité conduit à des échecs comme ceux que connaissent régulièrement les armées qui se veulent de libération ou les opérations de pacification. La double conviction d'apporter aide et réconfort (bien que l'on apparaisse comme une puissance occupante) et d'être au service de valeurs universelles (bien que l'on soit perçu d'abord comme le fort et l'étranger), n'aident guère. Ce n'est pas seulement une question de code culturel, de grille, de valeurs, c'est aussi une question de relation. Sauf cas exceptionnels et liés à des effondrements cataclysmiques (la dénazification de l'Allemagne, la démilitarisation du Japon), l'idéologie apportée par le vainqueur apparaît d'abord comme un intolérable triomphe symbolique.

D'où un éternel malentendu : il est persuadé de parler le langage de l'évidence (il faut être démocrate, les petites filles doivent aller à l'école, votre pays doit réintégrer le concert des Nations) et croit en la force lumineuse des idées justes (les siennes dont la force de persuasion doit résulter de leur seule vérité) dissipant les ténèbres de l'ignorance (celle où le fanatisme adverse plongeait ses populations). Évidence qui pour un autre système d'interprétation signifie agression et viol symbolique.

Dès lors chaque "missionnaire" (de la Paix, de l'Universel, des Droits de l'Homme comme de Dieu) est confronté à un dilemme qu'ont théorisé les Jésuites à partir du XVI° siècle : celui de l'inculturation. Soit je débarque avec mon costume, ma langue, mes certitudes, mon dogme et je l'expose tel quel aux populations qui risquent de les rejeter et de me rejeter. Soit je m'adapte à leurs mœurs, je traduis mes croyances avec leurs concepts, je me conduis comme leurs sages et leurs prêtres, je leur explique que mes croyances ne sont qu'une forme plus élaborée des leurs et je gagne des âmes. Mais il y a un prix à ce succès : à traduire ainsi ma foi, je risque de l'a trahir (ou de me trouver exposé au soupçon d'hérésie, d'où de très sérieux problèmes avec Rome, comme ce fut le cas pour la Compagnie de Jésus). Efficace et "réviso" ou "ortho" et coupé des masses, pour le dire dans un autre vocabulaire ?


Conclusion


Il n'y a pas de science certaine de la persuasion (heureusement, car sinon, une poignée de publicitaires commerciaux ou politiques nous feraient acheter ou voter à leur guise). Toute rhétorique a ses limites et les gros bataillons médiatiques ou les armées de la guerre psychologique connaissent de cuisantes défaites. Mais tous nous renvoient à une très ancienne vérité - celle de la doxa dans la rhétorique antique - : ce que certains nomment idéologie et les autres idées justes ne tombent pas du ciel, ni ne sont innées, elles s'imposent si elles répondent à des attentes ou à des prédispositions. À quels besoins répond l'idéologie ?



 Imprimer cette page