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Google en Chine : c’est reparti ?
Gros marché contre grandes consciences

Crise de conscience chez les GAFA. Des centaines d’employés de Google signent une pétition contre le retour du moteur de recherche en Chine, ou plus exactement contre le projet d’y implanter Dragonfly : ce serait une version « spécial Empire du Milieu » qui permettrait au géant du Net de revenir dans le pays d’où il s’est retiré depuis 2011. Mais Dragonfly - comme le révèle la revue The Intercept donnerait aux internautes chinois des réponses à leurs requêtes, mais en tenant compte des critères de censure de Pékin. Pas question d’évoquer certaines questions religieuses ou politiques ou d’envoyer vers des sites considérés comme subversifs et désinformateurs. En acceptant les limitations, la compagnie pourrait reprendre pied sur un marché d’environ 770 millions d’internautes (un tiers du total mondial), marché dont elle avait été littéralement expulsée en 2010.

Quelques mois après que le même personnel ait protesté contre la coopération entre leur société et l’armée américaine pour la recherche sur les drones, ces démonstrations font mauvais effet. D’où des explications embarrassées. Rappelons que Google a pour slogan « be no evil », et s’est préseté au moment du printemps arabe (la « Google révolution ») comme un outil de la démocratie (suivant le principe que les tyrans ne pourraient jamais plus empêcher les protestataires et cyberactivistes de s’exprimer en ligne ou de trouver de l’information libre). À l’époque, le représentant juridique de la firme disait « It’s good for our business to push for free expression. La compagnie de Mountain View, ces derniers mois encore, affichait ses convictions progressistes, son amour des droits de l’homme et ses efforts pour éliminer du Net les incitations à la violence ou à l’extrémisme, sans oublier les fake news qui auraient pu faire élire Trump.

Très clairement les dirigeants sont pris dans un dilemme : image et conviction d’un côté versus intérêts économiques de l’autre. Ce n’est pas nouveau. C’est très exactement ce qui s’est passé en 2010.

Rappelons les faits. À l’époque Google, qui avait jusque là accepté d’intégrer les requêtes des autorités chinoises en ne donnant pas les réponses interdites dans son moteur de recherche menace de cesser de se soumettre.
Cela déclenche l’enthousiasme : des internautes mettent des fleurs devant le siège de la société, sainte patronne des dissidents. Dans un important discours, Hillary Clinton fait un vibrant éloge de la défense des libertés sur la Toile ; elle lance ce que certains nomment déjà une "cyberguerre froide " (qui, depuis s’est largement reportée contre la Russie).

Après quelques temps Google entame des négociations. Sans se retirer à proprement parler du pays, la compagnie décide à partir de Mars 2010 de rediriger automatiquement les demandes en chinois adressées à son moteur de Chine continentale vers celui de Hong Kong, non censuré, lui. Mais, comme, fin juin Google doit demander le renouvellement de sa licence (licence Internet Content Provider), il finit piteusement par cesser de renvoyer vers le moteur de Hong Kong, se plie aux exigences de Pékin et finit partir. Ceci s’explique très largement par un rapport de force évident : une très large majorité de requêtes en Chine passaient et passent toujours par Baidu et des moteurs nationaux. Google n’était pas indispensable dans un pays qui, depuis longtemps, avait compris l’intérêt de se doter de technologies, plateformes, fournisseurs d’accès, réseaux sociaux, applications, stocks de données, etc. purement nationaux. C’est ce qui permet à la Chine d’être une cyberpuissance ne dépendant pas de la technologie étrangère et contrôlant parfaitement sa population derrière la « grande muraille numérique » qui la protège des influences via Internet.

À la logique de puissance chinoise, s’ajoute un autre facteur. Google, comme les géants du Net en général vit d’une seule ressource : notre attention et notre confiance. Ces compagnies prospèrent en nous proposant des réponses satisfaisantes (et généralement gratuites) aux questions : qu’aimerais tu savoir ? Qui devrais tu fréquenter ? Que devrais-tu acheter ? Que devrais tu lire, écouter ou regarder ? Où t’informer ? Qui aimer ?

D’où l’hyper sensibilité aux accusations « morales » : laisser s’exprimer la propagande jihadiste ou le discours de haine, permettre la discrimination ou le harcèlement, laisser prospérer les fausses nouvelles et, bien entendu, se rendre complice des régimes autoritaires. Fondées sur une vision soft et vague de l’ouverture, de la modernité, de la tolérance et du politiquement correct, ces compagnies sont profondément idéologisée en ce sens qu’elles se vendent à leurs clients (et ici à leurs employés) en incarnant ces valeurs politiques « occidentales », gratifiantes pour celui qui les professe. Cela ne va pas sans quelques contradictions

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