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Affaire Benella V : du faux flic aux faux clics
L’affaire du faux flic est-elle en train de devenir celle des faux clics ? La fameuse étude de Dinsinfolab (dont les responsables commencent a s’excuser) a choqué pour deux raisons :

Accuser et ficher

1 Certes, sans affirmer noir sur blanc qu’il y avait complot russe, elle le suggérait. Elle partait d’un fait avéré (une énorme activité sur Twitter à propos de l’affaire Benalla, activité largement due à une petite minorité ) pour pointer que parmi ces hyperactifs il y avait des gens qui traitaient souvent de fake news (très largement : parler d’Ali Juppé ce qui est une moquerie, pas une fausse nouvelle, ou parler des Macronleaks, vrais documents, même obtenus de façon illégale).
- Et elle suggérait aussi un lien entre hyperactivité, intérêt pour les fakes (auteur d’un livre sur le sujet, je me trouve sur leurs fichiers) et russophilie (ou sympathie pour Mélenchon, par exemple). On se trouve ainsi affecté d’une étiquette politique et d’un quotient de « rumeur partagées » même si l’on est un compte parodique, universitaire ou un journaliste connue comme Jean-Dominique Merchet.

On tend au paralogisme (faux raisonnement)
a) (majeure) une minorité d’usagers de Twitter reprennent énormément d’informations s
b) (mineure) parmi eux il y a des gens à qui il arrive aussi de traiter des nouvelles contestées et qui s’intéressent aux mêmes sujets que les médias russes
c) (conclusion) : c’est louche et tout cela pourrait bien révéler une stratégie. Salaud de Poutine.

D’une prétention à la scientificité (chiffres, statistiques, cartographie, logiciel ad hoc) qui, d’ailleurs se révélera très douteuse, naît une « hypothèse » (les réactions à l’affaire auraient été « gonflées » sut Twitter), puis des accusations implicires. Tout en sachant que l’argument va être utilisé - et l’a été - par la majorité, ne serait-ce que pour faire diversion. La présomption qu’il y ait des gens qui veuillent « saturer et amplifier » la polémique devient la preuve qu’elle moralement suspecte.

2) S’ajoute l’affaire des fichiers. Pour se défendre, Disinfolab (ONG financée, elle le dit elle-même, par Twitter pour lutter contre la désinformation russe et par Soros ) publie puis retire les documents sur lesquels s’appuie le discours : fichier nombre « anormal » de tweets et fichier d’auteurs par « nombre total de désinformations abordées » (respectivement « data brutes.csv et Acteursclassés.xlsx). Ces deux fichiers sont aujourd’hui introuvables sauf à avoir gardé copie.
Ils contenaient une liste de comptes actifs avec des indications personnelles. Certaines touchaient la sexualité, la religion ou les opinions politiques. Certes, ces indications ont initialement été fournies par les propriétaires des comptes eux-mêmes mais il y a une différence entre écrire fièrement sur son profil que l’on est juif et progressiste ou athée et gaulliste et se retrouver dans une liste de 55.000 personnes (produite par des logiciels très spécifiques, Visibrain) et que l’on peut regrouper par communauté, vote présumé ou propension à la désinformation.

S’ensuit le deuxième fichier restreint « d’auteurs par nombre total de désinformations totales abordées » (gare à qui vous abordez !). On utilise cette fois des catégories comme souverainistes ou mélenchonistes. Sans oublier le fameux « écosystème russophile »... Ici il ne s’agit pas de ce que vous révélez, sur vous, sur votre religion ou votre vote, mais d’un jugement qui vous assigne à des catégories à priori suspectes d’extrémisme, de complotisme ou de falsification, sur la base de ce à quoi vous seriez intéressé.

Se greffe une mini-affaire dans l’affaire. Disinfolab annonce qu’il circule de faux fichiers (encore un coup des Russes ?). Voir à ce sujet l’analyse d’O. Berruyer. Ceci rappelle la technique employée après les Macronleaks et consistant à dire que parmi les documents fuités de Lrem, il y avait beaucoup de faux qui circulaient, et ceci dans un temps où personne n’avait matériellement le temps de consulter l’énorme masse de documents. Bref, il y a un effet de confusion maximale qui montre bien combine l’emploi indiscriminé des catégories de fakes ou de désinformation a surtout pour fonction de réduire le débat à l’affrontement des véridiques et des délirants. Dans le même registre, on notera la propension des macronistes à pousser l’argumentation adverse à l’absurde, pour la discréditer moralement.
Exemple « Les gens qui protestent contre DisinfoLab en parlant de fichage et de matricule, n’ont vraiment pas hont de se référer ainsi à la Shoah ! », argument visiblement absurde puisque le fait d’attribuer un numéro à une personne et à des informations s’appelle bien attribuer un matricule et que les fichier et le matricule de la Sécurité Sociale ne sont pas exactement des institurions nazies.

Dans tous les cas, matricule ou pas, il sera intéressant de connaître l’avis de la Cnil sur le sujet.

La spirale

Mais, en revoyant les choses avec de la distance, il y a quelque chose de fascinant dans la spirale qui a transformé l’affaire Benalla en un révélateur des contradictions de notre système.

Au départ, une affaire pénale : quelqu’un a frappé des manifestants et usurpé des fonctions, ce que tout le monde condamne.

L’affaire d’illégalité devient une affaire d’inégalités : on réalise à cette occasion les privilèges dont jouissait le garde du corps, l’autorité qu’il exerçait du seul fait de faire partie de la cour, et les protections dont il jouissait. Les Français s’indignent de son appartement, de ses titres, de ses laisser-passer autant que du laisser-faire dont il a profité.

S’ensuit un concours d’affirmations, démentis et contre-démentis. Chaque jour une nouvelle vidéo, un nouveau témoignage ou un nouveau document repris par la presse viennent contredire les affirmations d’hommes politique prétendant que Benalla n’était pas là, ne faisait pas grand chose, qu’eux-mêmes ne le connaissaient guère, etc. D’où le jeu des contradictions.

La contre-offensive gouvernementale, une fois passé le stade du « circulez, il n’y a rien à voir » aggrave encore les choses. En effet elle se place sur deux plans où elle a tout à perdre : celui du faux et de la manipulation.
Ainsi Emmanuel Macron utilise un syllogisme : on a raconté des fake news (la taille de l’appartement de Benalla, ou nos relations intimes...) parmi les arguments pour m’atteindre, donc tout discours qui peut m’atteindre est faux. Et la macronie de renchérir : c’est un coup de l’opposition qui n’accepte pas sa défaite démocratique. L’intention des enquêteurs et opposants est avancée comme preuve que cette affaire est gonflée artificiellement pour déstabiliser l’État.

Au stade suivant, ressort le joker russe déjà employé pendant la campagne présidentielle (les macronleaks ! Ils ont été diffusés par les Russes, comme pas mal de rumeurs, donc il faut voter pour moi au nom de l’intérêt national, mais sous la forme d’une étude dite « scientifique ». Même si personne n’a trouvé de bots du Kremlin et même si le fameux « gonflement » résultait simplement du fait que les gens passionnés par un sujet ont tendance à beaucoup communiquer dessus.

Quand bien même des comptes russes ou chinois auraient voulu diriger des flux supplémentaires en ligne vers certains thèmes, cela n’aurait rien changé ni au fait que les médias classiques et les Français en général (voir les sondages et audiences TV) se passionnaient pour l’affaire. Et quand bien même l’opposition aurait profité de l’occasion pour s’opposer, cela n’aurait rien retiré à la véracité des faits. L’argument
« les gens qui nous critiquent ne nous veulent pas de bien » est hallucinant de niaiserie.

Le tout révèle chez certains une propension à penser que l’on pense autrement qu’eux sinon pour deux motifs : soit on est un extrémiste habité par des fantasmes et incapable de se soumettre au principe de réalité, soit on est manipulé par des acteurs diaboliques et d’ailleurs étrangers. Il y a un point commun entre tous ces comportements que nous venons de citer : le mépris. Du mépris benallesque pour les règles républicaines, en passant par le mépris macronien pour les gens qui font une tempête dans un verre d’eau, et pour finir par le mépris pseudo-savant pour les sphères de crétins manipulés.

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