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Affaire Benalla IV : le coup des fiches
Robots et crimepenseurs

Le feuilleton continue (voir 1, 2 et 3, mais le débat se déplace sur un autre plan. La Cnil instruit des plaintes contre DisinfoLab ONG belge (et non centre de recherche) qui avait publié des fichiers de possesseurs de comptes Twitter sensés avoir « anormalement » twitté (et surtout retwitté) sur le sujet de l’affaire Benalla. Les suspects étaient classés comme Pro-Mélenchon, pro-RN ou russophiles. Au passage, il faudra se demander comment l’article 9 du RGPD s’applique à cette démarche.
L’affaire a suscité quelques réactions d’internautes (qui n’étaient donc pas des robots écrivant en cyrillique) et qui se sont agacés ou amusés de se retrouver avec un numéro de matricule (l’auteur de ces lignes est le 19991). Bien entendu, c’est simplement une ligne de tableur qui indique que vous être actifs sur un sujet et personne ne va vous (m’) arrêter demain, mais, associé à toutes sortes de considérations sur les russophiles ou les complotistes, ce classement qui vous expose à de curieuses cohabitations est tout sauf innocent. Sans se prendre pour Soljentizyne ou Jean Moulin, on peut s’agacer.

Surtout, au-delà de son aspect juridique, cette affaire soulève trois sortes de questions.

Question de libertés : fichage et stigmatisation

En s’inscrivant sur Twitter (en principe en fournissant les moyens de vérifier son identité), chacun offre son message à un nombre potentiellement illimité de destinataires. Ceci est vrai même si le fait de citer, signaler un contenu à l’attention de davantage encore d’internautes, ne vaut pas forcément approbation ou complicité : à ce compte on ne mettrait dans les bibliographies que les livres dont on partage les vues. Mais c’est une chose d’exposer publiquement sa surprise, son amusement, son interrogation sur un texte ou une image, et c’en est une autre que d’être publiquement mis sur la liste des suspects. Comme il existe une différence entre, d’une part retweeter des nouvelles qui souvent proviennent des médias classiques, voire être passionné par un sujet et éventuellement scandalisé par les silences ou mensonges gouvernementaux, et d’autre part participer délibérément à une opération de déstabilisation de Macron. Ou d’être un robot localisé à Moscou.
L’étude joue sans cesse l’amalgame entre hyperactivité en ligne, sélectivité des sources, engagement, voire avec complot russe. Ajoutons qu’être désigné comme russophile, par une association sensée combattre le complot du Kremlin - désinformer les naïfs occidentaux et déstabiliser la démocratie -, suggère implicitement l’accusation de complicité, au mieux comme idiot utile.
En raison de la confusion entretenue entre agent russe, extrémiste, manipulateur et complotiste, être ainsi stigmatisé vous favorise pas socialement ou professionnellement et peut devenir un argument pour décrédibiliser vos futures prises de parole.


Question de preuve : complot et corrélation

Deux très bonnes études en ligne de Damien Liccia et Olivier Berruyer ont démonté la méthodologie et nous nous contenterons de résumer.

Tout le raisonnement repose sur la présomption d’anomalie : il y a eu un nombre exceptionnel, plus de 4,5 millions, de tweets sur le sujet, émanant de 244.000 internautes mais dont 1% fournissaient 47% des contenus, donc tout ça ne peut être le fruit du hasard ... Il y aurait des robots émetteurs (bots) pour faire cela automatiquement, que cela ne nous étonnerait pas... Il faudrait d’abord démontrer le caractère aberrant d’une telle hyperactivité par rapport à d’autre cas pour lesquels le public se passionne. Or si l’on prend les chiffres de « balance ton porc » ou celui des créateurs de contenu sur Wikipedia (1,8% des contributeurs faisant 72% de tous les articles), l’anomalie comportementale ne saute pas aux yeux. Deuxième faille du raisonnement : être hyperactifs (plusieurs tweets ou retweet à l’heure pendant douze heures) est une caractéristique peu surprenante pour des comptes très militants. Il ne s’ensuit pas que ces hyperactifs soient nécessairement tous engagés et moins encore que tout soit coordonnée par une intelligence unique. On fait sans cesse des allers-et-retours entre trois notions, - gonfler, éventuellement « artificiellement », un courant d’intérêt, avoir un agenda politique, et désinformer (il y en a eu des fakes mineurs ou exagérations sur le gyrophare de Benalla ou sur la surface de son appartement, en ligne comme dans la presse).

Quand bien même, des militants chercheraient à amplifier des thématiques gênantes pour le gouvernement (jusqu’où ira l’impudence de l’opposition qui s’oppose !), leur impact comparé à celui des heures entières de programme télévisés « spécial Benalla » ou des premières pages de journaux, est très relatif : les passionnés se sont passionnés, la grande affaire !

Question idéologique : crimpensée

La notion d’un supposé « écosystème russophile » pose des problèmes d’un autre ordre. Le russophile se caractériserait par une propension à partager les contenus de Rossia Today ou Spoutnik, trahissant « une sensibilité pro-russe », voire une prédisposition à croire aux thèses complotistes ou à la désinformation moscoutaire (on ne vous dit pas qu’il sont tous des agents stipendiés, mais...). C’est dans la tête, vous dis-je. Ce qui semble le pire dans cette affaire, ce sont les sous-entendus de la désinence « phile ». Elle réduit une opinion à un affect. Il se peut bien, en effet, qu’il y ait parmi tous les matricules suspects de crimepensée des gens qui aient de la sympathie pour Mélenchon, Wauquiez voire Poutine ou qui approuvent leurs projets. Mais personne ne songerait à dire que l’on est libéralophobe ou progressophile. Et imaginons une seconde qu’un journal s’amuse à publier une liste de comptes, donc de gens judéophiles ou arabophiles ! C’est donc suggérer que certains choix politiques et intellectuels (et pas d’autres) relèvent d’une fascination (voire de l’intelligence avec une puissance étrangère qui, en temps de guerre...). Ou alors, il s’agit d’une passion « triste » au sens de Spinoza, une sorte de ressentiment antimacron ou antidémocratique. Dans tous les cas, de quelque chose qui sort du domaine des valeurs et de la rationnalité. Une hiérarchie implicite est ici suggérée qui distingue des idées discutables et des lubies condamnables. Et le pire est que cela est peut-être fait avec une parfaite bonne conscience.


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