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Gramscisme de droite ?
Le gramscisme est à la mode, au moins au sens où l’on se réfère de plus en plus souvent aux théories du Sarde,
- Que ce soit à droite dans une optique stratégique. À la louche : sa pensée donnerait le plan d’une conquête du pouvoir dit culturel ou métapolitique que la droite gestionnaire ne se serait jamais souciée de gagner et/ou, dont les soixante huitards se seraient emparés sans trop de mal,faute de résistance d’une bourgeoisie décérébrée
- Ou que ce soit un gramscisme dit de gauche (dont nous parlerons dans un autre article) et qui nous semble globalement relever de la déploration. En caricaturant un peu : les néo-libéraux ont gagné parce qu’ils ont l’hégémonie et nous avons perdu - ou nos prédécesseurs marxistes ont perdu - pour avoir mal compris les rapports infrastructure/superstructure. Que faire, comme dirait l’autre ?

On notera que, dans les deux camps, on tend à faire du gramscisme une pensée des perdants intelligents : ceux qui veulent corriger une erreur des politiques économistes ou court-termistes, et ceux qui veulent rejouer la partie avec de nouvelles armes et sur un autre terrain.

Il est évidemment réducteur de faire de Gramsci quelqu’un qui aurait donné la recette du pouvoir : les idées des élites et la croyance des masses. Mais bon sang, pourquoi n’y avait-t-on pas pensé plus tôt ? Pourtant c’est ce que l’on retient le plus facilement d’une œuvre abondante et pas toujours systématisée (Gramsci ayant la grandissime excuse qu’il écrivait, pour la seconde et principale partie de ses textes, en prison, dans des condition difficiles et en employant des expressions codées - du genre « le philosophe de praxis » pour dire Marx - à cause de la censure).

Côté droite de l’échiquier, la référence à Gramsci n’est pas nouvelle. On la trouve chez la Nouvelle Droite en 1981 et avant. Même Sarkozy a récupéré le thème (son fameux « Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. »). Aujourd’hui le projet métapolitique de Marion Maréchal (abandonner la politique politicienne, former des futurs acteurs et analystes conservateurs, préparer un corpus de doctrine et des corps de rhétoriciens) est décrite comme « gramsciste ».

Le gramscisme de droite sous sa forme de vulgate, combine une ou plusieurs de ces conisdérations :

- Une question de production. Comprenez le rôle fondamental des « idées » (ideas do matter, pensaient déjà les conservateurs américains) dont la droite manquerait. Cette thèse difficile à contester sur le fond (on connaît peu de partisans de l’irréflexion en politique) peut se décliner en plusieurs thématiques. Par ordre de sophistication croissante : nous avons besoin d’intellectuels, nous devons former de nouvelles élites, n’ayons pas peur des débats et des doctrines, la victoire dans les urnes suit la victoire dans les têtes, donnons de la cohérence à la vision du monde qui sous-tend notre attitude politique, théorisons nos valeurs, repolitisons la culture dans l’autre sens,produisons dans le domaine non ouvertement politique (acquis des sciences, interprétations, culture supérieure, mais aussi culture de masses) les thèmes en cohérence avec notre doctrine et qui imprégneront à long terme les mentalité et les choix culturels futurs.

- Une question de circulation. Pour prendre le pouvoir sur les idées, encore faut-il les attraper au passage, donc savoir par où elles passent. On rattachera donc grosso modo au gramscisme de droite les analyses sur la pesanteur du politiquement correct dans les médias, sur le poids des chapelles intellectuelles, sur le contenu de la culture de masse, sur la propagation des mots et des symboles, etc. Ce qui pose la question fondamentale de qui est le détenteur (et par où se maintient) de l’hégémonie idéologique (et comment a-t-il fait). Et ce n’est pas la même chose de répondre « les soixante-huitards » les « libéraux-libertaires » ou « les élites urbaines cosmopolites ».

L’objection la plus évidente aux variantes du gramscisme de droite est que les idées ne se remplacent pas sans moyens humains, organisationnels et matériels, ni ne flottent sur un nuage où il suffirait de les saisir au dessus du monde des intérêts matériels.

C’est pourquoi on a intérêt à suivre ce qui se passe en Italie. Et en particulier les analyses de Diego Fusaro, partisan de l’actuelle coalition Legha plus Cinque Stelle, qui propose une « réappropriation » de Gramsci, comprenez de le « reprendre » à la gauche atlantiste, pro-capitaliste, multiculti, etc.

Il reprend les analyses de classe de Gramsci, dont il faut quand même rappeler qu’il ne considérait par l’hégémonie culturelle à gagner comme un truc de com qui deviendrait viral. Mais comme le but d’une éducation culturelle et morale, par une alliance des intellectuels organiques avec les « masses nationales-populaires ». Analysant en termes de bloc historique et d’invention d’une nouvelle culture du quotidien, Fusaro renverse la perspective : non plus insuffler tardivement des idées de droite à des élites qui auraient oublié leurs valeurs, mais donner des armes théoriques à un mouvement venu d’en bas.

Du coup, ce sont les élites, les actuels détenteurs du droit d’analyser et de moraliser qui apparaissent comme les intellectuels « sacerdotaux » des dominants maintenant menacés. Il n’est pas mauvais de se rappeler que Gramsci, admirateur de Machiavel, appelait de ses vœux un Prince - non pas un Médicis ou un Bonaparte, mais un mouvement représentatif des masses, capable d’incarner le pouvoir de contrainte et de direction - pour unifier spirituellement la nation.

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