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Loti, Cantat, Medine..
Nos sociétés individualistes semblent ne conserver qu’un tabou - l’offense morale aux victimes- et ne connaître qu’une forme de mobilisation, l’indignation qui réclame l’interdit.
Le même jour tois affaires en témoignent : Loti, Cantat, Medine.
Dans le cas de l’écrivain, tout part du « loto du patrimoine » organisé par Stéphane Berl, qui propose de sauver la maison de l’écrivain (mélange ultra kitsch de cinquante styles). Patatras, des associations sourcilleuses retrouvent dans une œuvre abondante des phrases insultantes pour les Juifs et les Arméniens (« figures abjectes » et « lâcheté morale » ou « fourberie »). Du coup, comme Céline, Maurras ou Hergé, Loti devrait passer à la trappe de l’oubli et de la honte. La valeur de témoignage historique de sa maison, illustrant les codes « exotiques » d’une époque, comme la valeur littéraire de son œuvre (très datée et qui ne nous enthousiasme guère, mais peu importe) ne seraient au regard de la violence exercée par un dizaine de mots que personne n’avait lu et commenté depuis presque un siècle. Encore heureux que l’on ne fasse pas démolir la « mosquée » que Loti avait installée dans son invraisemblable baraque pour irrespect envers l’islam.

Ici la logique en œuvre est celle de la « sensitivité » venue d’outre Atlantique : les minorités sont offensées par les propos d’écrivains morts qui insultent leurs ancêtres ou leurs semblables (femmes, homosexuels, handicapés..) et ces œuvres, écrites dans un tout autre contexte historique, doivent être expurgées ou réadaptées (le fameux « décryptage » de leurs « stéréotypes ») à la haute exigence morale de notre temps, exigence qui nous rend supérieurs à tous ceux qui nous ont précédés. Certaines choses deviennent litérallement indicibles parce que des victimes ne peuvent plus les entendre.

Pour le chanteur Bernard Cantat (qui, il est vrai, n’attire guère la sympathie et se livre à une surenchère de provocation narcissique), le cas est différent : il a incontestablement commis un crime dont il a payé le prix par une peine de prison, même indulgente. Le problème est qu’ayant tué sa compagne, il est considéré comme « féminicide » et incarne aux yeux des féministes la quintessence du mâle brutal, potentiellement assassin. Du coup, elles manifestent à l’entrée de ses concerts pour culpabiliser les spectateurs et lui interdire de fait ses apparitions publiques. Comme celui de Loti, le crime de Cantat est idéologique mais indirect : tuant une femme, il a attenté à la femme. L’écouter ou l’admirer comme artiste, voire comme artistes engagé serait donc participer de son crime (comme restaurer la maison de Loti serait encourager le racisme) voire jusitifer la violence de tous les hommes contre toutes les femmes. Si Cantat avait volé une voiture, il n’y aurait pas de manifestations d’automobilistes. C’est donc la dimension symbolique de son acte, la vision de la femme qu’il suppose et la façon dont il est théoriquement éprouvé par chacune martyrisée et interpellée à travers Marie Trintignant qui lui vaut censure (ce qui n’a rien à voir avec le fait que le personnage est pour le moins arrogant). La catégorie de l’offense ainsi entendue procède par essentialisation : comme si Cantat n’avait pas tué parce qu’il est violent ou dominateur, mais pour perpétuer l’oppression millénaire de la femme, presque par perversion morale et politique.

Dans le cas du rappeur Medine qui doit se produire au Bataclan en octobre, la protestation se réfère à une autre catégorie de victimes, celles qui sont mortes dans la tuerie de 2015 et le quasi sacrilège que consituerait la présence d’un chanteur isalmiste dans cette salle. Tout le monde sait maintenant que ses chansons se proposent de crucifier les « laïcards » ou de « mettre des fatwas » et qu’elles ne sont pas d’un féminisme exquis. Medine se fait photographier avec un T shirt « jihad » portant un sabre de décapitation Même si une inscription précise que le jihad est un combat intérieur. Et même si le appeur explique que ses titres comme « 11 septembre » ou « Don’t laïk » devraient s’entendre comme des odes à la paix et se prêter à une interprétation spirituelle. Le fait que la protestation contre le concert parte plutôt de droite va également servir d’argument : c’est un coup de la fachosphère, c’est du racisme et de l’islamophobie, etc. Ici, nous sommes dans un cas de figure différent puisqu’il y a un message (chansons, slogans) dont le sens apparent semble clairement islamiste, mais dont l’auteur défend la lecture « ésotérique » pacifique. Les familles des morts du Bataclan, qui, ici, ne sont pas des victimes symboliques ou imaginaires, aurotn sans doute leur mot à dire.
La loi nous dit que les livres de Loti sont en vente libre, que Cantat a le droit de chanter et que les textes de Médine ne sont pas interdits. Mais le fait que les lutte d’idées se limitent à la recherche de coupables de violence spirituelle et aux propagateurs de mauvaises passions ou à la désignation du domaine de l’insupportable, voilà un symptôme autrement plus révélateur.


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