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Loi contre les fausses informations
Les pièges de la définition : vraisemblance et cO.

Le projet de loi sur les « fake news » change d’intitulé. Ce mauvais anglicisme est remplacé dans l’intitulé de la loi par « manipulation de l’information » et dans le corps du texte, la fausse information, celle à combattre, est décrite comme « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvu d’élément vérifiable de nature à le rendre vraisemblable ». Pour mémoire, la loi de 1881 punissait déjà la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler... ».
Ce pinaillage sémantique est-il vraiment important ? Oui, car dès qu’il s’agit de définir le vrai, le faux et l’interdit, les mots comptent. Accordons que « fake news » est un mauvais anglicisme qui souffre de deux défauts principaux :
- la confusion avec des notions comme désinformation, intoxication, rumeur sans oublier le canular, la parodie, le sensationnel des pièges à clics, etc.
- son usage devenu totalement polémique et dont témoigne , la situation américaine : les démocrates accusent les trumpistes d’avoir gagné les élections sur de fausses nouvelles et les seconds accusent les premiers de tenter de déstabiliser le président et de défendre le pouvoir idéologique de la bien-pensance à grands coups de fakes.
Donc il est bien d’avoir traduit en français en se référant à la notion de fausses informations, sous réserve qu’il s’agisse bien d’informations au sens des nouvelles, c’est-à-dire le récit ou la représentation d’événements passés qui se sont ou pas déroulés comme on le prétend.

En revanche, la définition du « faux » montre un singulier glissement. La loi de 1881 parle bien de fabriquer, de falsifier ou d’attribuer mensongèrement, trois actes délibérés, trois choses qui ne peuvent se faire innocemment (au moins chez le premier falsificateur qui lance une nouvelle destinée à être reprise). À l’origine des fausses nouvelles, il y a toujours forcément un initiateur qui a inventé une fait, ou qui a imité ou truqué un document, éventuellement photographique ou numérique. Le mot ancien de forgerie traduit bien cette idée de fabriquer : c’est un acte dont il faut prouver l’effectivité. Un fait qui peut être ou pas établi.
En revanche, la nouvelle définition proposée par la loi commence bien (allégation ou imputation d’un fait) mais se termine dans le flou. Est-ce une loi anti-crétins destinée à punir les gens qui croient des choses invraisemblables ? Ou contre les paresseux qui reprennent une information sans avoir pris la peine de la vérifier ?
Surtout comment le juge des référés fera-t-il pour évaluer le dégré de vraisemblance d’une information venue de l’étranger, comme un crime de guerre en Syrie, l’existence d’un compte au Bahamas ou l’assassinat du journaliste Babchenko ? Pour reprendre des exemples récents et bien français : comment juger de la vraisemblance d’un cas d’étudiant matraqué dans le coma ou d’un faux tweet anti-immigré de Dupont-Aignan en toute objectivité politique ? De la démonstration d’un acte on passe à l’évaluation d’une autorité ou d’une cohérence - choses éminemment subjectives voire idéologiques. Car il n’y a rien de plus idéologique que de décider ce qui doit être tenu pour vraisemblable et énonçable.
À l’évidence la loi servira moins à protéger l’opinion, en démontrant des manœuvres ou des maquillages (la probabilité qu’une fausse nouvelle grossière ne soit pas très vite repérée par les internautes et les nombreux dispositifs de fact-checking est faible) qu’à creuser le fossé idéologique entre médias classiques et contestation sur les réseaux sociaux. Ce qui est peut-être l’effet rhétorique recherché.

Voir le livre Fake news... et le site Peur des fakes

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